« Les conditions économiques avaient d’abord transformé la masse du pays en travailleurs. La domination du capital a créé à cette masse une situation commune, des intérêts communs. Ainsi cette masse est déjà une classe vis-à-vis du capital, mais pas encore pour elle-même. Dans la lutte… cette masse se réunit, elle se constitue en classe pour elle-même. Les intérêts qu’elle défend deviennent des intérêts de classe. » -Karl Marx, 1847

Une vague de syndicalisation aux États-Unis suscite l’enthousiasme et l’inspiration des travailleurs partout dans le monde. Un premier entrepôt d’Amazon, à Staten Island, New York, est maintenant représenté par le syndicat indépendant Amazon Labor Union. Des dizaines de Starbucks se syndiquent chaque semaine avec Starbucks Workers United. Un premier groupe de travailleurs d’un Apple Store a signé ses cartes pour rejoindre les Communication Workers of America. Il y a eu 589 demandes d’accréditation syndicale au National Labour Relations Board des États-Unis jusqu’à présent cette année, le double comparé à 2021 à pareille date.

Ces luttes pour la syndicalisation font toutes parties d’un même processus. La crise du capitalisme écrase les travailleurs de tout son poids, et ceux-ci commencent à résister. Ils comprennent de plus en plus qu’ils ne peuvent compter que sur leurs propres moyens. 

Les États-Unis sont la nation capitaliste la plus puissante au monde. Le socialisme ne pourra ultimement pas en arriver à la victoire sans le succès de la classe ouvrière américaine. Les luttes que nous voyons actuellement sont justement le début du réveil de ce colosse qui changera le cours de l’histoire.

Pas sorti de nulle part

Les travailleurs américains ont subi des reculs constants depuis des décennies. Tandis que la productivité a augmenté de 70% entre 1979 et 2019, les salaires ont seulement augmenté de 12% durant la même période. Sans surprise, cela coïncide avec un recul des syndicats. Le taux de syndicalisation est passé de 20,1% en 1983 à un maigre 10,5% en 2018. Les travailleurs sont davantage exploités, et leur principale organisation de défense a décliné. 

Ce sont les jeunes qui subissent avant tout les contrecoups de la crise. Les « milléniaux » et la « génération Z » n’ont rien connu de l’âge d’or du capitalisme. Les emplois précaires sont la norme. Les maisons sont impossibles à acheter et les loyers augmentent sans cesse. C’est d’ailleurs chez les jeunes que le taux de syndicalisation est au plus bas : il est de 9,4% chez les 25-34 ans, et un maigre 4,2% chez les 16-24 ans. 

La COVID-19 est venue frapper une classe ouvrière déjà pressée comme un citron. Les ventes en ligne ont explosé avec la pandémie, mettant les travailleurs d’Amazon sous une pression énorme – les employés devant uriner dans des bouteilles pour ne pas perdre de temps. Les travailleurs des services sont soudainement devenus des « héros », des « travailleurs essentiels » – mais sont restés à des salaires de crève-faim et dans des conditions de pire en pire. Les travailleurs américains sont parmi les plus stressés au monde : 57% d’entre eux rapportent être stressés quotidiennement, comparé à une moyenne de 43% dans le monde.

À cela s’ajoute l’inflation qui atteint des sommets jamais vus depuis des décennies, maintenant un énorme 8,5% aux États-Unis. Quiconque ne reçoit pas une augmentation de salaire de 8,5% vit donc une perte de salaire réel. Et pendant ce temps, les PDG ont reçu des bonus record de 14,2 millions en 2021!

Ce cocktail de déclin des salaires, de conditions d’exploitation qui empirent, d’inflation et d’inégalités montantes allait tôt ou tard entraîner une explosion.

Changement de conscience

Un changement dans la conscience des travailleurs et des jeunes aux États-Unis était observable depuis un bon moment déjà. Nous avons commenté de nombreuses fois au cours des dernières années sur les nombreux sondages démontrant l’intérêt grandissant pour le socialisme et le communisme au pays de l’Oncle Sam.

Mais un phénomène connexe est la montée en popularité des syndicats. Malgré le maigre taux de syndicalisation, le taux d’approbation des syndicats est de 68%, à son plus haut niveau depuis le milieu des années 60. Chez les 18-34 ce chiffre atteint 77%.

Il n’est donc pas surprenant de constater l’enthousiasme suscité par les récentes campagnes de syndicalisation. Dans le cas de l’Amazon Labor Union (ALU), un énorme 75% des Américains sont d’accord pour dire que les travailleurs d’Amazon ont besoin d’un syndicat. Ce chiffre monte à 83% chez les 18-34 ans, et atteint même 71% chez les partisans de Donald Trump! L’enthousiasme touche toutes les couches de la classe ouvrière, au-delà des divisions partisanes habituelles de la politique américaine. Cela montre également que des supporters de Trump pourraient être attirés vers des politiques de classe, si un véritable parti des travailleurs existait aux États-Unis pour défendre de telles politiques.

Les récentes campagnes de syndicalisation démontrent ce que les marxistes disent depuis longtemps. Combien de fois avons-nous entendu que la lutte de classe est dépassée car « la classe ouvrière a changé » ou pire, qu’elle n’existe plus? Que oui, à l’époque de Marx, il y avait des travailleurs d’usines, des mineurs, mais qu’aujourd’hui « c’est différent »? Il ne faut pas beaucoup de perspicacité pour réaliser que la classe ouvrière a beaucoup changé en 150 ans. Le secteur des services, la vente au détail, le divertissement, en particulier, ont gonflé au cours des dernières décennies. 

Mais la même dynamique de lutte de classe se fraie un chemin dans ces secteurs aussi. Les salariés des restaurants, des magasins grande surface, des entrepôts, du secteur des nouvelles technologies, vendent tous leur force de travail pour un salaire, se font faire de la plus-value sur leur dos, et commencent à réaliser la nécessité de se défendre contre la cupidité de leurs patrons. C’est ce que nous voyons présentement. Pour citer Karl Marx, c’est ainsi que les travailleurs passent d’une classe « en soi » à une classe « pour soi ».

Ce qui se passe aux États-Unis fait mentir tous les cyniques qui avaient abandonné la classe ouvrière. Certaines personnes disaient que les secteurs comme la restauration rapide étaient impossibles à syndiquer, par exemple. Les statistiques semblent donner raison aux pessimistes, alors que le taux de syndicalisation des services alimentaires est de seulement 1,2%. De même, les grandes fédérations syndicales semblent avoir laissé tomber ces travailleurs, cherchant à syndiquer surtout les grands milieux de travail – et ce faisant, à faire rentrer de gros montants en cotisations syndicales.

Et pourtant, la campagne de Starbucks Workers United a le vent dans les voiles. Plus de 200 succursales sont en processus d’accréditation syndicale depuis la première victoire à Buffalo. Il suffisait d’un seul bon exemple pour lancer la machine!

La lutte chez Amazon est particulièrement emblématique de la lutte des classes version 21e siècle. Ici nous avons Jeff Bezos, l’homme le plus riche de l’histoire humaine, devant une campagne syndicale indépendante menée par Chris Smalls, un ex-employé d’Amazon congédié en 2020 pour avoir organisé un débrayage pour protester contre le manque de protection face à la COVID. Il avait même été révélé que les dirigeants d’Amazon voulaient que Chris Smalls devienne le visage de la syndicalisation d’Amazon, car ils le considéraient « pas intelligent ni articulé ». Leur condescendance s’est retournée contre eux.

Ici aussi, on nous faisait croire que syndiquer Amazon n’était pas possible. Le Washington Post disait l’an dernier, suite à l’échec de la syndicalisation de l’entrepôt d’Amazon à Bessemer :

« Les travailleurs aujourd’hui peuvent voyager une heure en voiture et ne sont pas si faciles à rejoindre. La productivité même qui rend Amazon financièrement intéressant à syndiquer laisse peu de temps aux travailleurs pour faire une pause et se lier d’amitié avec leurs collègues, ce qui permettrait de construire des réseaux dont les syndicats peuvent tirer parti.

Ce sont là des désavantages structurels auxquels le syndicat est susceptible d’être confronté, quel que soit le site d’Amazon qu’il cible. Ainsi, bien que le nom de la ville puisse être différent dans les futures campagnes syndicales, le résultat pourrait être sensiblement le même. »

L’Amazon Labor Union a fait mentir tous les pessimistes et les sceptiques. Résultat, plus d’une centaine d’entrepôts ont contacté l’ALU depuis la victoire de Staten Island!

Ces événements grandioses ont des répercussions qui dépassent les frontières des États-Unis. Un Starbucks de Calgary tente actuellement de rejoindre les Métallos. Des membres du syndicat Unifor ont distribué des tracts visant à syndiquer les entrepôts d’Amazon en Colombie-Britannique, en Ontario et au Québec, faisant explicitement référence à la victoire de Staten Island. Le Canada est en retard par rapport à la radicalisation à gauche de la classe ouvrière américaine. Mais qu’à cela ne tienne : l’inflation et l’érosion des salaires, les loyers épouvantables et les inégalités font leur chemin ici aussi. Et la classe ouvrière se mettra en marche ici aussi, tôt ou tard. 

Leçons

Ce n’est pas seulement le fait même de la syndicalisation chez Amazon, Starbucks et les autres qui suscite l’intérêt des marxistes. Plus encore, c’est la manière dont ces résultats sont obtenus qui devrait être assimilée par les militants du mouvement ouvrier.

Les travailleurs d’Amazon avaient subi une défaite l’an dernier à Bessemer, en Alabama. Mais la campagne de syndicalisation ne comportait aucune demande concrète. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que des centaines de travailleurs soient sceptiques.

La même dynamique semble s’être reproduite lors de la campagne de syndicalisation d’Amazon en Alberta l’an dernier par le local 362 des Teamsters. Des travailleurs rapportaient qu’il était difficile de trouver des organisateurs du syndicat pour répondre à leurs questions, et le vice-président du local a même affirmé : « Nous ne sommes pas ici pour obtenir vos 30 dollars. Nous sommes ici pour aider à améliorer le milieu de travail, voir si nous pouvons négocier des augmentations de salaire plus importantes […] Nous ne pouvons rien leur garantir. » Comme inspiration, on a vu mieux!

La campagne de Staten Island contrastait drastiquement avec cette approche. L’ALU mettait ouvertement de l’avant des revendications mobilisatrices : un salaire de, justement, 30 dollars l’heure, et deux pauses de 30 minutes payées et une heure de dîner payée. La campagne promettait donc des résultats tangibles, plutôt que de simplement se concentrer sur le fait même d’obtenir un syndicat. Contrairement à une fausse conception répandue, des revendications mineures et « raisonnables » ne sont pas plus réalistes. Au contraire : les travailleurs ne voudront pas prendre de risques et dépenser du temps et de l’énergie dans une lutte pour de petits changements insignifiants. Ils se mobiliseront pour des revendications audacieuses qui en valent la peine. 

Ce qui distingue également la campagne de l’ALU, c’est son caractère « grassroots » – elle est menée par les travailleurs de la base. Le président du syndicat Chris Smalls, ancien employé d’Amazon congédié pour ses efforts de syndicalisation, a campé près de l’entrepôt JFK8 de Staten Island pendant 10 mois. Lui et Derrick Palmer, un employé de l’entrepôt, ont donné tout leur temps pour parler aux travailleurs, les mobiliser et répondre à leurs questions. La campagne a été financée via un GoFundme qui a amassé 120 000 dollars, comparé aux 4 millions de dollars dépensés par Amazon pour combattre l’ALU. Un article de The City explique bien comment les deux dirigeants ont bâti le mouvement :

« Tandis que Smalls passe la majeure partie de ses journées à l’extérieur de JFK8 ou à l’arrêt de bus, Palmer continue de travailler à l’intérieur du bâtiment de quatre étages, discutant avec les travailleurs et se postant dans la salle de pause pendant son temps libre pour évaluer le soutien dont il bénéficie lorsqu’il ne travaille pas dans le département d’emballage […]

Les deux hommes, ainsi qu’une poignée d’autres organisateurs, ont passé les dernières semaines à appeler tous les travailleurs de JFK8 qui ont le droit de voter lors de la prochaine élection syndicale, soit environ 8300 employés.

Certains des travailleurs rejoints par téléphone ont demandé à rencontrer les organisateurs en personne pour discuter de l’effort de syndicalisation. Pour les travailleurs qui ont des questions, elles portent généralement sur les cotisations syndicales et leur fonctionnement, a déclaré Smalls.

“Une fois que nous répondons à leurs questions, ils sont faciles à faire changer d’avis car ils comprennent qu’Amazon leur donne de fausses informations.” »

Les travailleurs n’ont pas accepté les tactiques antisyndicales d’Amazon les bras baissés. Lors des meetings antisyndicaux obligatoire, les employés interrompaient les consultants pour démonter leurs arguments mensongers. Des travailleurs ont même collecté des informations sur les consultants, et distribué des tracts qui les identifiaient avec photo pour que les travailleurs ne leur parlent pas! Les travailleurs ont refusé de se laisser marcher sur les pieds, et ont répliqué à chaque coup par des méthodes originales qui ont pris l’employeur et ses agents anti-syndicaux grassement payés au dépourvu.

Smalls lui-même affirme que leur campagne était très différente des campagnes syndicales habituelles : « Ils [les syndicats traditionnels] aiment s’organiser différemment de ce que nous faisons. Nous sommes davantage sur le terrain. Vous ne trouverez pas un autre président de syndicat qui fait du camping pendant 10 mois. »

Trop souvent, les campagnes de syndicalisation sont menées de manière bureaucratique, sans mobiliser la base et sans confronter les tactiques sales de l’employeur. Cela donne presque l’impression que les dirigeants syndicaux ne font pas confiance aux travailleurs. Et comme nous l’avons vu, ils se concentrent souvent sur la syndicalisation en elle-même, sans la relier à des revendications précises qui peuvent inspirer les travailleurs.

Ce que la campagne de l’ALU montre, c’est que le mouvement syndical a désespérément besoin de renouer avec les méthodes de la démocratie ouvrière. Dans les grèves, les piquets, les campagnes au sein du mouvement syndical, il faut le maximum d’espace pour que les travailleurs prennent les choses en main. La campagne de l’ALU montre ce qui peut être accompli quand on implique la base, et qu’on laisse les travailleurs amener toute leur créativité tout en n’ayant pas peur de mettre de l’avant des demandes audacieuses. 

« La révolution est ici »

Tels ont été les mots utilisés par Chris Smalls après la victoire de l’ALU. Nous partageons entièrement l’enthousiasme qui anime ces militants qui ont accompli ce que nombre de gens croyaient impossible. Les dirigeants des grands syndicats auraient beaucoup à apprendre des méthodes de lutte utilisées pour cette première victoire.

Après les grèves d’enseignantes en 2018 et 2019, le plus grand mouvement de masse de l’histoire du pays en mai-juin 2020, et la montée des grèves à l’automne dernier (le « striketober »), l’impressionnante vague de syndicalisation est la continuité de ce retour de la classe ouvrière américaine. Au risque de nous répéter, des événements semblables surviendront au Québec et au Canada également.

Ce ne sera pas un processus linéaire, mais l’expérience même du système capitaliste poussera les travailleurs à la lutte. L’inflation, qui n’est pas prête de partir, mettra directement des centaines de milliers de travailleurs devant des difficultés grandissantes à payer leurs factures. Des luttes de classe de proportion épique se préparent. Nous ne sommes qu’au début de ce processus qui mènera un nombre grandissant de personnes à la conclusion que le capitalisme lui-même doit disparaître, et doit laisser sa place à une société socialiste où les travailleurs sont en contrôle au lieu que ce soit une minorité de riches.

Nous laisserons le dernier mot à un article du magazine américain Newsweek, qui en arrive aux mêmes conclusions que les marxistes :

« Les salaires, le prix des maisons ou des loyers, le coût des denrées alimentaires et la bataille pour le pouvoir entre les employeurs et le sort des petites entreprises contre les oligopoles seront les questions déterminantes. Les politiques de classe qui ont longtemps dominé l’Europe sont revenues en force, et elles resteront jusqu’à ce qu’elles soient adressées.

Sous sa pierre tombale à Hampstead Heath, Karl Marx doit sourire. »

Notre revue


 

  Révolution 41 layout page 001

Facebook