« Le monde n'est pas blanc ; il n'a jamais été blanc, il ne peut être blanc. Le blanc est une métaphore du pouvoir, et c'est simplement une façon de décrire la Chase Manhattan Bank. » James Baldwin.

La théorie du « privilège blanc » affirme que l'oppression raciste se manifeste par une série d'avantages non mérités dont bénéficient les Blancs parce qu'ils ne sont pas victimes du racisme. Ces « privilèges » des Blancs expliqueraient la discrimination et l'oppression des personnes de couleur. Les Blancs qui jouissent de « privilèges » n'auraient donc aucune raison de lutter contre le racisme ou de renoncer à ces « avantages ».

De plus, cette théorie affirme que tous les Blancs jouissent de ces privilèges, même s'ils n'en sont pas conscients. Ces privilèges vous sont accordés, que vous le vouliez ou non. Les théoriciens du « privilège blanc » mettent l'accent sur la visualisation de ces avantages. Cette théorie vous invite ainsi à « vérifier vos privilèges » (« Check your privileges »), qui sont d'ordre social, politique, culturel, psychologique, économique, etc. Dans ce cadre de pensée, l’oppression et l'exploitation de classe ne sont, au mieux, qu'une des très nombreuses divisions de la société.

Expliquer notre point de vue en détails n’est malheureusement pas possible dans cette courte contribution. Cependant, nous présentons un certain nombre de grandes lignes pour une analyse marxiste de la théorie du « privilège blanc ».

- Tout d’abord, sur les termes, les caractéristiques présentées comme étant des « privilèges » ne sont pas des privilèges, ni des « avantages non mérités », ni un « pouvoir acquis arbitrairement » (selon les mots de Peggy McIntosh, la fondatrice de cette notion). Il s'agit souvent de droits individuels et collectifs (meilleurs salaires et conditions de travail, droit à un logement décent, respect par la police et l'administration, etc.), acquis à travers des luttes très rudes et communes à toutes les couleurs, et qui doivent être généralisés à toute la population. La notion de « privilège » n’a rien à voir avec ces droits. Au contraire, les privilégiés de cette société sont ceux qui appartiennent au fameux 1% le plus riche de la population.

- Il est vrai qu'en tant que Blanc, vous avez beaucoup moins de chances d'être harcelé dans la rue par la police qu'un jeune d'origine marocaine. Il est tout aussi vrai que le marché du logement, tout comme sur le marché du travail, est discriminatoire. L’enseignement réoriente systématiquement les jeunes « de couleur » vers l'enseignement technique ou professionnel. Le racisme est en effet partout.

Mais le prisme des « privilèges blancs » conduit facilement à faire passer la manifestation du racisme (les préjugés dans l’esprit des Blancs) pour les origines du racisme. En se trompant d’analyse, on se trompe ensuite de stratégie : le problème devient alors l'attitude, le regard, le rejet de la personne « blanche ». Le racisme est ainsi personnalisé et l'ennemi devient l'homme « blanc ». Le racisme risque ici d'être réduit à un problème psychologique et culturel. Or la manifestation extérieure ne correspond pas à l'essence d'un phénomène tel que le racisme.

- Il n'y a rien de mal à détecter toutes sortes de préjugés racistes dans les comportements, les opinions ou le langage des gens. Cela fait partie de la lutte contre le racisme et peut contribuer à un processus de prise de conscience. Mais les partisans du « privilège blanc » le réduisent à une autoréflexion thérapeutique ( comme ici sur le site du festival Esperanzah : Démasquons nos privilèges (auto-test)) dans laquelle le comportement individuel et les relations interpersonnelles sont au centre, alors que les structures sociales de pouvoir et le système économique sont rejetés en périphérie. La lutte contre le racisme mérite une remise à plat complète de l'ensemble du système : c'est le seul moyen d'éradiquer la base matérielle de ce fléau.

- L’approche « privilège blanc » du racisme confond les symptômes et les problèmes. Le « privilège » d’une personne « blanche » n’est pas à l’origine de la discrimination d’une autre personne de couleur, ce n’est donc pas en se focalisant sur les individus que le racisme disparaîtra. Les préjugés racistes et la discrimination n'existent pas en soi mais ont une fonction dans cette société. Dans le capitalisme, le racisme sert à diviser la classe ouvrière. Ce système organise la compétition permanente entre les différentes couches « inférieures » de la société. La couleur de la peau, la nationalité, la langue, le sexe et le niveau d'éducation sont utilisés pour créer des divisions artificielles. Cela crée l'illusion qu'il existe des intérêts contradictoires entre toutes ces couches. Les moins pauvres sont formatés pour s'attaquer à ceux qui sont encore plus pauvres qu’eux. Ceux qui sont au bas de l'échelle pensent que leur position inférieure est due à ceux qui sont juste au-dessus d'eux.

- Est-ce que le racisme profite au travailleur « blanc » ? Non, nous pensons au contraire que le racisme nuit également aux intérêts des « travailleurs blancs ». Prenons l'exemple des États-Unis : dans les années 1970, l'économiste Michael Reich a étudié l'inégalité des revenus entre Blancs et Noirs dans 48 villes. Il a ensuite comparé cette inégalité « raciale » avec l'inégalité entre les Blancs eux-mêmes. Quelle a été sa conclusion ? Plus l'inégalité raciale est grande, plus l'écart socio-économique entre les Blancs est grand. Les conséquences économiques du racisme ne sont donc pas seulement des revenus inférieurs pour les Noirs, affirme Reich, mais aussi des revenus supérieurs pour les capitalistes et inférieurs pour les travailleurs Blancs. Le racisme, par conséquent, est à l’avantage des vrais privilégies, les capitalistes.

- La théorie des « privilèges» nie l’existence d’une unité entre opprimés de différentes couleurs. Il est raisonnable de dire que les personnes « blanches » qui émargent au CPAS ont moins d’opportunités sur le marché du logement qu'un CEO de couleur. De même, la ségrégation dans l'éducation n'est pas seulement « colorée », elle est aussi fortement socio-économique : seul un faible pourcentage d'enfants de la classe ouvrière étudie à l'université. Ils partagent le même sort avec de nombreux jeunes « de couleur » ; mais le concept de « privilège blanc » ne permet pas de prendre en compte cette réalité et cette unité, car il ignore l'existence de classes sociales, ou leur donne une importance secondaire.

- Plus la classe ouvrière est divisée, plus elle est faible par rapport aux patrons. Non seulement le racisme affaiblit la résilience sociale et politique du mouvement ouvrier, mais il fait aussi en sorte que les groupes ouvriers, tant dans les entreprises que dans les quartiers, se trompent en identifiant les origines de leurs problèmes. C’est par exemple le cas lorsque les problèmes sociaux et économiques sont interprétés comme des problèmes « culturels ». Les réfugiés ou les familles de couleur sont présentés comme étant à l'origine de la misère sociale. Le racisme est en fait un mécanisme essentiel pour la domination d'une classe sociale privilégiée (de toutes les couleurs de peau) sur une autre classe sociale (la classe ouvrière au sens large du terme, également de toutes les couleurs). La classe dominante utilise à cette fin des instruments de pouvoir tels que l'appareil d'Etat (police, armée, administration, justice, etc.) et la propriété des moyens de production.

- Le racisme n’a pas toujours existé, il n’est pas inné. Dans son livre, L’Histoire des Blancs, l’historienne Nell Irvin Painter explique à quel point le concept de ‘ race’ est récent. « Contrairement à ce que croient des gens très éduqués encore aujourd’hui, les Anciens (Grèce antique n.d.r) ne pensaient pas en terme de race. Les Grecs distinguaient les hommes en fonction de leur lieu d’origine ou du climat de leur région. Les Romains pensaient en terme de degrés de civilisation. (…) L’humanité a donc passé le plus clair de son temps à se passer de races. Celles-ci sont nées au 18ème siècle dans les travaux de savants qui cataloguaient le monde entier. » (Libération, 25 février 2019).

- Avant cela, la race blanche a été inventée aux États-Unis par les propriétaires Blancs de plantations pour justifier l'esclavage et affaiblir l’union et la révolte d’esclaves de différentes couleurs de peau. Contrairement à ce qu’on pense, l’esclavage n’était pas une question raciale mais une question de mode de production, une question d’exploitation. En remontant au 16ème siècle, l'historien américain Theodore Allen a étudié l'origine de la « suprématie blanche » et l'invention de la « race blanche ». Il arrive à la conclusion que le racisme n'est pas seulement une construction sociale, mais aussi un instrument de contrôle social aux mains de la classe dirigeante, à l’époque les grands propriétaires de plantations et d’esclaves. (Pour en savoir plus sur les livres de Theodore Allen : L'invention de la race blanche )

- Le racisme est comme un poison qui divise la classe ouvrière. Selon nous, la lutte contre le racisme passe par un mouvement de masse multiracial et internationaliste, qui se donne comme objectif de mettre fin à son terreau socio-économique (la misère, l’inégalité et les pénuries artificielles créées par capitalisme, la brutalité du colonialisme - ancien et nouveau). En même temps, cette lutte commune offre le cadre le plus efficace pour changer les mentalités. Black and white, unite and fight !

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