Les grèves avec occupation des usines, une des plus récentes manifestations de cette initiative, sortent des limites du régime capitaliste “normal”. Indépendamment des revendications des grévistes, l’occupation temporaire des entreprises porte un coup à l’idole de la propriété capitaliste. Toute grève avec occupation pose dans la pratique la question de savoir qui est le maître dans l’usine : le capitalisme ou les ouvriers.’ Programme de Transition, Léon Trotsky, 1938.

 Les occupations d’usine sont un phénomène qui se développera à une échelle importante aux États-Unis avec les ‘sit-in’ dans les années 30, lors de la puissante grève générale du Front Populaire en France en 1936. On verra cette forme avancée de lutte s’installer plus récemment en Argentine suite à l’effondrement économique au début de ce siècle et au Venezuela sous les gouvernements d’Hugo Chavez.  Depuis la crise de 2008 il y eut aussi un regain d’occupations, mais à une échelle plus réduite en Grande-Bretagne, en France, en Ukraine, en Indonésie, etc. La plus récente en Europe est l’occupation et la relance de la production sous le contrôle des travailleurs chez VioMe en Grèce (www.viome.org/p/francais.html ). 

C'est vers la fin des années 60 que les occupations d'usines prennent leur essor en Belgique. Ces occupations sont l'expression d'une radicalisation politique de la classe ouvrière.

Quelques chiffres pour illustrer cela. De 1966 à 1973, 66 entreprises sont occupées par leurs travailleurs. En 1970 on assiste à 11 occupations, en 1971 il y en eu 16 et 12 en 1973. La plupart de ces actions eurent lieu en Wallonie et Bruxelles (55). Presque la moitié des occupations ont été déclenché suite à la menace de fermeture, un cinquième pour protester contre des licenciements.  

Essor des occupations

Les années suivantes le phénomène prend de l'ampleur. Pendant les premières années de la crise de 1973 à 1975 les travailleurs reprennent 94 entreprises. C'est le point culminant de la vague d'occupation en Belgique. L'année d'après en 1976, chaque mois deux entreprises sont occupées. Dans les deux années qui suivent, 1977 et 1978, un conflit social sur six s'accompagne d'une forme ou autre d'occupation. Il est clair que les occupations d'usines représentent une 'tendance lourde' dans l'action du mouvement ouvrier. Elles allaient de pair avec une vague impressionnante de grèves spontanées dans tout le pays. Des exemples étrangers ont certainement stimulé ce phénomène. On pense à l'occupation de l'usine de textile Enka à Breda aux Pays-Bas en 1972 et aussi la relance de la production par les ouvriers du fabricant d'horloges Lip en France la même année.

Une petite partie des occupations d'usines allait aboutir à des tentatives de relance autogérée de la production. Dans beaucoup d'autres cas, l'occupation était un moyen d'action efficace pour empêcher les directions de licencier ou de fermer l'entreprise.

Même si le nombre d'entreprises où les ouvriers relancent la production en autogestion est petit, ces expériences vont être emblématiques.

Il y l'exemple de l'usine de production de chauffage Somy à Couvin (en 1976). D'abord, les ouvriers commençaient à vendre les stocks pour payer leur préavis et le retard de salaire. Petit à petit ils se sont mis à produire des pièces et en fin de compte ils ont relancé la production avec l'appui des autorités régionales. Il y eut aussi l'occupation de Siemens à Baudour, l'usine de 'Jeans' Salik à Quaregnon (en 1978), ou Prestige à Tessenderlo en Flandre (en 1975). Il eut aussi les expériences d'autogestion à la Fonderie Mangé, Textiles d'Ere et les Sablières de Wauthier-Braine.

Lors de fermeture de Salik, une centaine de travailleurs décident de relancer la production en autogestion. Les conditions de travail y changeaient de façon radicale. 'Dans le passé, nous nous promenions avec des tabliers de différentes couleurs qui correspondaient à une place particulière dans le processus de production. Comme cela on remarquant vite quand tu ne te trouvais pas à ta place.  Personne n'était autorisé à sortir du rang. Aujourd'hui la couleur des tabliers n'a plus d'importance. La communication entre nous était ouverte et l'assemblée du personnel prenait toutes les décisions. » Elles organisaient aussi une crèche dans l'enceinte de l'usine. Les occupants amélioraient aussi les horaires de travail (lisez aussi les témoignages des occupantes de Siemens et Salik lire ici . Faute de matières premières, la production a dû s'arrêter.

Le Manifeste des travailleurs de Glaverbel Gilly

L'occupation par les ouvriers verriers de Glaverbel-Gilly de leur entreprise contre la fermeture  est aussi exemplaire.  Le secteur des verreries est à l'époque aussi importante que celui des mines de charbon avant la guerre.  La grande épreuve de force aura lieu au début de l'année 1975. Pendant 6 semaines les ouvriers vont y occuper l'usine. Les méthodes de lutte démocratiques et participatives sont remarquables. Un comité de grève sera élu par l'assemblée générale. Ce comité de grève s'occupera des finances, de l'entretien et de la sécurité, la propagande et l'animation culturelle. C'était une façon très concrète de faire participer la majorité des travailleurs dans l'occupation. Des réunions d'information et de solidarité attiraient beaucoup de monde. Une grève régionale paralysa toutes les verreries. La grève fut suivie d'une manifestation régionale. Le comité de grève va aussi publier un manifeste politique ( http://asmsfqi.org/IMG/pdf/12-004-00003-32.pdf ). Il s'agit là d'un texte qui exprime de la façon la plus avancée l'enjeu de la vague d'occupations en Belgique. Ce manifeste débattu et voté démocratiquement en assemblée des travailleurs plaide en fin de compte pour la nationalisation sous le contrôle des travailleurs de l'entreprise. Le manifeste plaide aussi pour une 'réduction radicale du temps de travail vers 36 heures hebdomadaires sans perte de salaire avec une diminution du rythme du travail.' En fin de compte, les ouvriers de Glaverbel Gilly gagneront et empêcheront la fermeture de leur site.

Quelques enseignements

Les occupations sont nées au départ de besoins très concrets (maintien de l'activité économique, empêcher les pertes d'emplois). Elles ne faisaient pas partie d'un manuel syndical voire même d'une stratégie syndicale consciente.  Mais ces occupations se déroulaient sur un fonds d'une radicalisation politique des travailleurs. Dans la période d'après 1968 beaucoup de personnes remettent en cause le capitalisme. La forme d'action par contre, c'est-à-dire l'occupation, est déterminée plus par des motivations directes des travailleurs. Mais une occupation indépendamment des intentions des participants pose des questions beaucoup plus politiques. C'est surtout le cas quand l'occupation aboutit à une relance de la production sous le contrôle et la gestion des travailleurs.

Toutes ces luttes vont montrer dans la pratique que les ouvriers et les ouvrières n'ont pas besoin de patron pour faire fonctionner une entreprise. Dans ces entreprises autogérées, la vieille hiérarchie  verticale et aussi horizontale est éliminée, les chefs et les contremaîtres ne sont plus nécessaires l'absentéisme est réduit à zéro et les accidents de travail diminuent fortement. Ce sont des écoles vivantes d'apprentissage du socialisme. L'effet de cette expérience concrète sur la conscience politique est immense.

D'un autre côté, elles vont aussi montrer qu'il n'est pas possible de construire des 'ilots socialistes' dans un océan capitaliste. Après quelque-temps, suite au sabotage des autres capitalistes, à la concurrence, faute de moyens financiers, les manoeuvres de l'état, ces expériences vont s'arrêter. Parfois la direction de la FGTB utilisait ces difficultés pour ne pas soutenir l'occupation comme c'était le cas chez Salik à Quaregnon. La CSC par contre soutenait et animait à certains endroits ces expériences. Mais elle s'imaginait qu'elles pouvaient exister à l'intérieur du capitalisme. La FGTB et la CSC auraient pu donner une autre ampleur à cette vague d'occupation en lançant le mot d'ordre national d'occupation des entreprises et relance de la production, lié à l'idée de nationalisation de ces entreprises sous le contrôle des travailleurs. Voilà une façon très concrète et compréhensible de poser la question de la réorganisation totale de la société et la nécessité et la possibilité d'une économie nationalisée et planifiée de manière démocratique.

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