Qui n’a pas entendu au détour d’une conversation, les délégués syndicaux se plaindre du manque d’investissement des travailleurs : « Ça ne sert à rien !  Les travailleurs ne veulent pas bouger … Pour un match de foot oui !  Mais pour le reste …  Regardez pour les pensions ça touche tout le monde pourtant … et bien la plupart ne se sentent pas concernés, ils restent sagement assis et ne se bougent pas, etc. » ?

Comment expliquer cette résignation générale des travailleurs et des acteurs syndicaux ?

Plusieurs hypothèses peuvent être formulées :

  •  Le marasme économique croissant dû à la crise du capitalisme.
  •  Les conditions de travail de plus en plus aliénantes plongent les travailleurs dans une léthargie profonde dont ils sortent difficilement.
  •  Les jeunes, les sans-emploi, les sans-papiers et les plus âgés quant à eux sont exclus de ce monde du travail. Leur avenir est très sombre.

 Côté syndicats, la bureaucratisation de ces organisations et les privilèges qui en découlent pour certains permanents, comme l’amélioration des conditions matérielles (salaire plus élevé que dans l’emploi précédent, voiture ou téléphone de fonction, note de frais, etc.), leur confèrent une position d’influence mais cette situation sociale ascendante façonne également leur vision et les incite à la conciliation1.

Les délégués de base sont découragés par l’absence de plan d’actions ambitieux. Pour mémoire, la gigantesque manifestation du 6 novembre 2014 qui rassembla 120 000 personnes dans les rues de Bruxelles, et qui fût suivie par une grève générale paralysant tout le pays pour protester contre les mesures prises par le gouvernement Michel, se délita début 2015 pour laisser place au processus de concertation sociale alors que la mobilisation de la masse des travailleurs grandissait.

Dans ce contexte de crise économique, sociale et politique, comment mobiliser les travailleurs ?

Un exemple vécut sur le terrain : Le mardi 26 juin 2018, après plusieurs mois de revendication, 450 salariés du CPAS2 et de l'administration communale de Saint-Gilles se sont rassemblés pour un arrêt de travail devant l'hôtel de ville.  Leur revendication : l’octroi de chèques repas. Les conditions de vie étant de plus en plus difficile, les salariés du CPAS le demandaient depuis plusieurs mois à leur employeur.

Une petite délégation de travailleurs s’était constituée et avait contacté le délégué syndical permanent local de la CGSP ALR.  Leur demande : comment procéder pour obtenir des chèques repas ?

Suite à cette rencontre, une assemblée du personnel fut programmée pour expliquer la revendication et décider d’un plan d’actions à mener.  Lors de cette assemblée, le syndicat reçu le mandat des travailleurs pour déposer un préavis d’arrêt de travail de 2h le 22 mai 2018.

Il est important de souligner que la section syndicale n’était pas d’accord avec cette mesure qui participe un peu plus au détricotage de la sécurité sociale car aucune cotisation sociale n'est prélevée sur les chèques repas mais il était essentiel de ne pas perdre de vue que les délégués syndicaux sont avant tout les représentants des travailleurs auprès de l'employeur et qu’ils se doivent de porter leur(s) revendication(s).

C’est pourquoi il fallait absolument pousser un peu plus loin les revendications en ajoutant la revalorisation barémique, la suppression des niveaux E, la réduction collective du temps de travail sans perte de salaire, l’embauche compensatoire et l'amélioration des conditions de travail.  La décision fut prise aussi de faire circuler une pétition portant ces revendications.  300 signatures soit 40% du personnel furent recueillies.

Un premier arrêt de travail eu lieu le 22 mai 2018 devant le CPAS avec la moitié du personnel en arrêt de travail. Cette première mobilisation a permis un changement de position de la direction du CPAS, qui ne s'est plus opposée à l'octroi de chèque repas mais étudia sa faisabilité. Le CPAS dépendant de la commune, cela semblait important de porter cette revendication à tous les travailleurs communaux.

Une nouvelle assemblée du personnel fut réalisée en incluant tous les travailleurs de la commune. 160 travailleurs c'étaient déplacés pour assister à cette assemblée, du jamais vu ! Des travailleurs du CPAS sont venus expliquer aux travailleurs communaux leur démarche. Le syndicat reçu un nouveau mandat pour un nouvel arrêt de travail de 2h devant l'hôtel de ville au moment où le comité de négociation se concerte (comité qui discutera entre autres de l’octroi des chèques repas).

Le syndicat avait un peu plus d'une semaine pour mobiliser un maximum de travailleurs pour ce nouvel arrêt de travail.

Tout ce temps fut consacré à rencontrer les travailleurs sur leur lieu de travail pour leur expliquer et les convaincre de l'utilité d'être le plus nombreux possible à ce rassemblement. La surprise vint d'un petit groupe de travailleurs au niveau communal qui s'est emparé du mouvement en tractant eux-mêmes et en jouant du bouche à oreille auprès de leurs collègues. C'est ainsi qu’un après-midi 500 travailleurs se sont retrouvés en arrêt de travail devant l'hôtel de ville à scander des slogans, chanter et jouer de la musique ... même à peine politisé, ces travailleurs étaient beaucoup plus combatifs et revendicatifs que la plupart des représentants syndicaux dans les manifestations. Les plus anciens ont reconnus qu'ils n'avaient plus vu cela depuis 25 ans et d'autres qu'ils n'avaient jamais vécu cela mais que c'était formidable de voir ce bel élan de solidarité. Cette action devant les fenêtres de la salle de concertation a permis un meilleur rapport de force lors de la négociation face l'employeur.

Quels enseignements tirer de cette mobilisation ?

Primo : Que les syndicats acceptent de porter des revendications non prioritaires syndicalement parlant.  Saisir l’opportunité de l'étincèle générée par cette revendication et profiter de ce mouvement naissant pour insérer les travailleurs dans les véritables luttes (revalorisation salariale, pension décente, travail pour tous, suppression des contrats précaires, réduction du temps de travail pour tous sans perte de salaire et embauche compensatoire, etc.) … et qu'ils se les approprient et que ce soit le début d'un mouvement plus général.

Secundo : Ne jamais s’approprier le combat des travailleurs mais les accompagner dans la lutte.  Ne pas se substituer à eux : demander des mandats pour agir, revenir avec les informations obtenues et rediscuter des décisions à prendre.  Si on veut intensifier le rapport de force, il faut encadrer les travailleurs et les mettre un maximum en avant.

Et tertio : Ne jamais désespérer et y croire.  Cette belle avancée collective est le fruit de 7 années de travail syndical acharné. Sous des dehors paisibles, la colère des travailleurs s’amplifie devant cette société de plus en plus inégalitaire et ne demande qu’à s’exprimer. Ce n'est qu'en discutant avec les travailleurs, et surtout en écoutant leurs problèmes, que l'on arrive tout doucement à créer un rapport de confiance qui permet d'établir par la suite un meilleur rapport de force.  

En conclusion, oui la mobilisation est possible ! Il faut pouvoir saisir au moment opportun la flamme qui sera à l'origine d'un mouvement beaucoup plus grand.

1. Lire à ce sujet l’excellent article de J. Faniel, « Syndicats, des acteurs structurellement sous tensions », Politique, revue belge d’analyse et de débat, n°104, juin 2018

2. Centre Public d’Aide Sociale

3. Centrale Générale des Services Publics- Administration Locale et Régionale

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