La CNE, le syndicat ‘vert’ des employés, s’est décidée à faire de la journée du 9 novembre une grève générale. Jalil Bourhidane, permanent CNE Commerce à Bruxelles nous explique comment se prépare la grève sur le terrain. Il n’a aucun doute, la grève sera bien suivie dans le commerce.

Comment les travailleurs du commerce font face à l’inflation et aux factures de l’énergie ?

Ce sont surtout des femmes, le plus souvent à temps partiel qui travaillent dans le commerce. Seuls les responsables hiérarchiques ou quelques anciens ont des temps plein. Vivre avec un temps partiel c’est déjà problématique, mais vivre avec un temps partiel et avec des factures énergétiques très élevées, c’est une vraie catastrophe !

Chez nous il y a toujours un paramètre pour mesurer à quel point la situation est grave : c’est le record de licenciements pour vol. Depuis le début de l’été, on n’a jamais attrapé autant de vendeurs qui ont essayé d’arrondir leur fin de mois. Le dernier cas que j’ai eu concernait une responsable de rayon à temps plein. Elle m’expliquait que juste avant l’épidémie de la COVID, ils ont acheté une maison, son mari vient de perdre son boulot dans une autre boite et sa mère est invalide. Elle a besoin de cet argent pour survivre. Maintenant elle va perdre son boulot à temps plein. Voilà où on en arrive : voler pour pouvoir faire face à ces factures.  Il n’y a jamais eu autant de vols ! Les gens en sont arrivés au point où ils volent pour vivre. C’est un signe qui fait peur.

Il y a aussi beaucoup de colère chez les travailleurs. Une vraie colère, tellement forte que les gens expliquent parfois les prix très élevés par l’idée du complot. Les gens ne comprennent plus ce qui leur arrive. Ils sont juste en colère. Il est difficile d’arriver à quelque chose de raisonné. Du coup, cela peut aller dans plusieurs directions : soit vers une colère organisée et grandissante et vers le progrès social, soit vers un repli sur soi, et de l’individualisme qui fait le lit de l’extrême droite comme on l’a vu en Italie et dans d’autres pays. Mais, le premier constat, c’est une vraie précarisation des travailleurs.

Dans les réunions syndicales, on fait des concours pour savoir qui n’a pas encore allumé son chauffage. On en est arrivé là, en 2022 !  Et dans les groupes whatsapp de nos délégations, on discute moins de syndicalisme qu’avant et on se refile des tuyaux sur les bons de réduction dans les magasins, Lidl par exemple, ou comment faire des stocks pour affronter l’hiver. C’est cela la réalité sociale.

Comment est-ce que vous essayez de mettre de la clarté dans la tête des gens sur l’origine de l’inflation et plus largement de la crise d’aujourd’hui ?

Il y a peu nous avons tenu un comité national du secteur commerce pour discuter des raisons de l’inflation, de l’explosion des coûts énergétiques et de la responsabilité du capitalisme et des capitalistes, de leurs entreprises et leurs multinationales. Nous savons que la spéculation joue un grand rôle là-dedans et qu’elle n’a rien à voir avec l’économie réelle. Nous avons fait l’exercice d’identifier le véritable coût de l’énergie et le poids de l’index dans les bilans financiers des entreprises. L’objectif consiste à tuer l’idée reçue, le mythe selon lequel c’est parmi les travailleurs et beaucoup moins chez les délégués que les patrons eux aussi souffrent de l’inflation et que nous sommes tous dans le même bateau.

On a fait l’exercice depuis un mois pour identifier le coût de l’énergie pour les entreprises du commerce. Pour donner un exemple concret, en épluchant le bilan financier de l’entreprise Inditex (les marques Zara, Massimo Dutti, Pull & Bear, Berschka, Stradivarius) on s’est rendu compte que l’impacte de l’augmentation des prix de l’énergie est ridiculement bas. Inditex profite de la guerre en Ukraine pour augmenter ses prix. Comment est-ce possible ? Tout d’abord, l’entreprise négocie les prix de l’énergie avec un rapport de force très différent du nôtre. Une bonne partie du contrat est aussi fixe. Ce qui veut dire, que la part de l’énergie dans leurs dépenses est passée de 2% à 3%. Par contre, les prix des produits vendus ont augmenté de 12,5%. On ne doit donc pas s’étonner que Inditex fasse des bénéfices record en Belgique et internationalement. C’est ce qu’on appelle un profiteur de guerre. Un délégué d’une autre grande enseigne me racontait récemment que lors d’une réunion de conseil d’entreprise un cadre a révélé qu’aujourd’hui encore une grande partie de leur contrat énergétique était fixe. Leur facture de chauffage n’a donc rien à voir avec la nôtre. Quand on explique cela aux travailleurs, ils ouvrent grand les yeux. Les grandes entreprises du commerce, les multinationales qui ont des capacités de négociation avec les entreprises de l’énergie sont donc loin de souffrir autant que les travailleurs.

Dans le contexte actuel on met donc trois revendications en avant : tout d’abord, la suppression de la loi de 1996, pour obtenir la liberté de négocier les salaires ; puis, le blocage des prix et enfin, la taxation des superprofits. Mais il s’agit ici de mesures d’urgence. Plus fondamentalement, nous dénonçons la privatisation de l’énergie et le fonctionnement spéculatif du capitalisme. La soit-disant ‘main invisible’ du libre marché s’est montrée incapable à trois reprises depuis la crise de 2008 (avec la pandémie et l’inflation aujourd’hui) de résoudre les problèmes des travailleurs. C’est avec ces idées qu'on mène le débat parmi les travailleurs et lors des assemblées dans les magasins.

La date de la grève approche. Est-ce que les travailleurs du commerce sont prêts à fermer les magasins le 9 novembre ?

On a un bon retour des travailleurs dans les magasins et lors de nos assemblées générales sur nos trois revendications principales. La grève du 9 novembre semble vraiment légitime aux yeux des travailleurs. Deux tendances se dessinent. La participation effective à la grève va être supérieure à celles du passé. Mais, on sent que les travailleurs ont vraiment difficile financièrement. On m’a dit en assemblée : « je suis prêt à perdre de l’argent pour en gagner ». Là où dans le passé, la perte de salaire due à une grève passait presque inaperçue, aujourd’hui cette perte représente une facture que tu ne vas pas pouvoir payer. La grève aujourd’hui compte beaucoup plus qu’avant dans le revenu d’un collègue. Une partie des travailleurs est donc un peu réticente à la grève non parce qu’elle ne serait pas d’accord mais à cause de l’impact sur leur budget. Mais soyons clair : il y a une véritable colère et une vraie capacité de mobilisation du syndicat. Cela nécessite aussi une clarification syndicale sur comment y arriver. Il faut donc un plan d’action plus clair et sur un temps plus long. Cette grève générale vient certainement au bon moment, mais on veut savoir où on va après cela. En 2014, on avait un plan d’action avec des grèves régionales, une flamande et une wallonne, ce qui renforçait la solidarité. Ces grèves se sont succédées et ont culminé en une grande grève générale.

Il faut combattre cette idée que les médias nous répètent à longueur de journée, que nous sommes tous dans le même bateau, salariés, indépendants, entreprises et multinationales. Comme si la crise nous frappait tous de la même manière, comme s’il fallait se serrer les coudes quelques années etc. C’est un discours piège qui sert à nous démobiliser. Notre campagne sur le 9 novembre s’est faite sur deux étapes. Première étape, on a expliqué pourquoi cela n’allait pas bien. Deuxième étape, on mobilise plus concrètement pour la grève et pour bloquer le pays. Dans cette deuxième phase, les délégués ont vraiment dû se battre pour expliquer que tout le monde ne souffrait pas de la même manière de la crise actuelle et que ce n’est pas à nous de payer la crise. C’est un vrai combat idéologique qu’on a mené.

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