Depuis le premier tour de l’élection présidentielle, les dirigeants de la plupart des syndicats et partis de gauche appellent à « faire barrage au Rassemblement National », le 24 avril prochain. Certains appellent explicitement à voter pour Macron. D’autres appellent à ne pas voter pour Le Pen. D’autres, enfin, appellent à « battre Le Pen ».

Du point de vue de la scolastique médiévale, la différence entre ces trois positions est certainement digne d’intérêt, au même titre que les controverses sur le sexe des anges. Mais du point de vue de la lutte des classes, il s’agit d’une seule et même erreur : le « front républicain contre l’extrême droite ». Ce « front » avec LREM – car il s’agit de cela, concrètement – est une politique de collaboration de classe. Et l’alternative à cette politique erronée, c’est une politique de lutte des classes.

Au premier tour, la candidature de Mélenchon représentait la seule chance de victoire, à gauche. Son élimination nous laisse face à deux implacables ennemis de notre classe, deux politiciens bourgeois déterminés à nous faire payer la crise de leur système : le capitalisme. En conséquence, la lutte contre ce système et contre tous les politiciens bourgeois ne peut plus se développer sur le terrain des élections présidentielles. Par contre, cette lutte peut se poursuivre – et même s’intensifier – sur tous les autres terrains : manifestations, grèves, rassemblements, meetings, renforcement des organisations syndicales des travailleurs, etc. Quant à la lutte électorale, elle va se poursuivre dans le cadre des élections législatives, qui se tiendront dans deux mois ; mais la lutte électorale est terminée en ce qui concerne la présidentielle.
La « différence de nature »

Les étudiants de plusieurs universités – notamment à Paris – ont montré l’exemple : ils se sont mobilisés pour protester contre le résultat du premier tour, c’est-à-dire contre Le Pen et Macron. A la Sorbonne et ailleurs, ils ont été violemment réprimés par la police. A Sciences Po, ils ont été agressés par des militants d’extrême droite. On est habitués à une telle répression et à de telles agressions, sous le gouvernement de Macron. Son mandat s’est distingué par une extrême brutalité policière, qui a atteint des sommets lors du mouvement des Gilets jaunes. Quant aux violences des groupuscules d’extrême droite, elles ont bénéficié d’une bienveillante impunité.

Il faut souligner ceci, car c’est au nom d’une « différence de nature » – entre LREM et le RN – que les partisans du « front républicain » appellent à voter Macron (ou à « ne pas voter Le Pen », etc.). C’est notamment le cas de Jean-Luc Mélenchon. Voici comment il explique en quoi consiste, précisément, cette « différence de nature » : « Marine Le Pen ajoute au projet de maltraitance sociale qu’elle partage avec Emmanuel Macron un ferment dangereux d’exclusion ethnique et religieuse. Un peuple peut être détruit par ce type de division. (…) J’admets que mon appréciation ici est autant morale et philosophique que politique. C’est pourquoi j’ai dit et je répète que pas une voix ne devrait se porter sur la candidate d’extrême droite. »

Le problème saute aux yeux : les faits contredisent l’affirmation d’une telle « différence » entre Le Pen et Macron. Pendant cinq ans, le gouvernement Macron n’a pas cessé de nourrir un « ferment dangereux d’exclusion ethnique et religieuse ». Il a eu systématiquement recours à la propagande raciste et à la stigmatisation des musulmans. Dans ce domaine comme dans celui de la répression policière, il est allé encore plus loin que ses prédécesseurs. Mélenchon a-t-il oublié la croisade du gouvernement Macron contre l’« islamo-gauchisme » ? A-t-il oublié toutes les autres croisades du même genre ? On suppose que non. Mais telle est la logique du « front républicain » : elle implique de faire abstraction de la réalité concrète. Mélenchon, d’ailleurs, le reconnait indirectement : il noie les faits politiques dans la brume d’une « appréciation morale et philosophique ». Au lieu de clarifier la situation, cela jette la confusion dans les esprits.

Les implorations de Roussel

Fabien Roussel est un partisan enthousiaste du « front républicain ». Il en pousse donc très loin la logique erronée. Voici, par exemple, des extraits de sa déclaration consécutive aux résultats du premier tour : « L’extrême droite accède au second tour, avec une réserve de voix faisant peser une menace majeure sur l’avenir de la République. Le président-candidat est le premier responsable de cette situation. (…) Une large partie de la France vient de lui dire qu’elle ne supportait plus son comportement méprisant et sa volonté d’enrichir les plus riches. Il appartient maintenant à Emmanuel Macron de dire qu’il a entendu le message. C’est à lui de parler ! Il doit dire, aujourd’hui, clairement qu’il renoncera à ses réformes insensées. (…) Pour ma part, dimanche 24 avril, je ferai le choix de la responsabilité. (…) J’appelle à battre l’extrême droite, à la mettre en échec en se servant du seul bulletin qui sera à disposition. »

Mélenchon passe sous silence la politique raciste de Macron ; Roussel, lui, implore Macron de nous épargner cinq ans de régression sociale supplémentaires. Au lieu d’appeler à la lutte des classes contre Le Pen et Macron, au lieu d’expliquer que seules des luttes massives permettront de faire reculer le prochain gouvernement (quel qu’il soit), Roussel appelle à voter Macron – et appelle Macron à renoncer à son programme, le programme de la bourgeoisie. Inutile de nous organiser et de nous préparer à de grandes luttes : il suffit que Macron renonce aux « réformes insensées » qu’il prévoit de nous infliger.

Hélas ! Du point de vue de la bourgeoisie, les contre-réformes que prépare Macron ne sont pas du tout « insensées » ; au contraire, elles sont indispensables à la défense de ses intérêts, c’est-à-dire de ses profits. Et pour défendre nos intérêts de classe, nous ne pourrons compter que sur nos propres forces et nos propres organisations, sur les mobilisations de masse et la lutte des classes en général. Mais de lutte des classes, il n’est pas question une seule fois dans la déclaration du dirigeant « communiste ». A sa façon, Fabien Roussel confirme l’alternative : « front républicain » ou lutte des classes.

Les mésaventures de « l’indépendance syndicale »

En matière de « front républicain », une mention spéciale doit être accordée à la direction de la CGT [1]. Avant le premier tour, lorsqu’il était clair que Mélenchon avait une chance de se qualifier pour le deuxième tour, les dirigeants de la CGT n’ont pas levé l’ombre d’un petit doigt pour tenter d’y contribuer. Ils n’ont appelé à rien – au nom de la prétendue « indépendance syndicale » à l’égard des partis politiques. Au nom de ce soi-disant « principe », la direction de la CGT a refusé de nous éclairer sur ce qu’elle jugeait être préférable, du point de vue des intérêts des travailleurs, entre la candidature de Mélenchon et celles des partis bourgeois. Bien sûr, la bourgeoisie ne tarit pas d’éloges à l’égard d’un tel « principe ».

Cependant, une fois passé le premier tour, une fois Mélenchon éliminé, la mécanique du « front républicain » a pulvérisé le « principe ». Dans sa déclaration du 12 avril, la direction confédérale de la CGT explique : « La CGT n’est pas propriétaire des voix de ses syndiqué.es. Notre organisation est indépendante mais pas neutre, elle porte une histoire et des valeurs collectives opposées de celles de l’extrême droite. Pas une voix du monde du travail pour l’extrême droite, elle doit être combattue partout. » Ce serait drôle si ce n’était pas aussi grave. Pour masquer l’abandon de « l’indépendance syndicale » (au profit de Macron), un nouveau concept est avancé : la « neutralité ». La CGT est « indépendante », mais « pas neutre ».

Admettons un instant que cette distinction entre « indépendance » et « neutralité » ne soit pas une misérable supercherie (ce qu’elle est). Il reste à nous expliquer pourquoi la CGT, qui n’est « pas neutre », a observé la plus complète neutralité lorsqu’il s’agissait de choisir entre Mélenchon et les candidats des partis bourgeois. Le choix n’était-il pas clair, du point de vue de l’« histoire et des valeurs collectives » de la CGT ? Les dirigeants de la CGT estiment-ils que, du point de vue de ces « valeurs » et de cette « histoire », les candidatures de Mélenchon et de Macron, par exemple, ne pouvaient pas être distinguées – et l’une préférée à l’autre ? Comment la direction de la CGT parvient-elle à distinguer Macron et Le Pen, du point de vue de ses « valeurs », mais pas Macron et Mélenchon (ou Le Pen et Mélenchon, ou Pécresse et Mélenchon, etc.) ?

Cette histoire de fou s’explique très simplement : l’« indépendance syndicale » est un mensonge, une pure hypocrisie, dont la fonction est de masquer la soumission des dirigeants de la CGT aux intérêts fondamentaux de la classe dirigeante. C’est un prétexte à la passivité, à la modération, au renoncement à combattre sérieusement la bourgeoisie. Et lorsque ce « principe » n’est plus conforme aux intérêts fondamentaux de la bourgeoisie, comme c’est le cas ces jours-ci, les dirigeants de la CGT l’abandonnent et apportent sans coup férir leur soutien au candidat préféré de la classe dirigeante. En 2017 comme en 2022, les dirigeants de la CGT auront donné une seule consigne de vote, la même : « votez Macron » (pardon : « ne votez pas Le Pen »).

Des milliers de militants de la CGT, sans doute, rejettent cette position erronée. Ils doivent le faire savoir et exiger que leur direction change de cap. Dans le même temps, ils doivent résolument tourner le dos à cette politique de collaboration de classe – et préparer les travailleurs à de grandes luttes contre le prochain gouvernement, qu’il soit présidé par Macron ou Le Pen.
L’argument massue

Comme en 2002 et en 2017, un argument massue est avancé en faveur du « front républicain » : voter Macron, « c’est écarter le danger du fascisme ». Marine Le Pen ayant fait des pieds et des mains, ces dix dernières années, pour démontrer que le RN n’est pas un parti fasciste, l’argument massue admet aujourd’hui toutes sortes de variantes, dans lesquelles le « fascisme » est remplacé par diverses formules non moins effrayantes. Roussel parle de « catastrophe démocratique », Mélenchon d’une situation « définitivement irréparable », et ainsi de suite.

Comme nous l’avons expliqué dans notre dernier édito, cet argument repose – entre autres – sur une analyse totalement erronée du rapport de forces entre les classes. A court et moyen termes, la France ne s’oriente pas vers le fascisme, une dictature militaro-policière ou on ne sait quelle « irréparable catastrophe démocratique » ; elle s’oriente, au contraire, vers une intensification de la lutte des classes, sous l’impact de la crise organique du capitalisme. Le mouvement des Gilets jaunes et la grève de décembre 2019 n’étaient qu’un avant-goût de ce qui attend la bourgeoisie française, dans la période à venir. Celle-ci en est consciente, d’ailleurs, et c’est pourquoi la plupart des grands capitalistes français soutiennent Macron : ils redoutent qu’une victoire de Marine Le Pen ne provoque des mobilisations explosives, incontrôlables, de la jeunesse et des travailleurs, exactement comme la plupart des grands capitalistes américains redoutaient qu’une victoire de Trump n’aggrave l’instabilité sociale aux Etats-Unis.

A écouter les partisans du « front républicain », on a l’impression que le sort de la classe ouvrière française va se jouer le 24 avril prochain : si Macron réunit 50,1 % des voix, nous échapperons (provisoirement) à « l’irréparable », à la « catastrophe démocratique » ; mais nous y sombrerons si Macron ne réunit que 49,9 % des voix. Voilà à quoi peut se ramener toute la sagesse des dirigeants du « front républicain ». Elle néglige totalement le rapport de forces réel entre les classes, dont Marine Le Pen – comme tous les autres politiciens bourgeois – serait obligée de tenir compte.
Que faire ?

Nous ne minimisons pas le danger que représente le RN. Marine Le Pen et son parti sont d’implacables ennemis de notre classe. Mais appeler à voter Macron n’affaiblit pas Le Pen. Au contraire, celle-ci en profite pour dire à ses électeurs potentiels : « Voyez ! Une fois de plus, la caste politicienne qui vous opprime depuis des décennies, droite et gauche confondues, se ligue contre moi. C’est que je représente un véritable danger pour ce système corrompu », etc. Le Pen père et fille ont systématiquement utilisé cet argument, non sans succès. L’actuel « front républicain » offre une nouvelle occasion à Marine Le Pen d’y recourir.

Le « front républicain » jette la confusion et démobilise notre camp, y compris face au danger que représente le RN. Prenons un exemple concret. Si Marine Le Pen l’emporte, le 24 avril, des militants d’extrême droite pourraient être tentés de fêter leur victoire en se livrant à des actes de violence contre des immigrés. En fait, ils pourraient aussi se livrer à des actes de violence en cas de défaite de Marine Le Pen, par dépit. Que faire, face à ce risque réel ? Les dirigeants du « front républicain » ne posent même pas la question, car ils sont trop occupés à « battre Le Pen » en appelant à voter Macron. Pourtant, il y aurait bien mieux à faire. Par exemple, la gauche et le mouvement syndical pourraient appeler à des rassemblements de vigilance dans les quartiers populaires de nos villes, le soir du 24 avril. Il est probable que de nombreux jeunes et travailleurs répondraient à cet appel. Ce serait bien plus efficace, pour lutter contre le RN et les groupuscules fascistes, qu’un millier de « fronts républicains ».

Concluons. Notre critique du « front républicain » ne vise pas les jeunes ou les travailleurs qui, le cœur lourd, iront voter Macron pour « écarter Le Pen », dimanche prochain. Notre critique vise uniquement les dirigeants de la gauche et du mouvement syndical qui défendent le « front républicain » et appellent à voter Macron, au lieu d’appeler à la lutte des classes, à s’organiser pour préparer la lutte contre le prochain gouvernement, quel qu’en soit le président. Et la portée de notre critique dépasse largement la question du deuxième tour de l’élection présidentielle. Le « front républicain » n’est qu’une expression, parmi bien d’autres, des limites du réformisme, qui sombre sans cesse dans la collaboration de classe.

Le sort de la classe ouvrière ne dépendra pas du résultat du deuxième tour de l’élection présidentielle. En dernière analyse, le sort de la classe ouvrière dépendra de la construction d’une direction alternative à celle des réformistes, d’une direction révolutionnaire, capable de mobiliser la jeunesse et les travailleurs jusqu’au bout : jusqu’au renversement du capitalisme et à la transformation socialiste de la société. Pour nous aider dans cette tâche, rejoignez la Tendance Marxiste Internationale !


[1] Si nous choisissons de discuter la position de la CGT, c’est parce que cette confédération syndicale est la plus puissante et la plus militante. La position des directions des autres confédérations syndicales n’est pas meilleure (en général, elle est pire). De même, il est inutile de commenter la participation de Jadot et Hidalgo au « front républicain », car personne n’attendait autre chose de leur part : si Macron l’emporte, un certain nombre de dirigeants « verts » et « socialistes » rallieront LREM avec armes et bagages. Quant au NPA, son ralliement au « front républicain » n’est qu’une nouvelle illustration de la faillite politique de cette organisation.

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