ford genk.jpgLa grève se poursuit dans les quatre usines sous-traitantes de Ford, provoquant la poursuite de la paralysie de la production dans l’entreprise. La direction de Ford tente d’empêcher la poursuite des piquets, qui mettent également en rage les directions syndicales. Un Comité d’Action s’est formé pour permettre aux travailleurs de garder le contrôle sur leur lutte.
Chronique d’une semaine agitée à Ford Genk. Entretien avec Erik Demeester.

Que s’est-il passé depuis le référendum ?

Lundi 7 janvier, le résultat du référendum – une courte majorité de 54 % pour accepter le plan du conciliateur social - a montré à la fois la radicalisation d’une partie des travailleurs de Ford et d’autre part une division assez profonde au sein du personnel. Non pas sur le fait de reprendre le travail – tout le monde souhaite recommencer à travailler – mais bien sur les modalités de relance de l’usine. Une moitié des ouvriers ne croient plus aux promesses de la direction… et pas beaucoup plus à la capacité des directions syndicales de négocier efficacement le maintien de l’activité sur le site à un horizon qui dépasse les trois mois.

Ce courant de méfiance est particulièrement fort chez les ouvriers des quatre usines sous-traitantes parce que ceux-ci se sentent, en plus, tenus à l’écart des négociations et craignent de faire les frais d’un accord social qui ne leur assurerait pas les mêmes compensations qu’à ceux de l’usine-mère. C’est ce qui explique qu’ils aient continué la grève malgré le résultat du référendum et que des piquets bloquent les entrées de ces usines pour empêcher toute sortie de matériel et surtout de pièces à transférer pour assemblage à l’usine mère. Le résultat, c’est que, contrairement aux souhaits de la direction de Ford, la production n’a pu reprendre que quelques heures mardi dernier avant de devoir s’arrêter, faute de pièces.

Le système de production à flux tendu (sans stock et en répondant très vite à la demande) est très intéressant pour le patron mais il demande pour fonctionner une adhésion totale des travailleurs et une organisation syndicale qui puisse discipliner les travailleurs. Si des travailleurs placés à un endroit incontournable du processus de production se croisent les bras et que le syndicat ne peut les ramener à la « raison », la machine peut gripper très vite. Et c’est bien ce qui se passe pour le moment : les travailleurs des usines sous-traitantes, en refusant de produire des pièces nécessaires à la production des voitures, bloquent la production de toute l’usine.

Le premier fait marquant de cette dernière semaine, c’est donc que la paralysie de Ford continue grâce à la poursuite de la grève des sous-traitants.

Qui organise les piquets ?

C’est le deuxième fait marquant de la semaine – et un gros développement nouveau dans la lutte. Les ouvriers des usines sous-traitantes sont très mécontents (tout comme une partie des travailleurs de l’usine mère) du rôle que jouent les directions syndicales (c’est-à-dire les permanents et les délégués principaux des trois syndicats). Mais ils n’en sont pas restés au stade de la protestation et ne se sont pas démobilisés, comme c’est hélas souvent le cas.

Ils ont mis sur pied un Comité d’Action de 18 membres (1 ou 2 délégués par entreprise renforcés par des militants syndicaux qui n’ont pas de mandat mais qui sont considérés comme représentatifs de la base). Et celui-ci a mis au point un cahier de revendications précis qu’il entend défendre clairement. Ce cahier comporte six points :

1. Un plan social doit être mis en oeuvre immédiatement ; [Les travailleurs veulent que la reprise des négociations sur le plan social ne soit pas remise aux calendes grecques mais qu’elle commence tout de suite)
2. Pendant les négociations, aucune voiture ne doit sortir de l’usine pour être livrée à d’autres entreprises ou à des clients ;
3. Les délégués des sous-traitants doivent être présents aux négociations, et pas seulement les permanents et les délégués principaux de Ford ;
4. A l’avenir, tout référendum devra être organisé séparément à l’usine-mère et chez les sous-traitants
5. Les primes promises en cas de reprise de la production devront être accordées en montant fixe et non en pourcentages [sinon les cadres et les contremaîtres toucheront des primes nettement supérieures à celles des ouvriers] ;
6. Les jours de grève depuis mercredi 9 janvier doivent être payés par les entreprises.

Ce cahier de revendications montre très clairement que les travailleurs des sous-traitants ne veulent pas faire les frais d’un accord conclu entre la direction de Ford et les responsables syndicaux. Mais une revendication avancée comme celle sur les augmentations fixes et non en pourcentage montre aussi leur désir de traitement plus égalitaire.

Quant au dernier point, il peut paraître étonnant. Mais c’est simplement la réponse à un nouveau coup bas des directions syndicales. Furieux de ce que la grève continue malgré les résultats du référendum, les trois syndicats ont annoncé qu’ils refusaient désormais de payer les jours de grève de ceux qui continuaient celle-ci.

On peut donc dire que, depuis jeudi dernier, le centre de gravité de la lutte s’est déplacé de l’usine-mère vers les usines sous-traitantes. Dans celles-ci ; on retrouve beaucoup de jeunes ouvriers, peu ou pas qualifiés, d’immigrés et des femmes. C’est un fait très remarquable car il va à l’encontre de l’idée largement répandue dans les syndicats sur la « difficulté » d’organiser les sous-traitants, leur soi-disant réticence face à l’action collective et leur absence de combativité.

Ce déplacement du centre de gravité, tout le monde l’a compris et chacun cherche à réorganiser sa stratégie pour y faire face.

De quelle manière ?

Le Comité d’Action s’est manifesté vendredi en se rendant à la maison communale de Genk pour une rencontre avec le bourgmestre et les directions des quatre entreprises. Ils ont lu leur cahier de revendications…. puis ils se sont levés et sont partis, laissant le bourgmestre et les directeurs « pétrifiés » selon les mots du journaliste du Belang van Limburg.

On peut supposer que les directeurs espéraient pouvoir jouer sur la division entre travailleurs de Ford et des usines sous-traitantes et utiliser le Comité d’Action dans ce petit jeu. Mais, après la gifle qu’ils ont reçu vendredi, ils ont changé leur fusil d’épaule et ont réaffirmé qu’ils ne voulaient plus négocier qu’avec les directions syndicales dans le cadre de la négociation « officielle ». Et ils ont visiblement décidé de mettre le paquet » pour tenter de briser la résistance des ouvriers des usines en grève.

Ainsi, lundi matin, la police est intervenue pour disperser les piquets devant les quatre usines. C’est le genre d’initiative qu’un pouvoir communal ne prend pas à la légère en plein milieu d’un conflit social. On peut donc supposer que cette initiative a certainement été demandée par les directeurs et qu’au minimum les syndicats ont laissé faire. Mais, comme les ouvriers sont en grève, cette intervention policière n’a pas changé grand’ chose. Et les piquets se sont reformés dès le départ des flics. Ce n’était sans doute là qu’un essai pour tâter le terrain, voir si cette intimidation pouvait pousser des travailleurs à reprendre le travail.

Comme cela n’a pas été le cas, la direction a décidé d’utiliser la voie judiciaire. Mardi, la direction de Ford a obtenu d’un juge la levée des piquets bloquant les entrées des entreprises sous-traitantes sous la menace d’une astreinte de 1000 euros pour toute personne qui s’y opposerait. La réponse des directions syndicales a été une nouvelle fois lamentable : elles se sont contentées de dire qu’il s’agissait d’une décision de Ford et que leur opinion à ce sujet « n’était pas importante ».

Parallèlement, la direction a bien dû enregistrer le fait que son projet de reprendre la production pendant trois mois pour produire 40.000 voitures à marche forcée (24 heures sur 24, 7 jours sur 7) était devenu impossible à réaliser. Elle a donc sorti une nouvelle « carotte » de son sac : non plus produire 40.000 voitures en trois mois mais bien 123.000 en un an ! Cela représente plus de la moitié de la production de l’an dernier (225.000 voitures ont été produites en 2012). En mettant en avant cette proposition, ils espèrent séduire les travailleurs de Ford et accentuer la coupure entre l’usine-mère et les sous-traitants, entre les « réalistes » et les « jusqu’auboutistes ».

Mais il n’y aura sans doute pas grand monde pour prendre au sérieux cette proposition, vu que plus personne ne croit aux promesses de Ford après tous les coups de couteau qu’ils ont donné dans les précédentes promesses.

Et les syndicats ?

La direction de Ford s’est imaginée qu’elle pourrait gérer la fermeture de façon habituelle, c’est-à-dire, par la concertation sociale avec les dirigeants syndicaux, à l’abri des regards des travailleurs et surtout sans lutte d’ampleur. Mais les travailleurs et de nombreux délégués ont acquis de l’expérience ces dernières années. Le contrôle sur les voitures stockées sur les parkings par un piquet depuis trois mois et la volonté de changer les rapports de force par l’action a changé la donne.

La première obsession des dirigeants syndicaux semble être de reprendre le contrôle de la situation dans les cinq usines par tous les moyens possibles. Et surtout par les pires, d’un point de vue syndical. Ils veulent clairement casser la grève. J’ai déjà dit que les syndicats refusent de payer les jours de grève de ceux qui ont continué celle-ci après le référendum. Mais, en plus, ils veulent empêcher toute solidarité entre les travailleurs de l’usine-mère et ceux des sous-traitants. Des délégués de Ford qui voulaient aller aux piquets des quatre usines sous-traitantes se sont faits tapés sur les doigts et clairement interdire d’y aller !

Par ailleurs, les directions syndicales poursuivent leur stratégie « par en haut ». D’une part, en s’engageant à fond dans les négociations sur le plan social avec la direction de Ford – négociations au sommet au sommet et dans l’opacité la plus totale. D’autre part, en déposant une plainte en justice contre Ford pour rupture de contrat par cette même direction (les engagements pris en échange des importantes concessions des travailleurs ces dernières années n’ayant pas été tenus). Mais, faute d’utiliser à fond le rapport de forces « à la base » (les milliers de voitures bloquées sur le parking, le blocage de l’entreprise par les actions de grève,…), on peut être sceptique sur les chances de cette démarche en justice.

Comment les choses peuvent-elles évoluer ?

Pendant ces négociations, les ouvriers de l’usine-mère sont en chômage technique et perçoivent une allocation de chômage pour les jours sans travail. Il en va autrement pour les ouvriers des usines sous-traitantes qui, eux, ne sont pas payés ni par leur patron, ni par les caisses de chômage ni par les syndicats !

Le Comité d’Action ne veut pas aller – à raison – jusqu’à un affrontement direct avec les directions syndicales. La situation étant bloquée dans les syndicats, le Comité a appelé le bourgmestre à servir de médiateur entre les directions syndicales et lui. Aux dernières nouvelles, le Comité d’Action aurait accepté que la négociation continue entre la direction de Ford et les représentants syndicaux légaux (les permanents et les délégués principaux de Ford) mais à condition que les syndicats consultent régulièrement et largement la base et les délégués des sous-traitants. Si cela se passait ainsi, ce serait une claire victoire pour le Comité d’Action et, de manière plus large, pour la lutte à Ford - et ailleurs.

Cela montre bien que la création du Comité d’Action, formé à la fois de délégués et de militants syndicaux, confirmés ou révélés dans cette lutte, est une réponse concrète et positive face à des directions syndicales qui ont désormais un gros problème de représentativité auprès des travailleurs et qui risquent de conduire la lutte dans le mur.

Le porte-parole du Comité d’Action, le délégué FGTB Patrick Trusgnach, a déclaré ce mercredi que « Très peu de travailleurs seront impressionnés par ces astreintes contre les piquets. Nous ferons naturellement tout pour éviter que des travailleurs se fassent arrêter. Mais nous sommes déterminés à ne pas abandonner notre butin ». Cette détermination ne semble pas mise en doute en face. C’est ainsi que le bourgmestre de Genk, Wim Dries, a souhaité ne pas voir des huissiers de justice aux piquets par crainte d’une escalade du conflit.

La grève des sous-traitants est un élément décisif dans l’évolution de la lutte et des négociations sociales. L’attitude des dirigeants syndicaux régionaux depuis le début du conflit et aujourd’hui leur indifférence affichée face à l’intervention du tribunal contre les piquets créent un grand malaise chez les militants syndicaux en Flandre et surtout à l’intérieur même des centrales du métal. Dans les prochains jours, la participation de délégués et de militants venus d’autres entreprises et surtout de l’autre côté de la frontière linguistique aura le meilleur des effets sur leur moral et leur combativité. Rendez-vous donc dans les prochains jours à Genk ! De préférence avec du café et de quoi se restaurer chaudement.
Ford se soucie du bonheur des familles… en commençant par la sienne

Pour tous ceux qui travaillent à Ford Genk, la fermeture créerait d’énormes difficultés financières et familiales.

Ce n’est pas le cas pour la direction de la multinationale qui voit plutôt dans les annonces de fermeture en Belgique et en Grande-Bretagne une bonne nouvelle puisque le cours des actions a remonté devant cette preuve de « courage » et de « bonne gestion ». Et comme une bonne nouvelle ne vient jamais seule, la direction internationale a décidé de doubler son dividende trimestriel, ce qui profitera en premier lieu à la famille Ford qui reste un des principaux actionnaires du groupe.

Quand on vous disait que Ford se souciait du bien-être des familles…

Source: Avanti4 .
Merci à Jean Peltier

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