Le vendredi 10 mai, dix coursiers à vélo de Bruxelles et de Gand se sont rendus au siège de Deliveroo pour transmettre leurs revendications et parler à la direction. Quand ils sont arrivés sur place, ils ont trouvé porte close.

Visiblement, la direction s’était enfermée durant deux heures. Aurait-elle peur des livreurs de repas qui s’organisent ?

Comment est organisé un « boulot à la con »

Depuis le 1er février 2018, les coursiers sont obligés de passer au statut d'indépendant ou P2P (1). Ils sont maintenant payés à la course, sans aucune garantie de revenu. À l'époque, la direction avait déclaré que les coursiers gagneraient plus en vertu des nouveaux statuts. Pendant un certain temps, les coursiers ont été amadoués avec quelques nouveaux avantages, qui ont finalement été systématiquement éliminés depuis l'été. Comment pourrait-il en être autrement ? La multinationale n’a évidemment pas modifié le statut des coursier pour les payer plus !

A Gand, les revenus ont ainsi diminué de 30 % depuis cet été, passant d'une moyenne brute de 15 euros par heure à 12 euros par heure, ou 4 euros par livraison.À Bruxelles, un grand nombre de coursiers ont été recrutés : ils ne peuvent donc pas effectuer assez de livraisons pour gagner suffisamment.Dans les deux villes, les temps d'attente au restaurant, qui ne sont pas payés, sont source de frustration.Le Collectif de coursiers de Gand en a déjà parlé avec un restaurant face à l'absence de réaction de Deliveroo.

Il y a également beaucoup d'insatisfaction autour du manque de communication et d'aide pour résoudre les problèmes.Par exemple, la diminution des revenus n'a même pas été communiquée aux coursiers.La direction de la plate-forme refuse également de prendre en compte les exigences collectives:des moments de réunions individuelles sont organisés de temps à autre, après quoi les plaintes sont ignorées.La semaine dernière, des représentants de Deliveroo dans cinq villes ont tenu de tels entretiens.Ironiquement, ils se sont postés devant le McDonald's qui est détesté par les coursiers.Il y a toujours beaucoup de nervosité et d’attente, ce qui a pour conséquence que trop de livreurs refusent systématiquement les livraisons McDo.

Le minimum, c’est trop

Les coursiers qui sont arrivés au siège à Ixelles vendredi ont voulu soulever ces problèmes et parler à la direction.Les coursiers gantois ont élaboré un programme en 10 points pour que leur travail sorte de la précarité (2). Les rémunérations doivent être ramenées à leur niveau de l’été dernier (+ 30%, soit 15 euros/h brut). Les coursiers revendiquent également la prise en compte des temps d’attente dans les restaurants (1 euro les 5 mins) et un revenu garanti de 12 euros/h.

Les patrons de Deliveroo n'ont pas laissé les coursiers entrer, car ils ne veulent surtout pas les reconnaître en tant que groupe organisé.Cela pourrait créer un précédent en Belgique. C'est la preuve qu'il est possible de faire beaucoup plus ensemble que par le biais de courriels et de plaintes individuels.Malheureusement pour Deliveroo, les coursiers d'autres pays se sont déjà organisés avec succès : à Londres, par exemple, ils ont ainsi obtenu gain de cause après une grève de six jours en 2016 (3).

Tel est le message des travailleurs organisés dans le Collectif des Coursiers : les patrons ont déjà eu peur de nous, alors que nous n'étions que dix. Pour l'instant, ils peuvent encore nous ignorer. Mais avec 100 coursiers, cela ne sera plus possible.

Vague de grèves dans l'économie de plate-forme

Cette action n'est pas isolée.Dans de nombreux pays, des grèves sont en cours ou en préparation.A l'heure où nous écrivons cet article, une grève a lieu à Bologne, à l’initiative des coursiers de Glovo. A l'image du magazine économique Bloomberg, qui a relaté le déroulement de la grève nationale des conducteurs d'Uber et de Lyft aux États-Unis, les capitalistes semblent très préoccupés par la tendance des travailleurs précaires des plate-formes à s'organiser et à riposter malgré toutes les difficultés. L’article s’intitule, non sans raison : « Les grèves d’Uber pourraient être le début de quelque chose de plus grand ».

Bloomberg poursuit  : « À certains égards, les travailleurs du secteur des services ont plus de pouvoir de négociation que les travailleurs de l'industrie depuis cent ans.La production est relativement facile à sous-traiter : la délocalisation d’usines vers d’autres pays ou vers des pays avec un faible taux de syndicalisation a grandement contribué à affaiblir les syndicats.Mais il n'est pas possible de délocaliser un restaurant, une école, un hôtel ou un taxi en Chine ou au Kentucky.En théorie, cela signifie que les employés des services locaux peuvent exercer beaucoup de pouvoir s’ils parviennent à organiser un pourcentage élevé d’employés d'un région. »(4)

Ce potentiel parmi les livreurs de repas est attesté par une étude récente de l'Institut syndical européen (ETUI). Elle indique que l'attitude des coursiers envers les syndicats ne diffère pas de celle des autres employés :  les coursiers ne leur sont pas hostiles et trouvent au contraire que les syndicats ont leur rôle à jouer dans les combats des travailleurs des plate-formes (5).

Le Collectif de coursiers et les syndicats qui les soutiennent savent maintenant comment agir : convaincre le plus grand nombre possible de coursiers de la nécessité de s'organiser et de lutter contre les conditions de travail précaires.

Un "pacte social" est-il possible?

Bloomberg évoque également la possibilité d'un nouveau "pacte de Detroit" dans le secteur des services.Il s’agit d’un accord conclu en 1950, aboutissement de la lutte des syndicats dans l’industrie automobile, qui instaurait des contrats à durée indéterminée, la sécurité sociale et une sûreté accrue dans les ateliers automobiles.

Mais ce pacte a été conclu dans un contexte de reprise économique unique dans l’histoire.Depuis 2008, le système capitaliste traverse une crise de long terme.Les économistes s'accordent à dire que la prochaine récession est imminente. Cette crise affectera également le secteur des plates-formes. Bien qu’il connaisse une croissance très rapide, du point de vue patronal, il y a peu de marge pour des améliorations substantielles des conditions de travail.Les plates-formes doivent maintenir un taux de profit le plus élevé possible pour continuer à attirer d’énormes investissements.Le marché mondial de la distribution de repas devrait augmenter de 30 % au cours des quatre prochaines années (6). La bataille pour savoir quelle plate-forme arrivera à une position de monopole et aux super bénéfices qui en découlent bat son plein.

Ce mécanisme, ainsi que le travail précaire, est le propre de l'organisation capitaliste. Pour cette raison, la lutte des livreurs de repas devra également s'étendre à d'autres secteurs.La lutte contre ce fléau est aussi une lutte pour une autre société : une société qui ne soit pas au service de la réalisation des profits hallucinants d'une poignée de capitalistes, mais bel et bien au service des besoins sociaux et écologiques des 99 % de la population.L'expérience acquise par les travailleurs des plate-formes dans la lutte contre l'exploitation sera nécessaire pour mettre en place une société socialiste sans patrons.


(1) Un «statut» qui vous exclut de toutes les lois du travail afin que vous puissiez gagner jusqu'à 6130 euros / an sans payer d'impôts.

2) Le Collectif de Bruxelles discute aussi de son cahier de revendications.

(3) https://marxiste.be/index.php/international-mainmenu-30/32-grande-bretagne/540-greve-des-livreurs-de-repas-une-reponse-a-l-economie-des-petits-boulots

(4) https://www.bloomberg.com/opinion/articles/2019-05-07/uber-strikes-could-be-the-start-of-something-bigger

(5) https://www.etui.org/Publications2/Working-Papers/Algorithm-breakers-are-not-a-different-species-attitudes-towards-trade-unions-of-Deliveroo-riders-in-Belgium

(6) https://www.statista.com/outlook/374/100/online-food-delivery/worldwid

 

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