La NUPES suscite l’adhésion de millions de jeunes et de travailleurs. Ils considèrent cette alliance électorale comme la seule possibilité de battre la droite aux élections législatives – ou, au minimum, comme un bon moyen de renforcer l’opposition de gauche au sein de la prochaine Assemblée nationale, et en particulier le groupe parlementaire de la FI.

Par ailleurs, les « accords » constitutifs de la NUPES reprennent plusieurs mesures clés du programme officiel de la FI (sur les retraites, le Smic, le blocage des prix, etc.) Sur ce plan, l’alliance apparaît donc aux électeurs de Mélenchon comme un prolongement direct du programme officiel de la FI, L’Avenir en commun. Ainsi, la NUPES n’ouvrirait pas seulement la perspective de battre la droite ; elle ouvrirait aussi, et surtout, la perspective d’un gouvernement de gauche qui – à la différence de celui de François Hollande (2012-2017) – engagerait une véritable politique de réformes sociales progressistes.

Révolution est évidemment favorable à la défaite de la droite et de l’extrême droite, les 12 et 19 juin prochains. Nous appelons nos lecteurs à voter pour les candidats de la NUPES. Cependant, cette alliance soulève un certain nombre de problèmes qui ne sont pas du tout secondaires.

Réformisme

En amont de l’élection présidentielle, Révolution a appelé à se mobiliser autour du candidat de la FI. Comme en 2017, notre soutien avait un caractère critique. Comme organisation marxiste, nous avons de nombreuses divergences avec les idées et le programme de la FI. Nous en avons donné un aperçu dans une brochure. Son argument central peut se résumer ainsi : un gouvernement de la FI serait immédiatement confronté à d’énormes pressions de la classe dirigeante française – et internationale – pour qu’il renonce à son programme de réformes sociales. Face à ces pressions colossales, un gouvernement de la FI ferait rapidement face à deux options : soit capituler, c’est-à-dire renoncer à la mise en œuvre de son programme (comme l’a fait Tsipras en Grèce, en 2015) – soit, au contraire, passer à l’offensive, c’est-à-dire engager une politique de rupture avec le système capitaliste en nationalisant tous les grands leviers de l’économie, sous le contrôle démocratique des salariés.

La carence majeure de L’Avenir en commun réside précisément dans le fait de ne pas tenir compte de cette alternative. Il ne vise pas la rupture avec le système capitaliste. Dès lors, un gouvernement de la FI serait vulnérable aux pressions – inévitables et implacables – de la classe dirigeante.

Ce qui vaut pour un gouvernement de la FI – appuyé sur une majorité de députés « insoumis » – vaut aussi, à plus forte raison, dans l’hypothèse d’un gouvernement de la NUPES, dont la majorité parlementaire serait composée non seulement de députés de la FI, mais également de députés du PS et d’EELV. En effet, si L’Avenir en commun n’envisage pas de rompre avec le capitalisme, les dirigeants du PS et des Verts l’envisagent encore moins. Le PS et les Verts représentent l’aile droite du réformisme : toute leur politique se déploie strictement – et fermement – dans les étroites limites du système capitaliste.

Olivier Faure, Julien Bayou et compagnie considèrent l’économie de marché et la grande propriété capitaliste comme d’implacables nécessités avec lesquelles il faut composer. Et comme la bourgeoisie exige des contre-réformes drastiques, sur fond de crise économique et de déclin du capitalisme français, les dirigeants des Verts et du PS n’osent pas proposer de sérieuses réformes progressistes. Leur véritable programme – celui qu’ils ont défendu pour l’élection présidentielle – est extrêmement modéré. Lorsqu’ils sont au pouvoir, ils abandonnent la plupart de leurs réformes archi-modérées et mènent une politique de contre-réformes, sous la dictée du Medef. Le gouvernement de François Hollande en fut une illustration limpide.

La fragilité de l’« accord »

Il est vrai que pour constituer la NUPES, les dirigeants des Verts et du PS ont dû signer des « accords » dont le contenu programmatique est plus à gauche que les programmes présidentiels de Jadot et Hidalgo. Cependant, l’unique raison de ce « virage à gauche » est évidente : sans la NUPES, le PS et les Verts auraient subi une déroute aux élections législatives, compte tenu de leurs scores respectifs à la présidentielle (1,7 % et 4,6 %) et du score de la FI (22 %). La NUPES offre aux Verts et au PS de bien meilleures perspectives, en termes de sièges « gagnables », que n’en aurait offertes une campagne sans alliance nationale avec la FI, dès le premier tour.

Lors des négociations avec les Verts et le PS, la direction de la FI était donc en position de force pour les contraindre de signer des « accords » contenant plusieurs mesures clés de L’Avenir en commun. [1] Cependant, supposons que la NUPES remporte les élections législatives. La classe dirigeante s’opposera immédiatement, et très fermement, à la mise en œuvre de son programme. Elle exercera différents types de pressions, notamment économiques : chantage à l’emploi, fuite des capitaux, etc. De l’Elysée, Macron fera tout ce qui est en son pouvoir pour s’opposer aux réformes sociales du gouvernement. Enfin, la pression de la classe dirigeante trouvera de solides relais parmi les députés Verts et PS. Forts de leur poids dans la majorité parlementaire, ces derniers seront en position d’exiger de la FI qu’elle renonce à la mise en œuvre de son programme. Autrement dit, la pression de la bourgeoisie trouvera une expression directe dans cette composante de la majorité parlementaire.

Pour éviter la fracturation de cette majorité, et donc la chute du gouvernement, la FI serait poussée à réviser à la baisse ses objectifs programmatiques. Mais la pression de la bourgeoisie ne cesserait pas de s’exercer : elle exigerait sans cesse de nouvelles concessions, ce qui entraînerait la FI sur la trajectoire parcourue par Podemos, en Espagne, dans le cadre de sa participation au gouvernement du PSOE. A force de concessions programmatiques, Podemos a détruit une bonne partie du soutien qu’il avait conquis dans les couches les plus radicalisées de la jeunesse et de la classe ouvrière espagnoles.

On pourrait nous objecter que le PSOE, en Espagne, compte beaucoup plus de députés que Podemos, alors que la FI s’est réservée une large majorité des sièges « gagnables ». Mais cela ne règle pas le problème que nous soulevons, car en vertu de l’accord constitutif de la NUPES, il est absolument exclu que les députés de la FI soient majoritaires à l’Assemblée nationale, en juin prochain. Si la NUPES remporte les élections, la majorité parlementaire dépendra, mathématiquement, des députés du PS et des Verts. Or, une fois élus, ces derniers évoqueront des circonstances « impérieuses » pour remettre en cause le programme de la NUPES.

Nous ne sommes pas opposés à tout type d’accord de la FI avec le PS et les Verts. Par exemple, des accords de désistement, au deuxième tour, auraient pu être justifiés dans certains cas. Mais l’ampleur de l’accord constitutif de la NUPES place la FI dans une situation telle que, si elle dirige le prochain gouvernement, elle subira des pressions droitières venant d’une fraction décisive de sa propre majorité. C’est la raison fondamentale de notre opposition à cet accord.

Démobilisation

Ceci dit, une victoire de la NUPES est loin d’être évidente. Dans la masse de la jeunesse et du salariat, le PS et les Verts sont énormément discrédités. Il est vrai que des millions d’entre eux voteront quand même pour la NUPES, car celle-ci est dominée par la FI et reprend des mesures clés de son programme. Mais il est possible qu’une importante fraction de la jeunesse et du salariat s’abstienne – ou, comme à la présidentielle, vote pour le RN.

C’est l’autre problème que pose la NUPES : une alliance avec les Verts et le PS n’est pas de nature à mobiliser les millions d’exploités et d’opprimés qui, face aux trahisons successives de ces deux partis, se sont réfugiés dans l’abstention ou dans le vote RN. Par ailleurs, une fraction de l’électorat de Mélenchon à la présidentielle se démobilisera, pour les mêmes raisons. Compte tenu de la lamentable campagne présidentielle de Fabien Roussel, même la participation du PCF à la NUPES n’est pas de nature à susciter beaucoup d’enthousiasme dans l’électorat de Mélenchon.

Sur le terrain, on constate une certaine démobilisation des militants de la FI dans des circonscriptions qui ont été attribuées au PS, aux Verts et au PCF. C’était prévisible.

Electoralisme

Parmi les militants de la FI circule un argument « pragmatique » qui peut se formuler ainsi : « Certes, la NUPES ne suscite peut-être pas un enthousiasme général, en particulier dans les 220 circonscriptions réservées au PS, aux Verts et au PCF. Mais grâce à cet accord, la FI remportera davantage de sièges qu’elle n’en aurait gagnés à l’issue d’une campagne électorale menée sous son propre drapeau. Tactiquement, c’est bien joué ». Cela ne nous semble pas évident. Compte tenu des scores respectifs des composantes de la NUPES à l’élection présidentielle, une campagne radicale de la FI, sous son propre drapeau, aurait certainement obtenu de bons résultats.

Mais l’essentiel est ailleurs. Même si on le suppose exact, le calcul « pragmatique » en question pose problème : il subordonne entièrement la stratégie de la FI au seul et unique objectif d’obtenir un maximum de députés – à l’exclusion de toute autre considération. Or il y a bien d’autres considérations en jeu dans la lutte contre la droite et la classe dirigeante.

Premièrement, la NUPES affaiblit la FI sur le plan organisationnel : dans les circonscriptions réservées à ses partenaires, de nombreux militants jettent l’éponge. C’est d’autant plus regrettable que la FI a enregistré une vague d’adhésions significative avant et après le premier tour de la présidentielle.

Deuxièmement, la NUPES est un obstacle à la progression de la FI parmi les millions de travailleurs, de chômeurs et de pauvres qui, suite aux trahisons de la « vieille gauche », s’abstiennent ou votent pour le RN.

Enfin, la direction de la FI devrait expliquer la nécessité de préparer de grandes mobilisations sociales sous la forme de manifestations et de grèves, sans lesquelles aucune victoire de notre classe ne sera possible.

[1] Le plus significatif, à cet égard, ce n’est pas ce que les Verts et le PS ont accepté de signer ; c’est plutôt la résistance qu’ils ont opposée à certaines formulations de la FI. Par exemple, dans l’accord signé avec le PS, la « planification écologique » a été transformée en « démarche de planification ». Pour le dirigeant « socialiste » moyen, l’idée de « planification » évoque un monde infernal dans lequel l’économie de marché ne pourrait plus se déployer librement. La « démarche » vers l’enfer ouvre au moins la possibilité de faire demi-tour avant d’en franchir le seuil.

Une nouvelle crise est venue secouer la politique américaine, pourtant déjà bien polarisée. Une fuite vient de rendre public un projet rédigé par le juge Samuel Alito au nom de la majorité de la Cour suprême. Il révèle que cette institution réactionnaire se prépare à invalider l’arrêt historique « Roe contre Wade ». Cet arrêt de 1973 avait déclaré que la Constitution américaine protégeait la liberté pour une femme enceinte de recourir à une IVG sans avoir à subir de restrictions gouvernementales excessives. L’argument du juge Alito est simple : puisque la question de l’avortement n’est pas explicitement désignée comme une prérogative fédérale dans la Constitution, elle relève des droits des différents Etats et le pouvoir fédéral ne doit pas avoir son mot à dire à ce sujet. Roe v. Wade est donc d’après lui « inconstitutionnel » et le droit à l’avortement ne devrait pas être protégé par l’Etat fédéral.

Une question de classe

Le fait que ce projet, théoriquement secret, ait été rendu public par un lanceur d’alerte illustre les profondes divisions qui existent au sommet de la société américaine. La classe dirigeante se déchire en cherchant un moyen de résoudre les insolubles contradictions inhérentes au capitalisme. Une partie de la classe dirigeante cherche à enrayer la poussée de la lutte des classes en mettant en scène une soi-disant « guerre culturelle » sur des questions comme l’avortement ou le racisme. Une autre craint les mobilisations de masse que cela pourrait susciter. Cette division est un signe de faiblesse de la part des défenseurs du statu-quo capitaliste. Pour autant, cela ne change rien au fait que, pratiquement du jour au lendemain, des dizaines de millions de femmes vivant dans le pays le plus riche du monde pourraient être projetées dans une barbarie digne des siècles passés.

Sans cette protection fédérale, les femmes enceintes qui choisiront de se faire avorter devront recourir à des établissements souvent très chers, peu sûrs et non réglementés, mettant en danger leur santé, voire leur vie, mais aussi leurs économies. Les femmes riches pourront toujours trouver un moyen d’avoir accès à des médecins privés de qualité, hors de l’Etat ou même à l’étranger si nécessaire. Mais pour les femmes pauvres de la classe ouvrière, c’est une autre histoire. Et elles ne seront pas les seules à en souffrir. Leurs compagnons, leurs enfants, etc. devront aussi payer le prix de ce recul social. Cette attaque particulièrement odieuse contre les femmes de la classe ouvrière est en fait une attaque contre tous les travailleurs.

Le rôle nuisible des démocrates

Malgré tous leurs beaux discours sur les droits des femmes, les démocrates ont joué un rôle particulièrement nuisible sur cette question. Ils ont facilité les reculs subis depuis des décennies par le droit à l’avortement. En 1973, l’actuel président Joe Biden, qui n’était alors qu’un sénateur démocrate parmi d’autres, avait déclaré publiquement qu’il ne pensait pas qu’« une femme a un droit exclusif de choisir ce qui doit arriver à son corps ». En 1977, il a même pesé de tout son poids pour empêcher que le gouvernement fédéral ne puisse aider au financement des avortements, spécifiquement dans les cas de viol et d’inceste. De manière plus générale, Obama et Biden ont tous deux promis durant leurs campagnes électorales (en 2008 pour Obama et en 2020 pour Biden) que, s’ils étaient élus, ils feraient du droit à l’avortement une loi fédérale, afin d’empêcher que la Cour suprême ne puisse revenir sur l’arrêt « Roe contreWade ». Ils ne l’ont jamais fait, alors même qu’ils contrôlaient (et contrôlent encore) la Chambre des représentants, le Sénat et la Maison-Blanche.

Après des décennies à se soumettre aux règles du jeu, il est clair que celles-ci sont truquées depuis le début. Le fait même que « Roe contre Wade » risque d’être annulé montre à quel point est futile cette confiance dans la légalité bourgeoise au lieu de la lutte de classe et tous les espoirs placés dans la Cour suprême, la Constitution, le parti démocrate et toutes les structures de la démocratie bourgeoise américaine. Ces espoirs déçus sont le fruit de la politique du « moindre mal » et de la collaboration de classe que prône une bonne partie de la gauche américaine. Ces institutions sont au service de la classe des exploiteurs dont les intérêts sont diamétralement opposés à ceux des travailleurs. Aucun droit n’est véritablement garanti pour la majorité de la classe ouvrière si leur défense repose entre les mains de la classe dirigeante et de ses institutions. Il faut en tirer les leçons : la voie à suivre ne passe pas par la collaboration entre les classes, mais par l’indépendance de classe et la formation d’un parti ouvrier de masse.

Le droit de choisir ce que l’on fait de son corps est un droit démocratique fondamental. En ce sens, nous défendons l’arrêt « Roe contre Wade ». Mais nous pensons qu’un droit aussi important ne devrait pas dépendre de juges, de tribunaux et de fonctionnaires non élus, pas plus que de l’interprétation forcément subjective et souvent fluctuante d’un document rédigé il y a plus de 200 ans par des esclavagistes. De plus, nous ne voulons pas juste avoir le « droit » à l’avortement. Le « droit » de devoir conduire 12 heures d’affilée jusqu’au centre d’avortement le plus proche de chez soi, le « droit » de payer une procédure très cher, en perdant une journée de travail, et peut-être même son emploi, n’est pas un vrai « droit ». C’est pourquoi la TMI se bat non seulement pour que les droits reproductifs complets, y compris l’avortement soient protégés, mais aussi pour un accès réel et universel à ces droits, pour que toutes celles qui le souhaitent puissent y recourir gratuitement, dans des hôpitaux en bonne condition, là où elles vivent et dans le cadre d’un système de santé socialisé et organisé à l’échelle nationale.

Devons-nous descendre dans la rue pour manifester et faire la démonstration de notre colère ? Les dirigeants des syndicats doivent-ils mobiliser leurs membres pour soutenir nos sœurs de classe qui sont attaquées ? Oui, évidemment. Mais manifester ne suffira pas. En fin de compte, les droits ne valent pas plus que le papier sur lequel ils sont écrits, s’ils ne sont pas soutenus par une force – en l’occurrence, par la mobilisation de la classe ouvrière en lutte pour le pouvoir politique et économique. S’ils voulaient vraiment défendre leurs membres et le reste de la classe ouvrière, les dirigeants syndicaux appelleraient à une grève générale et mobiliseraient toutes leurs ressources pour qu’elle devienne réalité.

Cette nouvelle en provenance de la Cour suprême doit être un signal d’alarme pour tous les travailleurs. Voici la « nouvelle normalité » de la vie sous le capitalisme (qui est, en réalité, un retour à l’« ancienne normalité »). Ce système en phase terminale ne peut ralentir sa chute qu’en reprenant tous les acquis que la classe ouvrière avait conquis dans ses luttes du passé. Alors oui, nous devons manifester, mais avant tout, nous devons nous préparer à la lutte des classes, à la guerre de classes et à la révolution socialiste. La route ne sera pas facile, mais il n’y en a pas d’autres.

À mesure que les résultats des élections présidentielles françaises étaient publiés, on pouvait sentir que les nerfs se calmaient dans les conseils d’administration des entreprises, non seulement en France, mais dans toute l’Europe et au-delà. Les messages de félicitations des présidents et des premiers ministres ont afflué. Comme le commente le Financial Times : « Les alliés européens et de l’OTAN de la France ont poussé un soupir de soulagement après la victoire très nette d’Emmanuel Macron sur son adversaire d’extrême droite Marine Le Pen lors du dernier tour de l’élection présidentielle dimanche. Le statut de la France en tant que pilier de l’UE et contributrice importante à l’OTAN dans son soutien à l’Ukraine contre la Russie a été assuré pour cinq années supplémentaires. »

Dans son discours de victoire, Emmanuel Macron a annoncé qu’il n’était plus « le candidat » mais le « président de tous les Français ». Comme cela doit sonner creux pour l’immense majorité des travailleurs et des jeunes français qui n’ont pas voté pour lui et le détestent ardemment! En 2017, il avait promis de « travailler pour tout le monde ». Par tout le monde, il entendait clairement tous les riches! Ses objectifs étaient de stimuler l’investissement et de construire un « nouveau modèle de croissance ». Concrètement, cela s’est traduit par des réductions massives des dépenses publiques, dont une partie a consisté à réduire le nombre de fonctionnaires par dizaines de milliers. Il s’est également donné le mandat d’accroître la « flexibilité » du marché du travail, c’est-à-dire d’attaquer les droits des travailleurs.

Il a mené des politiques qui ont frappé les travailleurs, parmi lesquelles un assaut constant et implacable contre les retraites, dans le but de forcer les travailleurs français à travailler plus longtemps avant de pouvoir prendre leur retraite. La haine ressentie à l’égard de cet agent du capital financier était telle que nous avons assisté à une expression massive et généralisée de colère, sous la forme du mouvement des Gilets Jaunes, moins d’un an après son arrivée au pouvoir la première fois.

La haine des institutions grandit

Les résultats de cette course à deux cachent en fait la véritable situation sur le terrain. Le véritable équilibre des forces en France s’est exprimé lors du premier tour, et il convient de se pencher sur ces résultats pour faire ressortir ce qui se passe réellement en France.

Ces résultats montrent que Macron a remporté un peu moins de 28% des suffrages exprimés. Mais 28% de l’électorat n’a pas pris la peine de voter, et si l’on ajoute les bulletins blancs et nuls, le chiffre atteint 34%. Nous avons ensuite assisté au plus haut niveau d’abstention pour le second tour d’une élection présidentielle depuis plus de 50 ans.

Par conséquent, le soutien actif réel de Macron (ce qu’il a reçu au premier tour) représente à peine 20% de l’électorat total de la France, ce qui confirme que la grande majorité des Français ne le considèrent pas du tout comme « leur président ».

Ce que nous avons vu au premier tour était précisément le contraire de ce que les médias essaient de nous vendre maintenant. Plutôt qu’une unité nationale, nous avons un processus clair de polarisation de la société à gauche et à droite, et une méfiance généralisée envers l’establishment. Plutôt qu’une stabilité sociale, cela indique une instabilité croissante, qui se révélera dans la période à venir.

Le fait est que le second tour aurait pu être très différent – il aurait pu s’agir d’un second tour entre la gauche et Macron. Seule une poignée de voix a fait pencher la balance en faveur de Le Pen. Elle a obtenu 23,2% des voix (à peine 16% de l’électorat total) et aurait pu être battue par Mélenchon, qui a obtenu 22% des voix, si la gauche avait présenté un seul candidat. Les votes combinés du Parti communiste et de deux petites formations de gauche (le Nouveau parti anticapitaliste et Lutte ouvrière) se sont élevés à 3,7%. Si ces derniers s’étaient retirés et avaient appelé leurs partisans à voter pour Mélenchon, Macron aurait peut-être tenu un discours très différent hier soir.

À droite, Le Pen a également crié victoire, et en effet, par rapport aux élections précédentes, elle a fait beaucoup mieux. Si l’on considère qu’en 2002, son père, Jean-Marie Le Pen, a perdu contre Chirac au second tour à 82% contre 18%, et que plus récemment, en 2017, Marine Le Pen a perdu contre Macron à 66% contre 34%, les 42% d’hier peuvent être considérés comme une grande amélioration. Cependant, ce résultat cache également ce qui se passe réellement.

Deux candidats bourgeois

En raison de l’échec de la gauche, l’électorat français s’est retrouvé avec deux candidats bourgeois, l’un étant le représentant détesté des riches, un soi-disant libéral, et l’autre une nationaliste raciste connue pour attiser ses discours anti-immigrants. L’ironie de la situation, bien sûr, est que Macron a lui-même mis en œuvre des politiques anti-immigrants. Lors de la campagne électorale de 2017, il a promis de renforcer le nombre de gardes-frontières, de rendre plus difficile l’obtention de la nationalité française pour les immigrants et de rapatrier immédiatement les demandeurs d’asile déboutés. Voilà pour l’homme de la France « raisonnable, décente, civilisée »!

Face à ce choix, beaucoup se sont abstenus ou ont voté en se bouchant le nez. En fait, plus de personnes se sont abstenues (13,6 millions) que de personnes ont voté pour Le Pen (13,3 millions). En outre, comme nous l’avons vu, plus de trois millions (8,5%) de personnes qui sont allées voter ont décidé d’annuler leur bulletin ou de voter blanc. 

Il faut aussi regarder de plus près ceux qui ont voté pour Le Pen. Parmi eux, il y a une couche qui a voté contre Macron, plutôt que pour Le Pen – de la même manière que beaucoup ont voté contre Le Pen, plutôt que pour Macron. Le Pen était consciente de cela et a mis l’accent de sa campagne électorale davantage sur les questions qui concernaient les travailleurs, comme le projet de Macron d’augmenter l’âge de la retraite à 65 ans et la crise du coût de la vie. Cela a dû trouver un écho auprès de nombreux électeurs français.

En fait, un sondage d’opinion IPSOS pour Le Parisien a révélé comment, parmi les personnes qui ont voté au second tour, Macron a gagné parmi les cadres et les professions libérales, ainsi que parmi ceux qui gagnent plus de 3000 euros par mois, tandis que Le Pen a remporté une majorité parmi les cols bleus et blancs, ainsi que parmi ceux qui gagnent moins de 1250 euros par mois. 

Ces électeurs auraient pu être gagnés par Mélenchon, mais n’auraient jamais voté pour Macron. Si Mélenchon avait présenté un programme plus combatif, et si la gauche avait présenté un front uni, qui peut douter qu’il aurait pu battre Macron au second tour?

Macron est de nouveau aux commandes, mais il doit affronter les élections législatives de juin, qui pourraient se dérouler très différemment pour lui. Là, le choix ne sera pas celui, peu appétissant, entre un libéral bourgeois ou une conservatrice bourgeoise de droite. Le résultat de ces élections déterminera la composition du gouvernement sur lequel Macron devra s’appuyer pour réaliser son « chamboulement sans précédent de l’État-providence français », comme le dit Reuters.

Normalement, le président nouvellement élu est capable d’obtenir une majorité au Parlement, car l’abstention est généralement plus forte parmi ceux qui n’ont pas voté pour lui lors des élections présidentielles. Mais compte tenu de la colère des 57% qui ont voté soit pour les candidats à sa droite, soit pour ceux à sa gauche, il n’est pas certain que Macron obtienne la solide majorité parlementaire dont il a besoin pour faire passer son programme draconien. Il pourrait se retrouver avec un parlement fragmenté, ce qui ajouterait à son manque évident d’autorité.

Les analystes de la classe dirigeante sont très inquiets. Macron était censé inaugurer une nouvelle ère de politique libérale. Mais en fait, il a détruit les partis traditionnels de droite et de gauche sur lesquels reposait la stabilité du système, et maintenant il a détruit sa propre crédibilité, disent-ils – ce qui rendra plus difficile sa tâche de faire passer progressivement l’âge de la retraite de 62 à 65 ans, ainsi que de mener à bien toutes ses autres politiques anti-ouvrières. 

La période la plus mouvementée de l’histoire de la France se prépare

Cela signifie que plutôt que la paix et la stabilité sociale, le second mandat de Macron déclenchera une vague de mécontentement encore plus grande que son premier mandat. Toute période de lune de miel immédiate sera très courte, si tant est qu’elle existe. En plus de la question des retraites, il y a le coût de la vie. L’inflation a atteint 4,5% en mars, le taux le plus élevé depuis 1985, et la hausse vertigineuse des prix du gaz, de l’électricité et du carburant frappe des millions de familles modestes à travers la France. En 2018, la hausse du prix du carburant a déclenché la rébellion des Gilets jaunes. Ce n’était qu’un avant-goût de ce qui nous attend dans la prochaine période. 

Mais que se passera-t-il sur le front électoral? Il est évident que le retour de Macron au pouvoir signifiera une nouvelle érosion de sa base électorale. Il préparera le terrain pour une polarisation encore plus forte de la société française, tant à gauche qu’à droite. Dans ces conditions, Le Pen pourrait même gagner la prochaine fois, ce qui poserait un sérieux problème à l’establishment français et européen. Le Pen au pouvoir pourrait devenir un élément déstabilisateur majeur au sein de l’Union européenne, cherchant à placer les intérêts nationaux français au-dessus de ceux de leurs partenaires européens.

Les bourgeois européens veulent poursuivre leur politique de démantèlement de l’État-providence dans tous les pays européens, de privatisation de ce qui reste de la propriété publique, de destruction des systèmes de santé afin de promouvoir les intérêts privés, et généralement de destruction du peu qui reste des conquêtes de la classe ouvrière, mais sans la lutte des classes et l’instabilité sociale que tout cela implique. Pour l’instant, leur homme est Macron.

Le Pen n’est pas l’amie de la classe ouvrière française, et si elle accédait au pouvoir, cela deviendrait tout à fait clair. Elle abandonnerait très rapidement toutes les promesses faites aux travailleurs français et appliquerait plus ou moins le même programme que Macron en matière de droits des travailleurs, de dépenses publiques et ainsi de suite, mais il serait parsemé de rhétorique raciste et de politiques anti-immigrants.

Lors de la récente campagne électorale, sentant l’humeur colérique de larges couches de travailleurs aujourd’hui, elle a déplacé sa propagande vers des questions telles que les retraites et l’inflation. L’un de ses slogans était « Rendre l’argent aux Français » et elle a promis de protéger les gens de l’inflation et de réduire les impôts. Bien sûr, elle a combiné cela avec du vitriol raciste contre les immigrants. Elle parle de contrôler davantage l’immigration, de « patriotisme économique », de protectionnisme « rationnel et raisonnable », de donner la priorité aux Français dans les logements sociaux et les emplois, et elle évoque l’idée de supprimer les allocations aux immigrés, ainsi que l’interdiction du voile en public. Son message aux Français est que les problèmes de la France sont dus à la présence de trop d’immigrés, et que par conséquent, pour défendre les intérêts des travailleurs français, il faut s’attaquer à ceux des immigrants. Son objectif est clairement de diviser les travailleurs français dans l’espoir de les affaiblir en tant que force.

Son nationalisme est également considéré par l’establishment comme une menace pour le capital européen. Ses appels à protéger l’industrie française, à placer la loi française au-dessus des lois de l’Union européenne, à se retirer du commandement central de l’OTAN, ont suscité l’inquiétude des commentateurs bourgeois sérieux et des gouvernements à travers l’Europe. La France est un acteur clé de l’Union européenne avec l’Allemagne, et voir la France s’engager dans une voie similaire à celle empruntée par Boris Johnson en Grande-Bretagne, et avant lui par Trump aux États-Unis, soulevait la perspective d’un éclatement de la cohésion au sommet de l’UE. C’est ce qu’ils craignaient d’une éventuelle victoire de Le Pen, mais ce danger n’a pas été éliminé, il a simplement été repoussé à plus tard.

Les tâches de la gauche française

La polarisation ne signifie cependant pas qu’une victoire de Le Pen est acquise aux prochaines élections présidentielles. Nous avons vu comment, aujourd’hui encore, la gauche en France aurait pu gagner. Elle va continuer à se renforcer dans la période à venir. Mais sa force ne découlera pas de quelque habile manœuvre électorale au sommet – même si un véritable front uni de toute la gauche serait un immense progrès. 

Il y a maintenant des discussions entre le Parti communiste et le NPA pour une stratégie commune avec la France insoumise de Mélenchon aux élections législatives. C’est une approche correcte, qui inquiète d’ailleurs le camp de Macron, qui voit bien la menace potentielle de la gauche. Cependant, on peut aussi se demander pourquoi ces deux petits partis n’ont pas soutenu Mélenchon au premier tour de l’élection présidentielle. Ces tentatives de rapprochement maintenant relèvent pour beaucoup de l’opportunisme, car les petits partis auront plus de mal à obtenir une représentation parlementaire s’ils font cavalier seul.

La force de la gauche viendra des mobilisations des travailleurs et de la jeunesse de France dans la période à venir. Bloquée sur le front électoral, la classe ouvrière française sera obligée de compter sur ses propres forces. Nous verrons des grèves et des manifestations dans les rues, voire des occupations d’usines à un moment donné. Nous verrons des mobilisations massives de la jeunesse dans les rues et sous la forme d’occupations d’universités.

Si Mélenchon adoptait un véritable programme socialiste, un programme de nationalisations sous contrôle ouvrier, d’expropriation des banques et des grands monopoles, il pourrait expliquer aux travailleurs et à la jeunesse française que les ressources pour réduire l’âge de la retraite, pour fournir des salaires décents à tous, pour fournir un logement à tous, pour fournir un système de santé public entièrement financé existent. 

Cela couperait court au racisme et à la xénophobie de Le Pen et rassemblerait tous les travailleurs de France dans un bloc uni pour transformer la société de la tête aux pieds. Cela convaincrait également les millions d’abstentionnistes de soutenir un tel programme. Et cela inspirerait les travailleurs de toute l’Europe qui sont confrontés aux mêmes problèmes que leurs frères et sœurs français.

Malheureusement, Mélenchon ne présente pas un tel programme. Il se limite à chercher des solutions dans les limites du capitalisme. S’il continue sur cette voie, il contribuera au renforcement de la droite.

Dans cette situation, notre tâche n’est ni de rire, ni de pleurer, mais de comprendre. Il est possible en France de construire un puissant mouvement de la classe ouvrière et de la jeunesse, et de changer radicalement la société. Mais cela dépend de la direction de la classe ouvrière qui, jusqu’à présent, a fait défaut. Les marxistes sont les seuls à avoir les réponses aux problèmes de la classe ouvrière. Mais ils sont trop peu nombreux. La prochaine période, cependant, offre un terrain très fertile sur lequel nos idées peuvent se développer, en particulier parmi les jeunes, mais aussi parmi les couches croissantes de la classe ouvrière. Notre tâche immédiate, par conséquent, est de renforcer les forces du marxisme authentique et de préparer le terrain pour l’émergence d’un puissant courant révolutionnaire parmi les travailleurs et la jeunesse de France. Il n’y a pas d’autre voie!

[Cette article est le premier d’une série d’articles écrits par des militants du Cercle Marxiste de Louvain-la-Neuve et de Révolution qui analysent la question des politiques identitaires, de l’intersectionnalité et de la lutte contre les oppressions sous différents angles]

Les élections américaines ont été les plus polarisées de l’histoire récente. Bien que Joe Biden ne suscitait pas grand enthousiasme, ces élections ont connu un taux de participation record en plus de cent ans. C’est surtout la possibilité de se débarrasser de Trump (ou de le maintenir au pouvoir) qui a mobilisé les foules. Mais une fois de plus, la plupart des sondeurs – qui avaient prédit une large victoire de Joe Biden – se sont trompés.

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