Ce lundi 5 janvier 2015 marquera un nouveau départ pour les ouvriers de la firme de sous-traitance de nettoyage des trains, BM&S, à l'atelier de Schaerbeek. Pour rappel ce conflit a pris fin le lundi 22 décembre 2014,  date à laquelle un protocole d'accord a été signé après 124 jours de grève. Ce dernier prévoit la réintégration, provisoirement, des 2 délégués syndicaux licenciés sur un autre site de la SNCB. Ils conserveront les mêmes conditions de travail ainsi que les mêmes horaires de prestation. La possibilité de réintégrer le site de Schaerbeek sera évaluée à la fin de la procédure judiciaire engagée contre eux. Quant aux trois travailleurs intérimaires ils sont réengagés, sur un site de la SNCB, avec un contrat d'intérimaire de 1 mois avec prolongation si l’évaluation est positive.Nul doute qu’il s’agit d’une victoire. La lutte n'est pas terminée, mais ne fait que commencer. Soyons donc sur nos gardes et restons vigilants ! A l’occasion, du dernier piquet, nous avons rencontré, Abdel, l'un des deux délégués syndicaux. Voici ce qu'il nous confiait concernant ces 124 jours...

10881605 880122015345968 9095402843373903120 nAH: 124 jours c'est long... Tu te souviens comment ça a commencé ?

A : Oui c'est normal que je me souvienne puisque j'étais une des personnes concernées directement. C'est suite au licenciement de 2 délégués syndicaux : Saïd et moi, pour faute grave. Ainsi que la non-reconduction des contrats, sans aucune raison,  des 3 intérimaires de longue durée : Najim, Hassan et Youssef. Nous n'avons pas trouvé, je vais être gentil, cool de la part de BM&S d'avoir agi de la sorte! Ils n'ont absolument pas respecté les procédures. Et c'est surtout la manière dont ça s’est fait qui nous a le plus choqués !  BM&S a attendu que je sois parti en vacances. Quand j'arrive sur le lieu de mes vacances, je rebranche mon GSM et j’entends des messages disant : « Il y a un l'huissier qui est arrivé chez toi à la maison et tu as été licencié ». Je trouve que c'est d'une lâcheté...

Notre licenciement a eu lieu le 14 août et la grève a commencé le jeudi 21 août. Entre le 14 et le 21, les collègues ont travaillé 3 jours.  L'équipe était déstabilisée, perdue. Saïd, le deuxième délégué ne pouvait pas rentrer à l'intérieur du site puisqu'il était licencié. Voilà ce que j'ai dit à Saïd par téléphone : « Saïd, écoute moi bien ce que je vais te dire. Maintenant, c'est toi qui a tout entre tes mains ! C'est à toi d'aller parler avec les gens ! C'est à toi de parler avec l'équipe ! C'est à toi de trouver les mots pour leur faire comprendre qu'on ne peut pas laisser ça, pas sans rien faire et à toi de leur donner du courage. Maintenant tout repose sur tes épaules. Prends de la force et vas-y ! » Et c'est ce qu'il a fait. Il a entre autres rencontré les deux permanents du syndicat, Dirk et Dominique.   Ensemble, tous les trois sont descendus sur le chantier pour parler avec les ouvriers. Il y a eu un accord secret : d'abord attendre la lettre qui expliquait le motif du licenciement et ensuite commencer la grève. Ils ont réussi à tenir cela secret. Il fallait faire attention, car ils travaillaient avec les briseurs de grève... Toute l'équipe s'est retrouvée le jeudi 21 août  à 07 h du matin et la grève a commencé...

Et je voudrais ajouter quelque chose. Je souhaite rendre un grand hommage à Dominique pour son soutien inconditionnel, sa disponibilité, son courage, sa bienveillance à notre égard. C'est pourquoi   aujourd'hui, au nom de toute l'équipe, je lui dédie cette victoire parce que c'est sa victoire !

AH: Quels sont les moments forts, selon toi, de ces 124 jours ?

A: Ce qui m'a le plus marqué, c'est quand on m'a annoncé ce qui se passait. Je me suis dit : « Putain ! Comment les gars doivent-ils réagir par rapport à ça ? Est-ce qu'ils sont perdus ? » Mon corps était sur mon lieu de vacances, mais mon esprit, mon âme complète était avec eux.   Je leur ai demandé : « Les gars dites-moi si vous pensez que je dois revenir ? Dites-le-moi, je me débrouille, je prends un avion et je reviens ». Ils m'ont dit: « Non reste là, essaye de profiter. T'inquiètes pas on s'occupe du problème ici. Prends des forces et reviens ». La grève n'avait pas encore débuté. La nuit du 21 août, je ne dormais pas. Je regarde mon GSM et je vois qu'on m'a envoyé des photos et des messages. J'entends : « On a commencé la grève aujourd'hui ». Et je les vois tous avec leur chasuble rouge ! Ça m'a choqué positivement : « Putain ! Ils y sont arrivés sans moi! » J'avais très peur qu'ils n'y arrivent pas.  Le but de BM&S c'était de déstabiliser les gars par rapport à moi. BM&S s'est dit : on va attendre qu'Abdel soit parti, Dominique est en vacances, on va foutre la merde. Personne ne va oser broncher face à l'huissier, à la police, ... Ils vont prendre peur. Mais ils ont été plus courageux que ça ! BM&S a sous-estimé l’équipe. Et franchement j'ai été content par rapport à ça...

Les moments forts pour moi, c'est les 124 jours passés au piquet. Quand la police est descendue ici avec les huissiers. C'était des moments de pure montée d'adrénaline : « Qu'est-ce qui va se passer ? Qu’est ce qu'on va nous faire ? Est-ce qu'on va se faire embarquer ? Est-ce qu'on va avoir des problèmes ? ».

En fait ce que j'ai aimé, c'est des gestes que les gens ne voient pas, mais que moi je vois. C'est quand la police est venue, la direction de BM&S était présente avec le l'huissier. Saïd et moi on nous a mis à l'arrière et nos collègues se sont mis devant. C'est comme si... voilà on nous protège. Les personnes qui étaient présentes ne l'ont pas vu, mais moi je savais !  

C'est aussi le comité de soutien et les visites qu'on a eues que ce soit de l'étranger ou d'ici. C'est les applaudissements ! Je ne suis pas du genre à parler devant les autres... Mon groupe à moi oui ! Je peux parler, crier, taper sur la table tout ça oui. Mais m'exprimer devant des gens que je ne connais pas, je ne l'avais jamais fait... La première fois, c'était au congrès de la FGTB,  avec Dominique Verfaille, notre permanente de la Centrale Générale de la FGTB. Quand j'ai entendu les applaudissements, j'ai eu un coup. J'ai pris une grande inspiration en me disant « Putain il faut que je résiste parce c'est quand même... ». Ensuite toutes les autres fois que je parlais et que je voyais les gens applaudir, tu te dis « Nous sommes important : le combat, l'équipe et tout ce qui a autour » !

C'est plein de petits moments comme ça ...

AH : Explique-moi comment vous avez réussi l'exploit de rester unis et solidaires dans ce combat ?

A: Pour moi c'est simple comme bonjour. Ce travail-là, il ne s'est pas fait au mois d'août, il s'est fait bien avant. C'est comme dans les matchs de boxe, quand tu as un adversaire qui est un peu coriace, on te dit toujours : « Travaille-le au corps, essaye de le fatiguer ». Et moi c’est-ce que je faisais avec mes collègues. Je les travaillais au corps, mais pratiquement tous les jours. Je me suis efforcé de montrer l'exemple et d'être irréprochable. Donc quand je parlais, quand je disais quelque chose tout le monde avait les oreilles grandes ouvertes. Il y a eu des conflits avec les patrons précédents et aussi avec du personnel de la SNCB. Mais je rentrais dedans. Moi mon collègue qu'il soit en tort ou pas,  je le défends. C'est ma devise.

C'est un travail qu'on a vraiment fait depuis que je travaille ici. On n'avait pas une bonne entende au départ parce qu'on ne se connaissait pas. A force de se connaitre, à force d'écouter les revendications de l'un et de l'autre, la mauvaise humeur de l'un et de l'autre... on a commencé à former notre groupe. Bien sûr on a eu des clashs entre nous où on se disait tout. Peut-être qu'on ne se parlait plus pendant la journée, mais le lendemain c'était : «  Bonjour... tu veux du café ? » C'est un travail de longue haleine. Ce que je veux te dire, c'est que c'est très, très rare, de trouver çà dans une société de nettoyage aujourd'hui. Je parle de société de nettoyage parce que les autres secteurs je n'y ai pas accès, je ne connais pas.

AH: Dans quelques jours c'est la fin de l'année et l'heure des bilans. Quel bilan tires-tu de votre grève ?

A: Sans langue de bois, je dirais un bilan positif parce qu’on a essayé de nous écraser et on a su se relever. On a su combattre avec l'aide, et ça je tiens vraiment à le souligner, du comité de soutien. Au sens large. Je ne vais pas tous les citer, car j'ai peur d'en oublier un... C'est tout le comité de soutien en  général vraiment tout, tout le monde. Parce que, honnêtement sans le comité de soutien peut être qu'on n'en saurait pas arriver là.

Toutes les actions et les mobilisations que vous avez et que nous avons faites ont eu un impact sur les négociations.  Je suis sûr que sans le comité de soutien on n'en saurait pas là aujourd'hui.

Un autre acteur très important qui a été présent, qui a organisé et participé aux réunions : c'est la CGSP Cheminots. Moi, mon rêve, c'est un jour de faire partie des cheminots. C'est incroyable de voir comment ils fonctionnent, comment ils sont solidaires avec des ouvriers d'une société de sous-traitance. Normalement ils ne se mobilisent pas contre ce genre de société. Et ils sont venus nous défendre. Pourquoi ? Parce qu'ils ont trouvé que la façon de procéder était dégueulassent ... Ils se sont dit on ne peut pas laisser passer ça ! Même si c'est des gens d'une firme privée. C'est des êtres humains avant tout on ne peut pas les traiter comme ça !

AH: Aujourd'hui comment te sens-tu ? Comment vois-tu l'avenir ?

A: Je me sens particulièrement bien, mais il y a une partie de moi qui est méfiant et vigilant parce que  quand on connait la boite... On sait de quelle façon elle nous a licenciées. Mais maintenant si les collègues sont de bonne humeur et qu'ils sont bien, je suis bien. Si mes collègues sont de mauvaise humeur et qu'ils ne sont pas bien alors je ne suis pas bien. C'est comme ça que je fonctionne ! Moi   c'est eux. Il y a une belle phrase qu'on m'a rapportée un jour : « Un délégué sans ses ouvriers ne faut rien et s'il a ses ouvriers avec lui, même s'il n'est pas délégué il sera quand même fort ».

Je ne suis pas quelqu'un qui montre ma joie. Mon travail ne s'arrête pas là. J'organise déjà la rentrée entre autres avec des agents de la SNCB pour pouvoir surveiller ce qui se passe. On a gagné une bataille, mais on n’a pas gagné la guerre.  On a fini un chapitre, on en ouvre un deuxième avec plus de vigilance !

AH : Comment as-tu vécu toute cette pression qu'indirectement nous avons mise sur vous, nous les autres travailleurs ?

A: Ça c'est le gros problème. Parce que j'entendais parler de symbole, de combat exemplaire..., ça allait trop loin. Mais d'un autre côté, je suis quelqu'un d'ouvert et j'ai réfléchi. Si on est un symbole, on est donc des battants. Et on s'est servi de toutes ces choses comme une arme. C'est ça justement qui nous a fait arriver jusqu'au bureau de Cornu. Qui aurait pensé : « Tu vas te retrouver assis face à face avec l'administrateur délégué de la SNCB ? » Et de la façon dont on lui a parlé, c'est comme si nous parlions à BM&S. C'est à dire, je lui ai sorti vraiment ce que j'avais vraiment à lui sortir. Des fois il ne répondait parfois pas. Mais je n'avais pas honte ! Si nous n'étions pas des battants et des combattants, est-ce qu'il y aurait eu tout ce comité de soutien qui s'est créé autour de nous ? Quand on appelle à la mobilisation pour des actions, si les gens viennent c'est qu'ils se disent ils en valent la peine, leur combat en faut la peine. C'est un combat qui nous concerne tous. Donc il faut qu'on y aille parce qu'ils le méritent et c'est ça l'espoir pour moi. C'est l'espoir d'un combat, qui pour certaines personnes, était peut être perdu d'avance, mais pas pour nous. Au contraire ! On a eu des moments de doute, c'est vrai, mais nous avons su garder le cap !

AH : En quoi ce combat t'a-t-il changé, si changement il y a eu ?

A : Ce que j'ai appris  en tout cas pendant ces jours de grève je ne pense pas que je l'aurais appris en  10 ou 15 ans de formation syndicale. J'ai appris à comprendre et à écouter les gens. Parce que j'écoutais mes ouvriers à moi, l'équipe à moi. Mais les autres personnes qui venaient d'un autre secteur, je ne prenais pas la peine de les écouter, je ne faisais pas trop attention. Maintenant j'ai appris à  écouter les gens, à  discuter avec eux, à échanger des  idées qu'elles soient bonnes ou mauvaises, d'accord ou pas d'accord. J'ai gagné vraiment en maturité par rapport à cela. Je suis d'un caractère timide même très timide et là maintenant ça a disparu, vraiment disparu. Je pense que ça, c'est avec mon équipe. Je vais parler pour Saïd et pour moi. Je pense qu'on a gagné ... je ne vais pas dire en popularité, mais tu sais quand quelqu'un prouve qu'il est capable de faire des choses et qu'il y est arrivé ... ça veut dire que les gens le regardent d'un autre œil maintenant. C'est  ce que je suis. Je suis un délégué syndical qui a mené un combat, qui pour des collègues à moi délégués syndicaux, était perdu d'avance. Donc j'ai l'impression d'avoir monté d'un grade. Il y a des phrases qui m'ont été dites au téléphone depuis la signature du contrat qui m'ont touché ! « On va vous contacter et je vais immortaliser ce chapitre parce que pour moi on doit en parler même dans 10, 20 ans dans des formations syndicales ». C'est magnifique hein ! C'est génial !

Notre revue

Facebook