Cet article a été écrit le 14 mars 2022.

Alors que l’armée russe continue à bombarder les villes d’Ukraine, les travailleurs du monde sont consternés par les destructions et les morts causées par l’invasion. La presse et les politiciens occidentaux font de leur mieux pour dissimuler le rôle de leur propre impérialisme dans ce désastre. Loin d’être une tierce partie neutre, les puissances occidentales ont contribué à provoquer ce conflit pour leurs propres intérêts impérialistes.

La guerre en Ukraine n’oppose pas seulement l’Ukraine et la Russie, il s’agit d’une guerre par procuration entre l’Occident et la Russie. Depuis 2014, l’armée ukrainienne a été équipée et entraînée par les pays de l’OTAN. Aujourd’hui, l’effort de guerre de l’Ukraine est financé par l’UE et les Etats-Unis, qui envoient des armes et de l’argent. L’Allemagne a même rompu avec sa longue tradition de ne pas envoyer d’armes dans un pays en guerre. Le Congrès américain a approuvé un prêt de 13 milliards de dollars à l’Ukraine. Et ainsi de suite.

Aujourd’hui que la guerre a éclaté, les capitalistes occidentaux considèrent que l’argent envoyé en Ukraine est bien investi. On pourrait se demander où était cet argent lorsque l’Ukraine se débattait dans une profonde crise économique ?

Aussi démonstratif qu’il soit, ce soutien aura pourtant peu d’impact sur le cours de la guerre. En réalité, il s’agit surtout de tenter de prolonger le conflit, pour tenter de saigner à blanc l’armée russe. Bien sûr, ce ne sont pas les politiciens, les journalistes ou les PDG d’Europe ou d’Amérique qui devront en payer le prix, mais les millions d’Ukrainiens dont les vies et les maisons sont détruites. Quelle que soit l’ampleur de la résistance ukrainienne, l’armée russe rasera l’Ukraine plutôt que de la laisser rejoindre l’OTAN.

Les travailleurs européens paieront eux aussi le prix de ces mesures, notamment par la hausse des prix de l’énergie. Et c’est sans parler des travailleurs et des pauvres d’Egypte ou du Liban, qui sont complètement dépendants du blé russe et ukrainien. Malgré tout cela, d’après le président américain Biden ou la ministre britannique des Affaires étrangères Liz Truss, « cela en vaut la peine ». C’est plus facile à dire pour eux.

Ce qui est en jeu pour les pays de l’OTAN, c’est de garder l’Ukraine fermement ancrée dans leur sphère d’influence et de ne pas permettre qu’elle repasse sous celle de la Russie. Tout cela est enrobé dans de beaux discours sur la souveraineté et l’autodétermination, mais, comme souvent, toute cette phraséologie cache des intérêts impérialistes.

Promesses

Les sources de ce conflit remontent à la chute de l’Union soviétique. A l’époque, le Pacte de Varsovie représentait une force dans toute l’Europe orientale et regroupait tous les pays satellites de l’URSS. Cette alliance militaire avait été créée spécifiquement pour riposter à l’adhésion de l’Allemagne de l’Ouest à l’OTAN. Des soldats soviétiques étaient stationnés dans toute l’Europe de l’Est, à la fois comme une mesure défensive contre une éventuelle attaque occidentale et pour assurer le contrôle de la bureaucratie russe sur les nations membres du Pacte.

En 1989, néanmoins, cette alliance se désintégrait. Les capitalistes occidentaux y ont vu une gigantesque opportunité de faire des investissements rentables dans toute l’Europe de l’Est, y compris en Russie, en profitant du rétablissement du capitalisme qui était alors à l’ordre du jour. Cependant, ils craignaient que l’armée soviétique n’intervienne pour interrompre ce processus.

La bureaucratie soviétique avait utilisé ses troupes pour écraser des mouvements révolutionnaires en Hongrie en 1956 et à Prague en 1968. A l’époque, ces soulèvements avaient visé à une révolution politique contre la bureaucratie plutôt qu’à la restauration du capitalisme, mais, en 1989, cela n’empêchait pas les capitalistes de craindre que l’armée n’intervienne à nouveau. Au sein de l’establishment militaire soviétique, il existait en effet un attachement très fort, non pas au socialisme, mais au prestige militaire de l’Union soviétique et du Pacte de Varsovie.

Cette situation poussa l’Occident à faire toute une série de promesses aux dirigeants soviétiques, et notamment à s’engager à ne pas étendre l’OTAN. Le président américain Bush promit même à Gorbachev qu’il ne profiterait pas des mouvements qui éclataient alors en Europe de l’Est pour nuire aux intérêts de sécurité soviétiques. Cette question fut particulièrement sensible lors de la réunification allemande en 1990.

Le ministre des Affaires étrangères d’Allemagne de l’Ouest, Hans-Dietrich Genscher, fit alors un discours dans lequel il déclarait que, pour ne pas nuire à la sécurité de l’URSS, l’OTAN devait exclure toute « extension de son territoire vers l’Est, c’est-à-dire toute avancée vers la frontière soviétique ». Le Traité sur l’unification allemande, signé par les deux Républiques allemandes, l’Union soviétique, la France, le Royaume-Uni et les Etats-Unis, stipulait que, même si la nouvelle Allemagne unifiée était libre de rejoindre l’OTAN, aucun soldat étranger ne devait être stationné sur l’ancien territoire de la RDA.

En mars 1991, quelques mois à peine avant la dissolution du Pacte de Varsovie, le Premier ministre britannique John Major affirmait à Gorbachev qu’il n’était « pas question de renforcer l’OTAN » et qu’une « extension de l’OTAN était inenvisageable ». Le Pacte de Varsovie fut donc dûment dissous le 1er juillet 1991.

Sous le titre Extension de l’OTAN – ce que Gorbachev a entendu, les « Archives sur la Sécurité Nationale » de l’Université Georges Washington ont rassemblé une série de documents qui montrent la frénésie diplomatique qui fut alors de mise pour offrir des garanties aux dirigeants soviétiques. Ces documents ne laissent pas de place au doute sur ce qui fut promis ou non à cette époque. Ces promesses furent néanmoins violées à peine quelques années plus tard.

Le pillage de l’Europe de l’Est

L’oligarchie qui était alors créée en Russie par le pillage des propriétés d’Etat était encore trop faible pour s’affirmer. L’économie était en chute libre et la résistance de la classe ouvrière n’avait pas encore été vaincue. La Russie des années 1990 était devenue un terrain de jeu pour les oligarques et pour le capital financier occidental.

Ce processus se personnifiait dans la figure du président Eltsine, qui s’appuyait sur l’Ouest pour se maintenir au pouvoir. Si Gorbachev avait essayé de faire l’équilibre entre les réformes capitalistes et l’ancienne économie planifiée, Eltsine devint l’incarnation des réformes libérales et de la contre-révolution franche et ouverte. A plusieurs moments, l’Occident a dû intervenir pour affermir la position de Gorbachev contre les mobilisations des travailleurs et contre une fraction de la bureaucratie qui n’avait pas encore été complètement gagnée au capitalisme.

Lorsque Poutine se prépara à prendre la relève d’Eltsine, il s’appuya lui aussi sur l’Occident, et rencontra même Tony Blair en public. Il était supposé être le nouvel « homme des Occidentaux » à Moscou. A ce moment-là, la restauration du capitalisme signifiait que la Russie était soumise à l’impérialisme occidental.

L’Occident développait son influence dans toute l’Europe de l’Est. La classe ouvrière de la région avait été profondément démoralisée par le processus de restauration du capitalisme. Elle était mûre pour l’exploitation et c’est précisément cela que le capital occidental recherchait.

Le capitalisme allemand joua un grand rôle dans ce processus, et devint un acteur majeur en Europe centrale et orientale ainsi que dans les Balkans. Il joua notamment un rôle décisif dans la dislocation réactionnaire de la Yougoslavie. De son côté, le capital financier suédois prit le contrôle du secteur bancaire des pays baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie). Dans toute l’Europe de l’Est, des industries entières, et avant tout les plus profitables, furent raflées par les entreprises européennes, comme ce fut le cas avec l’absorption de Škoda par Volkswagen. Mais ces nouvelles acquisitions restaient vulnérables face à une Russie qui commençait à se remettre sur pied.

La guerre de Tchétchénie, lors de laquelle la Russie écrasa brutalement les aspirations indépendantistes tchétchènes, fut un signe que la Russie n’était plus aussi négligeable qu’elle l’était jusqu’alors. Cette guerre fut aussi un élément clé de la campagne présidentielle de Poutine. Celui-ci plaça son mandat présidentiel sous le signe d’une résurgence de la Russie, et alla même jusqu’à restaurer l’hymne national soviétique – doté de nouvelles paroles nationalistes russes.

Des promesses brisées

Si les oligarques russes étaient des voleurs, leurs homologues d’Europe de l’Est s’étaient eux aussi enrichis par le dépeçage des propriétés d’Etat, mais ils s’inquiétaient alors à nouveau de leur puissant voisin de l’Est. L’intégration officielle dans la sphère d’influence occidentale était donc une option séduisante pour s’en protéger.

Très rapidement, entre 1999 et 2004, la plupart des pays de l’ancien Pacte de Varsovie furent intégrés à l’OTAN. Cette inclusion, et en particulier celle des pays baltes, amena l’OTAN aux frontières de la Russie.

Des troupes américaines pouvaient maintenant être déployées à la frontière russe, à deux heures de route de Saint-Pétersbourg. Pour éviter que la provocation ne soit trop grande, aucune troupe américaine ne fut déployée dès ce moment-là. Les Etats-Unis s’en tenaient encore à l’accord qui stipulait qu’aucun de leurs soldats ne devait stationner de façon permanente à l’Est de l’Allemagne. Cela n’allait pas durer.

En 1998, Madeleine Albright, la secrétaire d’Etat de Clinton, décrivait quelle était alors l’opinion des Russes : « Eltsine et ses compatriotes étaient fermement opposés à l’agrandissement [de l’OTAN], qu’ils percevaient comme une stratégie visant à tirer profit de leur faiblesse et à les isoler ».

A peu près au même moment, l’OTAN mena une campagne de 78 jours de bombardements contre la Yougoslavie, causant d’énormes dégâts économiques. Dans une conférence sur la crise de 2014 en Ukraine, le professeur John Mearsheimer, de l’université de Chicago, expliquait ce que représentait cette campagne : « non seulement l’OTAN est intervenue dans les affaires intérieures d’un Etat non-membre de l’OTAN, mais il a pris position contre les Serbes, alliés des Russes, et l’a fait sans aucun accord du Conseil de Sécurité de l’ONU ».

Cela fut suivi de l’occupation du Kosovo, lors de laquelle des unités russes eurent un face-à-face tendu avec les troupes de l’OTAN ; de l’invasion de l’Afghanistan, pour lequel les Américains eurent abusivement recours à l’article 5 du traité fondateur de l’alliance, qui traite de la défense mutuelle ; et plus récemment, de l’intervention en Libye. Il était évident que l’OTAN n’était pas qu’une alliance défensive, mais pouvait être utilisée par l’Occident au détriment de la Russie.

La Russie trace une ligne dans le sable

L’OTAN continua son programme d’extension. En 2008, un sommet de l’Alliance atlantique à Bucarest adopta une déclaration qui, si elle refusait la demande d’adhésion immédiate de la Géorgie et de l’Ukraine, stipulait néanmoins que « l’OTAN accueille favorablement les aspirations euro-atlantiques de l’Ukraine et de la Géorgie et leur volonté de rejoindre l’OTAN. Nous avons convenu aujourd’hui que ces deux pays deviendront membres de l’OTAN ».

En réponse à cette déclaration, le ministre adjoint aux Affaires étrangères de Russie déclara : « l’adhésion de la Géorgie et de l’Ukraine à l’alliance est une erreur stratégique majeure qui aura des conséquences sérieuses sur la sécurité pan-européenne ». Poutine affirma que l’appartenance de la Géorgie et de l’Ukraine à l’OTAN serait une « menace directe » contre la Russie.

Dans un message du 1er février 2008, qui a fuité ensuite, l’ambassadeur américain à Moscou expliquait quelle était la position russe :

« Les aspirations de l’Ukraine et de la Géorgie à rejoindre l’OTAN ne touchent pas seulement une corde sensible en Russie, elles causent de sérieuses inquiétudes quant à leurs conséquences sur la stabilité de la région. Non seulement la Russie se sent encerclée, et victime de manœuvres pour affaiblir son influence dans la région, mais elle craint aussi des conséquences imprévues et incontrôlées qui pourrait affecter sérieusement les intérêts russes en matière de sécurité. Des experts nous disent que la Russie est particulièrement inquiète que les divisions en Ukraine sur la question de l’adhésion à l’OTAN, à laquelle est opposée la majorité de la communauté ethnique russe en Ukraine, ne débouchent sur une crise, sur des violences, voire même sur une guerre civile. Dans cette situation, la Russie se retrouverait placée devant le choix d’intervenir ou non, et c’est une décision qu’elle ne veut pas avoir à prendre. » (Cable: 08MOSCOW265_a)

A la même époque, les Etats-Unis entretenaient l’idée d’implanter un système de défense anti-missile en Pologne. Le gouvernement polonais poussait dans ce sens, non pas tant parce que cela aurait protégé la Pologne d’éventuels missiles, mais parce que cela signifiait l’établissement d’une base militaire américaine de façon permanente dans le pays. En juillet 2008, une déclaration du ministère des Affaires étrangères russe reprenait une formule déjà utilisée plus tôt par Poutine en affirmant que, si le projet était poursuivi, « nous serons contraints de réagir non par la diplomatie, mais par des moyens militaires et techniques ». Officiellement, le projet polonais était défensif et ne visait pas la Russie, mais il ne s’agissait là que de formules officielles.

Il existe des précédents en matière de positionnement de missiles. Les Etats-Unis et leurs alliés aiment prétendre qu’implanter des soldats ou des missiles en Europe de l’Est n’est pas du tout une manœuvre agressive. Par contre, Washington défend la « doctrine Monroe » qui s’oppose à ce qu’une autre puissance impérialiste positionne des troupes où que ce soit dans les Amériques. Savoir ce que les Etats-Unis feraient si une puissance rivale positionnait ses troupes et des missiles dans les Caraïbes, par exemple, ne suppose pas un effort d’imagination, car cela s’est déjà produit. Pendant la crise des missiles de Cuba, Washington a menacé de déclencher une guerre nucléaire, après l’implantation de troupes et de missiles soviétiques à Cuba. On peut facilement imaginer quelle serait la réaction du gouvernement américain aujourd’hui si la Chine positionnait des troupes ou des missiles à Cuba ou au Mexique.

Les provocations constantes de l’OTAN ont poussé la Russie et Poutine à tracer une ligne dans le sable. Ils ont profité du conflit entre la Géorgie et l’Ossétie du Sud pour envahir la Géorgie. Après douze jours de guerre, la Géorgie a été contrainte d’accepter l’indépendance de facto de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie. Par ailleurs, même si cela n’a jamais été écrit dans les accords formels, cette guerre a aussi empêché la Géorgie d’adhérer à l’OTAN.

L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais l’Occident n’avait pas abandonné ses espoirs d’étendre sa sphère d’influence. Des concessions ont certes été faites par les Américains, notamment à travers l’abandon des projets de bases de missiles en Pologne. Néanmoins, un nouveau et sérieux point de tension apparut en Ukraine – qui fut le prélude à la guerre actuelle.

Le mouvement de Maïdan

En 2013, le président ukrainien Ianoukovitch négociait des accords commerciaux avec l’Europe et essayait de maintenir un certain équilibre entre la Russie et l’Occident. Il avait négocié un accord d’association avec l’UE, mais cela menaçait les relations entre l’Ukraine et la Russie.

Poutine s’opposa à cet accord, qu’il voyait (à raison) comme une tentative de placer l’Ukraine sous l’influence de l’UE. Les oligarques d’Ukraine orientale se rangèrent du côté de Poutine, car ils craignaient de perdre l’accès au marché russe. Poutine proposa alors la tenue de négociations trilatérales entre la Russie, l’UE et le FMI, mais Bruxelles refusa cette proposition. L’offre faite par l’UE à l’Ukraine était clairement « à prendre ou à laisser », car les Européens n’avaient pas envie de s’engager largement pour soutenir la fragile économie ukrainienne. Le milliard de dollars promis par les Européens était en réalité dérisoire, surtout alors que la Russie offrait une somme quinze fois supérieure, si l’Ukraine acceptait un accord commercial avec elle. Sans surprise, Ianoukovitch choisit l’offre russe.

Commentant l’opposition des Russes à l’accord avec l’Ukraine, Angela Merkel déclara alors que « la guerre froide était finie ». Mais les actes tant du gouvernement russe que de l’Occident montraient que ce n’était pas le cas. Elle ajouta d’ailleurs qu’elle « avait espéré mieux » de la part de Ianoukovitch.

Les Occidentaux avaient utilisé la promesse d’une association à l’UE pendant assez longtemps, en l’accompagnant de promesses d’investissements et d’un accès au marché du travail européen. Cela poussa une couche de la population à descendre dans les rues pour soutenir l’accord d’association, au sein du mouvement « EuroMaïdan ». Ces mobilisations furent ensuite appuyées par les dirigeants européens.

Comme l’a bien montré la suite des événements, l’UE n’avait en réalité aucune intention d’accepter la demande d’adhésion de l’Ukraine. Elle se satisfaisait d’arracher définitivement l’Ukraine à l’orbite russe, même au prix d’une guerre civile, mais elle ne voulait pas lui fournir un véritable appui économique. Encore aujourd’hui, les dirigeants européens sont opposés à l’adhésion de l’Ukraine à l’UE. Si cela devait se produire, les Ukrainiens auraient accès à la libre circulation européenne et aux budgets communs, et c’est un scénario qui n’intéresse pas le moins du monde les capitalistes européens.

Alors que les manifestations de Maïdan se développaient, les Européens n’en étaient pas moins prêts à défendre le droit de principe pour l’Ukraine de rejoindre l’UE. Le ministre allemand des Affaires étrangères, Guido Westerwelle, déclarait que les mobilisations montraient que « le cœur des Ukrainiens bat à l’européenne ». Cela ne signifiait néanmoins pas qu’ils pourraient rejoindre l’Union européenne.

Alors que les manifestations se développaient, les Etats-Unis commencèrent à s’impliquer. Le 3 décembre 2013, le porte-parole de la Maison-Blanche Jay Carney déclarait :

« La violence et l’intimidation ne devraient avoir aucune place dans l’Ukraine d’aujourd’hui. Nous continuons à soutenir les aspirations du peuple ukrainien à une démocratie européenne prospère. L’intégration européenne est la voie la plus sûre vers la croissance économique et le renforcement de la démocratie européenne. »

Mais l’aile la plus agressive de la bourgeoisie américaine voulait aller encore plus loin. Le sénateur John McCain fit alors plusieurs déclarations martiales et vint même faire un discours sur la place Maidan le 15 décembre. La préparation d’un coup d’Etat était en marche.

Un enregistrement d’une conversation entre le secrétaire d’Etat américain et l’ambassadeur des Etats-Unis en Ukraine a été posté sur YouTube, très probablement par les services secrets russes. Il s’agit néanmoins d’une preuve claire de l’implication des Etats-Unis dans la planification du renversement de Ianoukovitch.

Cette implication américaine visait un but simple : installer un gouvernement favorable à l’Occident, qui signerait l’accord avec l’UE et pousserait pour l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. On peut douter que Washington ait vraiment eu l’intention de laisser l’Ukraine rejoindre véritablement l’OTAN, mais les dirigeants occidentaux prévoyaient en tout cas de continuer à agiter l’espoir de la prospérité (sous la forme d’une inclusion dans l’UE) et de la sécurité militaire (sous la forme d’une adhésion à l’OTAN) sous le nez des Ukrainiens.

Le coup d’Etat eut finalement lieu le 22 février 2014. Le nouveau régime fit immédiatement la démonstration de ses intentions anti-russes. Le lendemain même de son arrivée au pouvoir, le parlement abrogeait la loi sur les langues minoritaires, qui donnait un statut officiel à la langue russe dans certaines régions du pays. Un mois plus tard, il signait l’accord d’association avec l’UE.

Dans le cadre de la mobilisation contre Ianoukovitch, les impérialistes et les oligarques pro-occidentaux avaient ramené à la vie les fantômes des groupes fascistes collaborateurs des nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Les néo-nazis ont fourni les troupes de choc du mouvement de Maïdan. Le nouveau régime intégra ensuite l’héritage des collaborateurs nazis dans ses institutions, y compris le slogan « Gloire à l’Ukraine ! Gloire aux héros ! », qui devint même une devise officielle de l’armée ukrainienne. D’une façon assez répugnante, ce slogan a été repris ces dernières semaines par les libéraux d’Occident.

La réaction de Poutine et du gouvernement russe à ces événements fut, sans surprise, hostile. Le nouveau régime représentait une menace, en particulier contre la base navale russe de Sébastopol. En l’espace d’un mois, Poutine avait occupé et annexé la Crimée pour assurer l’accès de la flotte russe à la mer Noire. Il apporta aussi un appui aux rebelles séparatistes du Donbass – d’abord avec réticence, puis en force. Cet appui se manifesta notamment lors des deux occasions où il semblait qu’ils allaient être vaincus par l’armée ukrainienne.

D’une façon assez ironique, le principal acquis du mouvement nationaliste ukrainien fut donc la perte de trois importantes régions d’Ukraine. Tout ceci fut clairement encouragé du début à la fin, par les Etats-Unis, mais aussi, bien que de façon plus réticente, par l’UE.

Les ingérences de l’OTAN

En 2017 et 2020, l’OTAN a intégré deux nouveaux pays qui étaient auparavant dans la sphère d’influence de la Russie : le Monténégro et la Macédoine. En elles-mêmes, ces intégrations n’ont rien de décisif, mais elles montraient que l’OTAN est prête à continuer son extension, peut-être même en Ukraine.

Les Etats-Unis et l’UE ont continué à pousser l’Ukraine contre la Russie, et l’ont même encouragée à violer les accords de Minsk, auxquels les nationalistes ukrainiens étaient opposés dès le début. Des drones de combat furent fournis à l’Ukraine par la Turquie, et des missiles anti-chars « Javelin » par les Etats-Unis. Tout cela préparait une nouvelle offensive contre le Donbass. En janvier de cette année encore, le secrétaire du Conseil ukrainien de Défense et de sécurité nationale, Oleksiy Danilov, déclarait :

« L’application des accords de Minsk signifie la destruction du pays. Quand ils ont été signés avec un revolver russe sur notre tempe – et sous le regard des Allemands et des Français – il était déjà clair pour toute personne sensée qu’il serait impossible de les appliquer. »

Le gouvernement ukrainien continuait à se montrer hostile envers la minorité russophone : en 2019, Zelensky mit en place une loi sur les langues, qui imposait l’usage de l’ukrainien dans les services et dans l’éducation. Il était maintenant passible d’une amende pour le serveur d’un café d’accueillir quelqu’un en russe, sauf si le client le demande explicitement. Parallèlement, les écoles qui avaient jusqu’à présent enseigné en russe, se le voyaient interdire. C’était une nouvelle provocation contre la minorité russe – et la Russie.

Et la pression continuait de s’accumuler. Au printemps 2021, l’OTAN a organisé un gigantesque exercice militaire nommé « Defender Europe 2021 », qui comprenait notamment des manœuvres dans les pays baltes et en Pologne. L’Ukraine était l’un des 26 pays participants. D’après l’armée américaine, cet exercice « démontre la capacité [des Etats-Unis] à être un partenaire stratégique de sécurité dans les Balkans et autour de la mer Noire, tout en maintenant nos capacités en Europe du Nord, dans le Caucase, en Ukraine et en Afrique ». C’est-à-dire toutes les zones que la Russie et l’Occident se disputent. L’OTAN affirme bien sûr que tout cela n’est en rien hostile à la Russie. Mais ces exercices sont aussi amicaux que l’étaient les exercices organisés par la Russie en Biélorussie avant l’invasion de l’Ukraine. Durant ces exercices de l’OTAN, des bombardiers stratégiques américains B1 ont frôlé l’espace aérien russe, forçant la Russie à mobiliser des avions de chasse en urgence.

A l’été 2021, le gouvernement britannique a envoyé un navire de guerre, le « HMS Defender », dans les eaux territoriales russes, au sud de la Crimée. Il s’agissait d’envoyer un signal à la Russie, pour lui montrer que la Grande-Bretagne ne reconnaissant pas la Crimée comme russe et qu’il s’agissait là des « eaux territoriales ukrainiennes ». En octobre, les Etats-Unis ont à nouveau envoyé des bombardiers aux limites de l’espace aérien russe, cette fois au-dessus de la mer Noire. En septembre, sous le couvert du « Partenariat pour la Paix », l’OTAN a organisé des exercices en Ukraine, avec la participation de troupes américaines.

Par ailleurs, les pays de l’OTAN ont largement contribué à la formation des forces armées ukrainiennes. Au sein du centre d’entraînement de Yaroviv, entre Lviv et la frontière polonaise – aussi connu sous le nom orwellien de « Centre international pour la sécurité et le maintien de la paix » – des instructeurs de l’OTAN forment depuis 2015 l’armée ukrainienne selon les standards de l’OTAN. Cela concerne notamment les bataillons néo-nazis membres de la garde nationale ukrainienne. C’est cette base qui a été détruite par des frappes russes le 12 mars.

Le but de tout ceci est clair. L’OTAN le reconnaît même assez franchement : il s’agit de montrer sa capacité à envoyer des troupes en Europe de l’Est, pour préparer un conflit contre Moscou et soutenir l’Ukraine dans sa guerre contre la Russie. Bien sûr, comme l’ont montré les événements, l’OTAN n’avait aucune intention de réellement mener une guerre, mais ils voulaient envoyer un signal.

Un journaliste de MSNBC, Zeeshan Aleem, a très bien résumé ce processus : « en faisant miroiter à l’Ukraine son adhésion à l’OTAN pendant des années sans jamais la mettre en pratique, l’OTAN a créé une situation qui a poussé l’Ukraine à jouer les durs face à la Russie – sans avoir la moindre intention de défendre l’Ukraine par la force si jamais Moscou décidait que Kiev est allé trop loin. »

Le professeur Mearsheimer l’a résumé encore plus crûment en 2015 : « L’Occident est en train de pousser l’Ukraine dans une voie sans issue et elle n’en sortira pas intacte ». Il ajoutait :

« Nous encourageons les Ukrainiens à jouer les durs face à la Russie. Nous poussons les Ukrainiens à penser qu’ils vont être intégrés à l’Occident parce qu’au final, nous nous allons vaincre Poutine et faire les choses comme nous voulons. »

Au final, après avoir joué des muscles face à la Russie, l’Ukraine est en train d’être détruite. Il n’y a aucun moyen de savoir si les dirigeants occidentaux, comme Biden et Johnson, étaient conscients que la Russie envahirait réellement l’Ukraine, mais ce qui est sûr, c’est qu’ils étaient prêts à prendre ce risque. Ils sont montés sur leurs grands chevaux pendant tout l’automne et l’hiver dernier, pour défendre le droit de l’Ukraine à rejoindre l’OTAN, comme ils avaient défendu son droit à rejoindre l’UE. Plus exactement, ils défendaient son droit à demander de rejoindre l’OTAN et l’UE, parce qu’il n’est pour l’instant pas prévu que l’Ukraine soit acceptée dans l’une ou l’autre de ces deux organisations.

Qui est responsable ?

Avec aujourd’hui près de deux millions de réfugiés et la plupart des villes d’Ukraine assiégées et bombardées, beaucoup s’interrogent sur les responsabilités de ce gâchis. L’Occident blâme Poutine et se demande même s’il ne serait pas devenu fou. Mais, si l’on regarde au-delà des gros titres, ce conflit n’est en fait que la partie visible de la confrontation entre la Russie et les pays de l’OTAN.

L’impérialisme occidental a constamment tenté de repousser les frontières de l’OTAN et de l’UE vers l’Est. Tout au long de ce processus, la Russie a expliqué qu’elle ne l’accepterait pas et a même menacé d’employer la force. Lorsque les menaces ne suffisaient pas, elle a utilisé la force, comme en Géorgie, dans le Donbass ou en Syrie. Il était évident que la Russie était prête à utiliser des moyens militaires pour défendre ses intérêts.

L’Occident ne savait sans doute pas jusqu’où il pouvait aller avant que Poutine ne réagisse. Cela ne l’a pas empêché de parier la vie des Ukrainiens sur la probabilité que Moscou bluffe. Le peuple ukrainien en paie le prix aujourd’hui.

Cet hiver, les Etats-Unis auraient pu faire des concessions. Ni l’UE, ni l’OTAN n’étaient réellement prêtes à laisser l’Ukraine les rejoindre. Ils auraient donc pu conclure un accord avec Poutine, qui réclamait des garanties écrites puisque les paroles semblaient de peu de valeur.

Au lieu de cela, Biden, Johnson et Macron sont montés sur leurs grands chevaux, parlant de la « souveraineté ukrainienne », de son « droit à rejoindre l’OTAN », etc. Ils poussèrent aussi le gouvernement ukrainien à adopter une ligne de fermeté face à la Russie. Le message était : « allez-y, on est derrière vous ». Tout ceci, loin de rassurer les Russes, n’a fait que les inquiéter davantage.

Seuls Macron et Scholtz semblent avoir eu quelques doutes. Ils craignaient l’afflux de millions de réfugiés, le coût monstrueux que supposerait une reconstruction de l’Ukraine, et, surtout, la menace qui planait sur les approvisionnements en essence et en gaz.

Les puissances occidentales étaient alors (et continuent aujourd’hui à être) prêtes à se battre jusqu’à la dernière goutte de sang pour défendre le droit de l’Ukraine à rejoindre l’OTAN – la dernière goutte de sang ukrainien, bien sûr.

Il n’y a, bien sûr, absolument rien de progressiste dans l’invasion russe. Tous les discours de Poutine sur la dénazification, même s’ils peuvent être populaires en Russie, ne sont que de la propagande. L’effet immédiat de cette invasion est au contraire de renforcer, au moins temporairement, les forces réactionnaires des deux camps. Cela menace aussi de susciter de profondes divisions entre les travailleurs ukrainiens et russes.

Pour autant, réduire cette crise à la seule invasion russe de l’Ukraine n’est pas correct, et ne fait que dissimuler le rôle que l’OTAN a joué et continue de jouer en aggravant les tensions. Loin d’une alliance défensive, il s’agit d’une organisation dirigée avant tout contre la Russie en Europe de l’Est, et qui continue de faire avancer ses positions de plus en plus.

L’OTAN, tout comme l’UE, est un outil de défense des intérêts occidentaux en Europe de l’Est contre ceux de la Russie – et de la Chine, si cela est nécessaire. La guerre en Ukraine porte précisément sur le niveau d’influence que les pays de l’OTAN (et avant tout les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne) auront en Ukraine. Puisqu’aucun pays de l’OTAN n’est prêt à intervenir directement, c’est une guerre par procuration qui oppose l’armée russe aux Occidentaux, à travers l’armée ukrainienne qui est armée, financée et équipée par l’OTAN.

De cela, nous pouvons aussi conclure que cette guerre n’a rien à voir avec « l’autodétermination » de l’Ukraine, ou sa « souveraineté » mais vise plutôt à savoir quelle puissance impérialiste pourra la dominer. Sera-t-elle placée sous la domination russe, sous la domination occidentale ou arriveront-ils à un accord pour l’exploiter en commun ? N’ayant pas réussi à régler cette question par la diplomatie, ils essaient de la résoudre par la force. Comme le disait Clausewitz, « la guerre est le prolongement de la politique par d’autres moyens ».

Il y a un peu plus d’un siècle, Lénine soulignait que le capitalisme menait inévitablement à l’impérialisme. C’est le sens du titre de son livre l’impérialisme, stade suprême du capitalisme. La bourgeoisie et les différentes nuances de pacifistes prétendent que c’est faux, et qu’en fait le capitalisme (et même l’impérialisme) mène à la paix et à la stabilité. C’est ainsi qu’ils justifient l’existence de l’OTAN : « si seulement l’OTAN pouvait dominer toute l’Europe orientale, alors nous aurions la paix », prétendent-ils. Mais la réalité est toujours concrète, et elle est à l’opposé de leurs racontars.

L’effondrement de l’URSS n’a pas produit de « dividendes de la paix », comme le prétendaient Thatcher et Bush. Au contraire. Les dépenses militaires atteignent des niveaux inédits, et les conflits entre impérialistes ne font que s’intensifier. L’expansion de l’OTAN en est une des manifestations.

Cette guerre est le produit d’intérêts capitalistes opposés. Il s’agit de savoir jusqu’où l’OTAN peut mener ses projets impérialistes, et jusqu’où l’impérialisme mineur de la Russie peut résister et regagner une partie de ses sphères d’influence.

La tâche des marxistes est d’expliquer patiemment tout cela aux travailleurs de tous les pays. Nous devons expliquer que tant que le capitalisme survivra, les guerres à propos des marchés et des sphères d’influence continueront. La barbarie capitaliste ne s’arrêtera pas avec la guerre en Ukraine. D’autres guerres sont inévitables. Ce n’est que lorsque les travailleurs de tous les pays mettront fin au capitalisme que nous en verrons la fin.

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