Les événements se déroulent à une vitesse fulgurante : le nouveau coronavirus (COVID-19) a provoqué une réaction en chaîne qui secoue le moindre semblant de stabilité, un pays après l’autre. Toutes les contradictions du système capitaliste éclatent au grand jour.

 

Des milliers de personnes sont mortes et des centaines de milliers d’autres ont vraisemblablement été infectées. Mais rien n’indique que la pandémie ait atteint son pic : le nombre de morts augmente de 20 à 30 % chaque jour. Il n’y a pas de vaccin en vue et personne ne semble avoir un plan raisonnable pour contrôler la situation. La plupart des pays agissent de leur propre chef, avec peu d’égards pour les conseils d’organes comme l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Les systèmes de santé des pays affectés ont atteint un point de rupture et les travailleurs de la santé des autres pays redoutent les semaines et les mois à venir.

La maladie a principalement été confinée à la Chine, à l’Iran, et aux pays occidentaux. Une fois qu’elle atteindra les bidonvilles et les camps d’Afrique, du Moyen-Orient, du sous-continent indien, et de l’Amérique Latine, où il n’y a peu ou pas de système sanitaire, nous serons témoins de nouvelles vagues dévastatrices. Le nombre de morts pourrait se compter en millions. La destruction et la dislocation du monde à l’échelle mondiale seront comparables au temps de guerre.

En réaction, les marchés boursiers ont déjà plongé. Lundi, les prix du pétrole se sont effondrés à 30 dollars le baril, entraînant les marchés mondiaux. Mercredi, la banque d’Angleterre a annoncé une baisse extraordinaire des taux d’intérêt de 0,5 %. Ceci est resté sans effet, et les marchés ont continué leur dégringolade jeudi, avec les pires chiffres depuis 1987. La nervosité des marchés reflète le pessimisme de la classe dirigeante, terrifiée par les perspectives qui s’ouvrent pour l’économie mondiale, déjà fortement ralentie.

La Chine, la deuxième plus grande économie de la planète, va rentrer dans son premier trimestre de croissance négative depuis la révolution culturelle de Mao. Il semblerait que la propagation de la maladie en Chine soit contenue. Cependant, dans la province de Hubei, le secteur des services reste à l’arrêt complet. Les grandes industries relancent leur production, mais comme le reste du monde entre en récession, la demande est faible. La grande majorité des petites et moyennes entreprises chinoises, qui emploient près de 80 % des travailleurs, n’ont pas repris leurs activités.

Il n’y a aucun signe de reprise rapide. Certains experts prévoient que la croissance économique mondiale pourrait tomber à 1 %, par rapport aux 2,6 % de l’an passé, ce qui impliquerait que de nombreux pays entrent en récession. Mais ce ne sont que des vœux pieux : l’industrie, le commerce, et les transports iront de bouleversement en bouleversement. La consommation va chuter. Les chaines d’approvisionnement seront perturbées encore et encore. L’économie mondiale va souffrir d’une crise profonde.

L’Europe est durement frappée, en particulier l’Italie, qui est la troisième plus grande économie de la zone euro. Le conseil des ministres de l’Union européenne s’est réuni afin de prendre des mesures communes pour faire face à la crise. Mais tout ce qu’ils ont pu faire a été de rassembler un fonds de 25 milliards d’euros, dont la plus grande partie est déjà comprise dans le budget de l’Union. Le reste de leurs plans se limite à lever les restrictions budgétaires des Etats membres. Chaque Etat membre se retrouve donc à devoir se débrouiller seul : il n’y a plus beaucoup d’Union dans cette situation. Même le président italien Mattarella, normalement très europhile, a critiqué la réponse européenne dans une note officielle : « L’Italie traverse une situation difficile ; notre expérience dans la lutte contre la propagation du coronavirus sera probablement utile à tous les autres pays de l’Union européenne. L’Italie attend donc, et à juste titre, du moins pour l’intérêt commun, des initiatives de solidarité [de la part de l’Union européenne] et non des décisions qui puissent ruiner cet effort. » En réalité, l’Italie reçoit désormais plus d’aide (notamment des appareils médicaux comme des respirateurs pour soins intensifs, etc.) de la part de la Chine que de l’Union Européenne. L’Autriche a déjà fermé ses frontières avec l’Italie ; d’autres pays interdisent les vols depuis et vers l’Italie. La République tchèque a fermé ses frontières aux voyageurs en provenance de 15 pays différents. La France, l’Allemagne et d’autres ont adopté des interdictions d’exportation de certains équipements médicaux. Tout ceci va s’aggraver en quelques semaines, si ce n’est en quelques jours. Le marché commun est peu à peu fermé. Tout comme après la crise de 2008 ou celle des réfugiés, le choc actuel met en lumière toutes les contradictions internes à l’Union Européenne, mettant clairement un point d’interrogation sur l’avenir de l’Union en tant que telle.

Donald Trump, qui proclamait jusqu’à récemment que le virus n’atteindrait pas les Etats-Unis, est parti dans des pulsions nationalistes hystériques en appelant le COVID-19 un « virus étranger ». Il a imposé des restrictions de voyage aux ressortissants des pays européens et a appelé avec encore plus d’insistance à la construction d’un mur avec le Mexique (bien qu’il n’y ait encore que 12 cas déclarés au Mexique). Ces interdictions de voyage vont avoir un impact immédiat sur le tourisme et les services, ce qui plongera sûrement les Etats-Unis en récession.

La Russie et l’Arabie Saoudite se disputent également concernant le niveau de production pétrolière, ce qui a déjà provoqué l’effondrement des prix du pétrole, et pourrait résulter en un défaut de paiement de la dette russe. C’est déjà le cas pour le gouvernement libanais. D’autres économies de taille moyenne comme la Turquie, l’Argentine, l’Inde, l’Indonésie et l’Afrique du Sud pourraient suivre dans le moyen terme.

La diffusion du virus a drastiquement accéléré les tendances protectionnistes à l’échelle mondiale. Chaque classe dirigeante nationale se précipite pour défendre ses propres positions et pour exporter les impacts sociaux négatifs. Les barrières imposées aux déplacements des personnes pourraient facilement donner lieu à des barrières au commerce des biens. Les guerres commerciales entre la Chine et les Etats-Unis, et entre les Etats-Unis et l’Europe, dont beaucoup pensaient qu’elles s’étaient calmées, pourraient de nouveau s’embraser de manière bien moins contrôlable. Ceci prépare le terrain pour une dépression semblable à celle de 1930, et qui durera bien plus longtemps que les impacts directs du virus.

Les bourgeois rejettent la responsabilité de la crise économique sur le dos du virus. Mais il ne constitue qu’un accident, qui a fait exploser toutes les contradictions accumulées précédemment par le système. Ceci est une crise du système capitaliste dans son entier, qui se tramait depuis des décennies. La classe capitaliste a réussi à la reporter pendant une certaine période, par une expansion massive du crédit, c’est-à-dire en accumulant de la dette qui est maintenant devenue un obstacle colossal à la croissance. Tôt ou tard, la bulle aurait éclaté. Nous l’avions prédit dans notre document de Perspectives mondiales, qui a été rédigé en novembre dernier, et a été approuvé lors de la réunion de l’Exécutif International de la Tendance Marxiste Internationale. En voici les termes :

« La reprise économique était faible et fragile, et le moindre choc pourrait plonger l’économie dans un précipice. Tout peut provoquer une vague de panique : une augmentation des taux d’intérêt aux Etats-Unis, le Brexit, un affrontement avec la Russie, l’aggravation de la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine, une guerre au Moyen-Orient menant à l’augmentation des prix du pétrole, et même un tweet particulièrement stupide de la Maison-Blanche (ce qui ne manque pas). »

D’un point de vue économique, le virus n’est rien de plus qu’un événement accidentel, qui exprime une nécessité sous-jacente, plus profonde. Mais il influence également le cours des événements à venir : cette nature virale limite la capacité de la classe dirigeante à atténuer ou adoucir la crise.

L’effet d’entraînement propre à la pandémie va dévaster une économie mondiale déjà très faible. Les uns après les autres, les pays annoncent des paquets de mesures pour garder l’économie à flots. Mais leurs effets seront limités par l’impact de la pandémie, qui ne disparaîtra pas de sitôt. De larges pans du secteur des services comme les cinémas, les cafés, les restaurants, etc. seront sévèrement touchés lorsque les habitants déserteront les lieux publics. Ce sont également des secteurs où dominent des conditions de travail précarisées : cette crise aura un impact dévastateur sur les travailleurs. La situation va perdurer jusqu’à ce qu’un remède au virus soit trouvé. Les principales industries verront également leur production perturbée par de nouvelles éruptions de foyers viraux. Malgré toutes les tentatives des gouvernements, le chômage va exploser. En retour, la consommation va chuter et devenir un frein à l’économie.

La classe dirigeante est terrifiée à l’idée d’un chômage de masse et d’une intensification de la lutte des classes qui l’attend au tournant. Dans de nombreux pays, les gouvernements prennent des mesures spéciales, comme concéder des congés maladie à des conditions particulières pour les travailleurs du secteur public et d’autres. Mais ces mesures ne résoudront pas le problème des travailleurs impactés. Certaines banques autorisent leurs clients à repousser les échéances de leurs crédits pour quelques mois. Les petites et moyennes entreprises reçoivent des prêts à des taux favorables et des abattements fiscaux. Le Parlement européen débat de la suspension du traité de Maastricht, qui oblige les Etats membres à respecter des déficits budgétaires au maximum de 3 % du PIB. Les dépenses d’Etat augmentent massivement pour tenter de prévenir la catastrophe.

Mais il est hautement improbable que cela résolve quoi que ce soit. A ce niveau, des mesures keynésiennes ne favoriseront pas la consommation, qui pourrait rester en berne pendant des mois, voire des années à cause du virus. A la place, elles pourraient provoquer une inflation galopante dans certains secteurs de l’économie. Les petites et moyennes entreprises pourraient faire massivement faillite. Les réductions d’impôts et les prêts bon marché ne feraient que repousser le problème à un futur pas si lointain. Des millions d’emplois sont en jeu.

A l’Ouest, de nombreux emplois dans les services, la construction et les transports sont menacés, et seraient les premiers à être supprimés. En Italie, une grande partie de la force de travail, en particulier dans les secteurs les plus durement touchés comme le tourisme, l’hôtellerie, les restaurants, etc., était déjà très précaire. Dans les pays les plus pauvres, la situation est pire. En Iran, par exemple, 96 % des travailleurs travaillent avec des contrats « en blanc », qui ne leur donnent aucun droit. Dans tous les pays, le chômage est devenu une source de radicalisation de masse.

Unité nationale

Les classes dirigeantes et leurs gouvernements font appel à leur nation pour s’unir en temps de crise. Mais sous le couvert de cette illusion, ils déplacent le fardeau du désastre sur les épaules des travailleurs. Les uns après les autres, les gouvernements mettent en œuvre des mesures draconiennes. En Italie, au Danemark, en Chine, certaines zones fonctionnent sous loi martiale.

En Chine, les travailleurs de certaines aciéries ont été forcés de rester au travail pendant presque un mois sans pouvoir retourner chez eux. En Italie, les docteurs et les infirmières travaillent jusqu’à épuisement. Pendant ce temps, on demande aux travailleurs du privé, en particulier de l’industrie, de continuer à travailler. Nombreux sont ceux qui demandent quel est le sens de tout ceci. Si, pour combattre l’expansion de la pandémie, il faut rester chez soi, pourquoi certains devraient-ils aller travailler dans des secteurs économiques non essentiels ? La réponse est claire : pour maintenir les profits des capitalistes aussi longtemps que possible. Même si le droit de grève a été sévèrement restreint par les mesures d’urgence, les travailleurs italiens ont agi. Une vague de grèves spontanées se forme en Italie : les travailleurs sortent pour protester contre le manque de mesures de sécurité adéquates. Les grévistes demandent que les entreprises produisant des biens non essentiels soient fermées, sans perte de salaire pour les travailleurs, jusqu’à ce que des mesures sanitaires soient introduites. Ceci a exercé une énorme pression sur les dirigeants des syndicats des confédérations CGIL-CISL-UIL, qui plaidaient jusqu’alors – avec les industriels de la Confindustria – pour garder les usines ouvertes. Tout ceci est une anticipation des événements futurs.

Pour l’instant, les restrictions en Chine sont peu à peu levées, mais il est probable qu’elles soient de nouveau introduites lorsqu’une nouvelle éruption virale aura lieu. Le Danemark et l’Italie sont sous confinement. De nombreux autres pays devront faire de même. Les gouvernements essayent de montrer qu’ils « font quelque chose ». Alors que certaines mesures ont du sens d’un point de vue épidémiologique, elles sont minées par la propriété privée, par l’anarchie du capitalisme et par l’existence des Etats-nations. C’est ainsi que des fournisseurs privés de soins redirigent les malades du coronavirus vers les systèmes publics de santé ; les assurances privées refusent de couvrir les coûts des infections liées au coronavirus. Les kits de dépistage, produits par le secteur privé, viennent à manquer. On demande aux gens de rester chez eux alors que des travailleurs doivent continuer à travailler. Les entreprises privées profitent de l’augmentation des prix des désinfectants pour mains, des masques, et même des kits de dépistage pour coronavirus ! Enfin, l’incapacité de coordination entre gouvernements, et l’adoption d’approches différentes – voire contradictoires – mine le combat pour endiguer la pandémie.

Aux Etats-Unis, Donald Trump a nié l’existence d’une quelconque menace jusqu’au 11 mars. En Chine, le gouvernement a refusé d’agir pendant des semaines, par crainte de ravager une économie déjà fragilisée ; pire encore, les chercheurs et les lanceurs d’alerte ont été emprisonnés et persécutés. En Iran, pendant des semaines, le régime a refusé d’admettre l’existence de la maladie pour assurer une participation aussi haute que possible aux élections parlementaires. A ce jour, le régime continue de dissimuler la gravité de la maladie. Officiellement, seules quelques centaines d’Iraniens sont morts du coronavirus, mais des rapports officieux évoquent des chiffres bien plus élevés. Il est probable que le nombre de personnes infectées atteigne déjà les dizaines (ou centaines) de milliers.

Alors qu’on lui demandait quelles mesures pouvaient être prises pour lutter contre le virus, le leader suprême Khameini a suggéré aux gens de prier. Bien sûr, ceci ne vaut que pour les pauvres. Soyons sûrs que si Khameini lui-même était infecté, il recevrait les meilleurs soins scientifiquement fondés. Il ressort également qu’une des principales sources de propagation de la maladie en Iran a été le sanctuaire sacré de Qom, où les pèlerins ont afflué pour être soignés. Tout ceci mine les fondations du régime théocratique. En refusant la réalité, l’establishment religieux s’oppose à la mise en place de mesures de sécurité et dépeint l’épidémie comme une conspiration de l’Ouest, rien de plus. Tout ceci va bientôt amener les masses iraniennes à réagir, ces masses qui payent de leur vie le pourrissement de la classe dirigeante.

Pendant ce temps, toute intervention contre la maladie est entravée par des décennies de coupes dans les systèmes de santé. En Italie, 46 500 emplois dans le secteur de la santé ont été supprimés ente 2009 et 2017. 70 000 lits d’hôpitaux ont disparu. L’Italie disposait de 10,6 lits en hôpital pour 1 000 habitants en 1975 : il n’y en a maintenant plus que 2,6 ! La Grande-Bretagne a suivi la même voie : de 10,7 lits pour 1 000 habitants en 1960 à 2,8 en 2013 ; entre 2000 et 2017, le nombre de lits d’hôpitaux disponibles a diminué de 30 % ! Les mêmes conditions se retrouvent en occident. En Italie, les soignants doivent souvent choisir qui traiter, car les équipements disponibles sont limités : de nombreuses personnes, souvent âgées, vont mourir à cause d’un manque de moyens. Comme le nombre de cas augmente, les systèmes de santé sont sous une intense pression. Ils pourraient s’effondrer, laissant des centaines de milliers de personnes se débrouiller seules. Les riches, qui auront accès à des soins privés, seront épargnés par cette barbarie. En Iran, toute une série de ministres, de députés et d’officiels de haut rang ont reçu un traitement immédiat et sont en voie de rétablissement après avoir été infectés par le virus. Pendant ce temps, des dizaines de milliers de gens ordinaires se battent pour avoir simplement accès aux tests de dépistage. Dans le cas tragique d’une infirmière, le test – positif – est arrivé une semaine après sa mort.

A Singapour, toute la population a été approvisionnée en équipement médical et sanitaire (comme des masques). En Chine, une série d’hôpitaux a été construite immédiatement pour gérer la situation et des dizaines de milliers de personnes ont été testées, même celles sans symptômes. En Grande-Bretagne, le gouvernement ne semble pas avoir fait beaucoup d’efforts pour se préparer au désastre qui arrive. Les tests ont diminué. Même les personnes en provenance d’Italie et avec des symptômes d’infection virale n’ont pas pu être testées. Hier, Boris Johnson a dû admettre que 10 000 personnes sont probablement infectées au Royaume-Uni. Néanmoins, il a refusé d’annuler des grands événements et rassemblements, comme cela a été le cas en Italie, et même en Ecosse. Il a froidement déclaré que le public devait se préparer à « perdre prématurément des êtres aimés ». Comme un des articles du New York Times l’indique : « Le Royaume-Uni préserve son économie du virus, mais pas sa population. »

L’attitude cynique du Premier ministre Johnson a été mise en évidence lors d’une interview récente, au cours de laquelle on lui a demandé quelles mesures pouvaient être prises contre la maladie. Il a mentionné avec nonchalance, comme alternative, que « … peut-être on pourrait encaisser, tout prendre d’un coup et permettre à la maladie de se répandre parmi la population, sans prendre de mesure draconienne. » En d’autres termes, peut-être pourrions-nous laisser mourir des milliers de personnes sans prendre de mesures sérieuses, pour garantir que les affaires continuent normalement. Cette approche fataliste, qui est partagée par d’autres pays comme la Suède et les Etats-Unis, a été critiquée par l’OMS qui demande à ses Etats membres de continuer à essayer de contenir le virus.

Il ne fait aucun doute qu’il y ait du malthusianisme dans ses propos, reflétant l’état d’esprit pourri de la classe dirigeante. C’est l’idée que la pauvreté, les guerres et les épidémies sont liées à la surpopulation humaine et qui doit donc diminuer. Jeremy Warner, journaliste au Telegraph, a écrit : « Sans exagération, selon une perspective économique totalement désintéressée, le COVID-19 pourrait même être bénéfique à long terme en abattant de manière disproportionnée les personnes âgées dépendantes. » La bourgeoisie veut donc laisser la maladie se répandre parmi la population et « abattre » autant de vies que possible d’un coup. Le Royaume-Uni pourrait alors sortir de la récession plus rapidement que d’autres pays qui mettent en place des mesures de retardement de l’épidémie.

Le système de soins américain est particulièrement mal équipé pour ce qui va venir. Des millions de personnes sont sans assurance santé et pourraient se trouver dans des conditions horribles. Il est possible que le gouvernement assure temporairement les gens se trouvant dans cette situation. Mais cela n’arrangera pas l’état d’un système de santé à l’abandon, qui devra se battre pour gérer les niveaux de contamination à venir. Le système américain n’est axé qu’autour d’une chose : verser de l’argent dans les poches des grandes entreprises pharmaceutiques et médicales. Il n’est pas capable de gérer le désastre national que nous nous apprêtons à vivre.

Au cours des dernières semaines, rien n’a été préparé. Les hôpitaux n’ont pas de plan, les équipes n’ont pas été formées, et l’équipement est limité. Le centre américain pour le contrôle des maladies a refusé d’utiliser les kits de dépistage internationaux, développés en Allemagne, et a préféré développer ses propres tests depuis le début. Mais cette stratégie s’est heurtée à de nombreux problèmes, qui ont mené à des retards et à une insuffisance de kits. En outre, il existe peu de lieux de dépistage et les procédures de rappel sont donc très chronophages. Ainsi, le 6  mars, alors que la Corée du Sud avait déjà procédé à 140 000 tests, les Etats-Unis n’en avaient fait que 2 000 ! Il n’y a donc pas de visibilité sur le nombre de personnes contaminées aux Etats-Unis. Aucune mesure n’est prise pour protéger la population d’une crise sanitaire et économique. En revanche, juste après l’aggravation de la crise, la réserve fédérale américaine a injecté 1500 milliards de dollars dans les marchés pour protéger les grandes entreprises.

L’incompétence de toute la classe capitaliste et de ses institutions éclate au grand jour. Donald Trump semble complètement déconnecté de la situation et toutes ses actions préparent un désastre encore plus grand. Ceci pourrait le mener à sa chute. En attendant, un appel pour un système de santé nationalisé, gratuit, pourrait trouver un large écho.

A chaque tournant, l’avidité et la putréfaction de la classe dirigeante apparaissent de manière plus flagrante. Ce schéma va se répéter à travers le monde, lors de la propagation du virus d’un pays à l’autre.

La tâche des marxistes sera de dénoncer la nature réelle de la classe dirigeante et la mascarade de l’« unité nationale ». Nous devons montrer en quoi les intérêts de la classe dirigeante parasitaire sont diamétralement opposés à ceux du reste de la société :

  • Partout, nous devons demander l’expropriation de toutes les institutions de santé privées. Toute l’industrie médicale et pharmaceutique doit être immédiatement nationalisée, sous contrôle ouvrier, pour venir immédiatement en aide à tous ceux qui en ont besoin.
  • Le nombre de lits doit considérablement augmenter, et, si nécessaire, de nouveaux hôpitaux doivent être construits, que ce soit en réquisitionnant et en adaptant des bâtiments vides comme des hôtels ou autres, ou en construisant de A à Z de nouveaux établissements.
  • Un congé maladie illimité doit être garanti pour tous, et les travailleurs temporaires doivent être immédiatement intégrés aux entreprises, ou doivent bénéficier de montants correspondant à un salaire décent (tout comme les travailleurs qui ont perdu leur emploi). Les parents et les soignants doivent avoir un congé payé pour s’occuper de leurs enfants et de tous ceux affectés par la fermeture des écoles, crèches, etc.
  • Un contrôle strict des prix doit être imposé sur tous les biens de première nécessité. Il faut exproprier toutes les usines capables de produire du matériel d’hygiène et des équipements médicaux.
  • Toutes les expulsions et saisies doivent être bloquées. Les maisons vides utilisées par les super riches pour spéculer doivent être placées sous contrôle public pour donner un logement aux sans-abris.
  • Toute la production non essentielle doit être arrêtée dans les zones affectées pour éviter la propagation de la maladie, et les travailleurs doivent recevoir une paie complète pendant toute la fermeture. Toute sous-traitance des services publics doit immédiatement cesser, en réintégrant les services et les travailleurs dans les institutions publiques, pour leur assurer de continuer à toucher leur salaire.
  • Des mesures de santé et de sécurité doivent être adoptées au travail pour tous ceux qui doivent continuer, les coûts étant portés par les entreprises. Si le patron déclare qu’il n’y a pas d’argent, il faut demander l’ouverture des livres de comptes.
  • De telles étapes doivent être discutées et entreprises par les travailleurs eux-mêmes, sous la supervision des délégués syndicaux et des comités de travailleurs élus. S’il n’y a pas de syndicat, c’est l’occasion de commencer à organiser et à demander la reconnaissance d’une section.
  • Les ressources nécessaires pour combattre la pandémie ne peuvent pas être trouvées en augmentant le déficit budgétaire ou la dette nationale, ce qui serait payé plus tard par les travailleurs, avec des politiques d’austérité. Il faut introduire immédiatement une taxe sur les grandes entreprises. Il faut également appeler à la nationalisation des banques pour rediriger les ressources selon les besoins, fournir des fonds aux ménages, aux petites entreprises, et aux secteurs affectés par les fermetures.
  • Les industries menacées de faillite doivent être nationalisées et mises sous le contrôle de la classe ouvrière, pour protéger les emplois et les travailleurs. Les richesses paralysées par les monopoles doivent être expropriées pour financer les mesures d’urgence.

C’est la tâche des marxistes de souligner l’incapacité de la classe dirigeante à faire avancer la société. Nous devons expliquer patiemment que seuls les travailleurs, en prenant le pouvoir, peuvent sortir la société de cette impasse.

Une nouvelle période

Nous entrons dans une nouvelle ère de l’histoire mondiale. Une période de crise, de guerres, de révolutions et de contre-révolutions. Comme une pierre tombant dans l’eau, cette crise va provoquer des vagues qui vont s’étendre aux quatre coins du monde. Ce sera la plus grande dislocation de la société depuis la Seconde Guerre mondiale. Chaque régime va être bouleversé et les équilibres sociaux, économiques, diplomatiques et militaires seront détruits.

Comme nous l’avons expliqué à de nombreuses reprises, la classe dirigeante n’a jamais résolu les contradictions qui ont mené à la crise économique de 2008. Au contraire, elle n’a fait que regonfler la bulle, qui éclate de nouveau. En parallèle, la pandémie va rendre l’effondrement initial encore plus brutal, et maintiendra l’économie en récession pendant au moins deux ans. Lorsqu’elle s’arrêtera, il n’y aura pas de retour à la normale. La décennie qui s’annonce sera bien plus turbulente que celle qui vient de s’écouler.

Encore plus important pour les marxistes, la conscience des masses va faire des bonds considérables. Le processus sera semblable à un temps de guerre. Crises et chômage de masse seront à l’ordre du jour. Des mesures draconiennes seront imposées aux travailleurs.

Au départ, la classe dirigeante va tenter de stabiliser la situation en faisant appel à l’unité nationale. La période récente a miné l’autorité de l’establishment et de ses politiciens. Néanmoins, de nombreuses personnes vont accepter ces nouvelles conditions, car elles penseront qu’elles sont temporaires, nécessaires. Nombreux sont ceux qui penseront que l’Etat agit dans l’intérêt de la nation. Mais petit à petit, on verra à qui sera adressée la facture et qui sera réellement protégé. De plus en plus de sacrifices seront demandés aux masses, dans l’intérêt de la classe dirigeante. Mais il y a une limite. Une fois atteinte, l’apparente docilité actuelle se transformera en colère furieuse.

La base pour une transformation des consciences se trouve dans les grands événements à venir. Des événements qui vont bouleverser les consciences dans leur fondement et les forceront à réévaluer toutes leurs conceptions. Tout ce qui était considéré comme acquis par la population ordinaire changera, des petites habitudes quotidiennes aux normes et traditions nationales. Cela fera sortir les masses de leur inertie et les poussera sur la scène de la politique mondiale. Pendant ce temps, chaque reste du statu quo sera désintégré et les masses seront confrontées à la barbarie la plus crue du capitalisme.

En écrivant au sujet de l’Angleterre en 1924, Trotsky expliquait ce qui s’était passé au cours de la Première Guerre mondiale :

« Il ne faut pas oublier que la conscience humaine, à l’échelle d’une société, est terriblement conservatrice et lente. Seuls les idéalistes imaginent que le monde est mû par l’initiative de la pensée. En réalité, les pensées d’une société ou d’une classe n’avancent pas d’un pas, sauf quand elles sont dans l’extrême besoin de le faire. Partout où c’est possible, les vieilles idées sont adaptées aux nouveaux faits. C’est être franc que de dire que les classes et les gens n’ont pas, jusqu’ici, fait preuve d’initiative décisive, à l’exception des moments où l’histoire les a frappés. Si les choses avaient été différentes, la population aurait-elle permis le déroulement de la guerre impérialiste ? La guerre s’approchait de chacun, comme deux trains lancés face à face sur les mêmes rails. Mais les gens sont demeurés silencieux, ont regardé, attendu, ont continué leur vie quotidienne, conservatrice. Les terribles bouleversements de la guerre impérialiste étaient nécessaires pour que les consciences changent, ainsi que la vie sociale. Les travailleurs de Russie ont renversé les Romanov et la bourgeoisie, et ont pris le pouvoir. En Allemagne, les travailleurs se sont débarrassés des Hohenzollern, mais se sont arrêtés à mi-chemin… La guerre était nécessaire pour que ces changements aient lieu, la guerre, avec ces dizaines de millions de morts, de blessés, de mutilés… Quelle preuve flagrante de la lenteur et du caractère conservateur de la pensée humaine, qui s’accroche obstinément au passé, à tout ce qui lui est connu, familier, ancestral – jusqu’à l’apparition du prochain fléau. »

Nous voyons déjà maintenant les premières étapes de ce processus. En Iran, la colère révolutionnaire est partout. Un tweet montre toute l’exaspération des Iraniens : « Mon grand-oncle est mort il y a deux jours à cause du coronavirus. Depuis ses 7 ans, à la mort de son père, jusqu’à ses 77 ans, il a travaillé. Au moment de la crise qui s’est répandu depuis Qom, il n’a pas pu rester chez lui, car il a dû choisir entre le pain et sa vie. C’est la plus amère de mes pensées. »

Oui, c’est une pensée très amère, semblable à celles qui traversent l’esprit de millions d’autres personnes. Des milliers meurent pour rien, si ce n’est pour l’avidité et l’incompétence de la classe dirigeante. La peur du virus est la seule chose qui retienne encore le mouvement. Mais cela ne fait que le différer. Une fois la poussière retombée, les masses se mettront de nouveau en mouvement.

En Equateur, Lenin Moreno a introduit un paquet de mesures d’austérité pour combattre la crise. Cela mènera à de nouveaux soulèvements, quelques mois seulement après le presque renversement du gouvernement par un mouvement de masse. A travers la péninsule arabe, la Révolution Arabe n’a été stoppée que par une augmentation des dépenses sociales. Mais avec la chute des prix du pétrole, ceci n’est pas tenable, et l’austérité sera de nouveau à l’ordre du jour. En Chine, les experts ont indiqué qu’une croissance du PIB de 6 % par an était nécessaire pour empêcher des troubles sociaux. Ces chiffres appartiennent désormais au passé.

En Italie, un état d’esprit similaire se développe. En particulier parmi ceux qui sont sur le front – les docteurs, les infirmières et les autres travailleurs de la santé qui sont surmenés et qui doivent pallier le manque de ressources allouées par les autorités. Pour l’instant, ils ne peuvent pas bouger à cause du fardeau qui pèse sur leurs épaules. Mais ils n’oublieront pas ce qu’ils ont vu. Dès qu’elles pourront souffler, ces couches passeront à l’offensive.

Les pays capitalistes avancés ne seront pas épargnés. Les masses entrent en crise, non pas après une période de croissance ou de prospérité, mais après plus de 10 ans d’austérité et d’attaques suite à la crise de 2008. La confiance dans les autorités et l’establishment est déjà au plus bas. Les phénomènes d’accumulation de provisions et de désobéissance aux mesures de sécurité dans certaines zones en sont des preuves. Par-dessus tout, au lieu de revenir à des niveaux de vie antérieurs à ceux de 2008, les masses seront frappées par un chômage et une pauvreté encore jamais vus après-guerre. Cela les poussera sur le chemin de la lutte.

Au cours de cette bataille, la classe des travailleurs se transformera, et avec elle, sa direction et ses organisations. Dans ce processus, de nombreuses opportunités s’offriront aux marxistes pour gagner une nouvelle audience à leurs idées, en premier lieu parmi les couches avancées, et ensuite, parmi la masse des travailleurs. Nos idées sont les seules à pouvoir expliquer les événements qui ont lieu actuellement.

A chaque niveau, le désastre auquel nous faisons face est un produit du système capitaliste, de la destruction de l’environnement (menant à une augmentation des épidémies) à l’industrie pharmaceutique pourrie (qui n’investit dans de nouveaux médicaments que s’ils peuvent apporter du profit), aux systèmes de santé qui ont tellement été soumis à des années d’austérité, de privatisations et de sous-traitance qu’ils ne peuvent plus encaisser des changements brusques. En outre, la classe dirigeante – et ses laquais – s’est montrée totalement incapable de construire des défenses contre la maladie. A chaque étape, leurs hésitations à sacrifier le moindre de leurs profits ont permis à l’épidémie de s’étendre. Sous prétexte de répondre à la pandémie, ils vont essayer d’en faire payer les coûts (et ceux de la crise financière) aux travailleurs.

L’environnement est dans un état pitoyable, avec un nombre sans précédent d’inondations et de sécheresses, ainsi que des nuages de criquets qui menacent l’habitat de dizaines de millions d’êtres humains. Les guerres et guerres civiles ravagent l’Afrique et le Moyen-Orient. Les unes après les autres, des catastrophes frappent notre planète. Il ne s’agit pas d’une renaissance, mais de la mort d’un système qui est devenu une entrave pour l’humanité. Le choix entre socialisme et barbarie ne saurait être plus clair. Le capitalisme, c’est l’horreur sans fin. Mais au milieu de cette horreur, ce système nourrit son propre fossoyeur : les travailleurs, qui entraîneront dans leur sillage les pauvres et les opprimés. Une fois en mouvement, aucune force sur la planète ne pourra les arrêter.

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