L’hôpital Saint-Pierre, grand hôpital public du centre-ville bruxellois, connaît un mouvement important des travailleurs du gardiennage contre la privatisation de leur service.

En effet, le gardiennage y est encore « interne », une exception de nos jours. Ce combat contre la privatisation dans ce très grand hôpital (plus de 2400 travailleurs, près de 600 lits), montre la conscience claire qu’ont les travailleurs dans la nécessité de revendiquer des services publics pour le bien de tous, travailleurs comme patients.

Nous nous sommes entretenu avec Slim, délégué en lutte lors de la grève des services publics du 31/05/2022.

AC : quels sont les objectifs de votre lutte ?

Slim : la direction doit faire marche arrière. On est contre la privatisation, le public doit rester. En ouvrant la porte, on ne sait pas comment ça va s’arrêter. Demain, cela sera le nettoyage, la technique, la logistique. Ils vont donner du pognon à des sociétés, on ne sait pas ce qui se passera dans les dessous de tables. Leurs arguments sont illogiques, chaque jour, ils en sortent un nouveau pour répondre à nos critiques.

AC : quels seront les impacts sur les conditions de travail ?

Slim : bien évidemment, le privé ce n'est pas comme le public. La pression n’est pas la même. Actuellement, le directeur nous fait déjà passer pour des mauvais agents… Imaginez si demain l’hôpital est client d’une entreprise de gardiennage : dès que celui-ci demandera quelque chose par rapport à un agent, il s’exécutera sans rien demander.

La situation nous inquiète : on ne sait pas ce qui se dira dans les réunions entre la boite et la direction. On ne sait pas le genre de pression qu’on subira.

Les conditions de travail sont meilleures dans le public que dans le privé. C’est un boulot difficile, et ils veulent le laisser au privé. Si on avait voulu bosser dans le privé, on l’aurait fait ! Si maintenant, ils ne veulent plus de nous, qu’ils en assument les conséquences...

Dans le privé, les sociétés ont plusieurs clients : ça veut dire que si demain un patron veut nous faire chier, il peut nous envoyer travailler à la porte d’un magasin Carrefour à Liège. On aura rien à dire, on est sous contrat. Et si on refuse, il peut nous renvoyer.

Niveau syndical, en temps normal les délégués ont plus de poids dans le privé. Mais là, les délégués syndicaux actuels ne seront même plus là...

AC : quels genres d’actions avez-vous entrepris jusqu'à maintenant ? Et ensuite ?

Slim : à partir du mois d’avril, on a été « crescendo » : d’abord, on a commencé par des arrêts de travail symboliques. On a fait signer une pétition au personnel, qui a beaucoup circulé, suivi d’un autre arrêt de travail symbolique, le 16 mai.

Ensuite, les travailleurs ont fait 48 h de grève du 24 et le 26 mai. On a bloqué les couloirs de la direction, pour les empêcher de travailler. Ils veulent nous enlever notre travail ? On leur a fait vivre ce que c’est !

On a aussi été faire une action au Conseil Communal de Bruxelles, où on est rentré, mais ils ont refusé d’aborder le sujet.

Ils nous ont « renvoyés » vers le Conseil d’administration du CPAS. Le lendemain, on y était en action, et comme par hasard, ils étaient en visioconférence.

Alors que les bourgmestres de la ville de Bruxelles se sont toujours vantés que l’Hôpital Saint-Pierre, c’était « leur hôpital », maintenant, ils s’en lavent les mains.

Pour le moment, on attend que la direction fasse marche arrière, on ne veut pas briser la relation.

Quand il y a des actions contre les restructurations ailleurs, on passe à la séquestration de directeurs. Pour le moment, on veut qu’il reste notre employeur, on le respecte.

Mais à un moment, les gens n’auront plus rien à perdre.

AC : qu’en pensent les travailleurs ? Comment sont-ils mobilisés ? Et dans les autres services ?

Slim : l y a eu des assemblées générales avec les travailleurs. Ils sont très déçus par le comportement de la direction. Ça fait plus d’un an qu’on en parle !

La direction tente même de nous duper : le 5 avril, on avait établi un projet d’horaire de travail pour septembre, ils nous ont même envoyé une simulation, le 20 avril… Et là, tout à coup, ils nous sortent un projet de privatisation… La décision avait été prise le 19 avril au Conseil d’Administration ! Ils n’assument pas !

Les travailleurs sont contre la privatisation à l’unanimité. On est une famille, on se connaît tous. Si on est dans le privé, on travaillera pour un client, ça ne sera plus la même relation entre nous.

Tout le personnel de l’hôpital est solidaire, surtout ceux qui ont déjà connu les difficultés avec les patients qui nécessitent notre intervention. On est là pour leur sécurité, leur protection, ils le savent.

Le personnel a déjà eu un aperçu du privé : actuellement, quand on est en sous-effectifs, on y fait appel. Et ils savent pourquoi ils n’en veulent pas.
Pourquoi ? Parce que le privé, par exemple pour des urgences psys, ils appellent la police ! On ne dénigre pas le travail de ceux du privé, ils font leur travail comme la loi le demande... Mais nous, on pratique une assistance aux personnes en danger. On maîtrise nous-même la situation, immédiatement.

Il faut regarder comment ça se passe dans le privé pour comprendre. Le patron dit aux travailleurs de « pas trop se mouiller », pour éviter que ça impacte trop l’assurance, éviter qu’il y ait trop d’accidents de travail... Ça coûterait trop cher ! Du coup, le patron dit aux travailleurs d’appeler la police quand c’est « chaud ».

Le problème, c’est qu’à l’hôpital Saint-Pierre, c’est un hôpital qu’on dit « chaud » ! Il faut souvent intervenir. En faisant appel au privé, la direction ne pense pas à la sécurité du personnel et des patients. Avec le privé, ça va probablement se répercuter sur les travailleurs qui sont à l’accueil et au personnel médical : les accidents de travail vont augmenter.

Parce qu’avec le privé, ça ne bougera pas, on attendra la police… Alors qu’elle est déjà fort sollicitée dans le centre-ville, on va leur ajouter ça sur le dos ?

Actuellement, nous les appelons rarement, seulement quand on est vraiment en danger. On ne va pas les appeler pour quelqu’un qui crie, par exemple. Et bien là où le privé est en charge, c’est pour ce genre de motif qu’on appelle la police. Ils sont appelés toutes les 10 minutes !

La direction compare souvent comment ça se passe ailleurs. Mais notre hôpital a une situation spécifique. L’autre grand hôpital du centre-ville, Saint-Jean, a également un service interne.

AC : quelles seront les suites ?

Les travailleurs se rencontrent dans une AG cette après-midi. On fera en fonction de ce qu’ils veulent, on est leur porte-parole. On les soutiendra jusqu’au bout, pas seulement pour eux, mais aussi pour tous les services qui seront menacés de privatisation dans le futur.

Suite à cet entretien, les travailleurs de l’hôpital Saint-Pierre ont décidé d’organiser un référendum qui posera la question de la privatisation. Forts de cet outil, les travailleurs pourraient se voir en position d’inverser la vapeur : l’unité des travailleurs dans ce dossier est la première force dont il dispose. Le travail syndical dans cette entreprise publique, qui pose les questions de manière juste et précise, qui unissent dans des combats dans l’intérêt de tous, sont un exemple pour tous les combats. Vous pouvez soutenir les travailleurs en signant la Carte Blanche.

Suivez leur lutte sur la page CGSP Hôpitaux Iris

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