Les manifestations de masse exigeant la démission du Président égyptien Hosni Moubarak se sont poursuivies, depuis mardi, dans plusieurs villes du pays, y compris Le Caire et Suez.

Dans la ville de Suez, les manifestants ont mis le feu au siège local du parti au pouvoir, le NPD. Des travailleurs ont participé à des affrontements à Helwan, au sud du Caire. Au cours de la dernière période, les travailleurs d’Helwan avaient organisé des grèves pour défendre leurs conditions de travail, et certains sont actuellement jugés par des tribunaux militaires.

C’est à Suez, où le mouvement semble particulièrement vigoureux, que trois manifestants ont été tués. Hier et aujourd’hui [27 janvier], il y avait des manifestations à Ismaïlia et Alexandrie. D’après les informations – incomplètes et fragmentaires – qui nous parviennent via Twitter, on a la nette impression qu’un soulèvement national se développe. Moubarak, qui n’a fait aucune apparition publique depuis le début des manifestations, a placé quatre divisions de l’armée en état d’alerte et annulé toutes les permissions.

Moubarak a décidé de s’accrocher au pouvoir et de s’appuyer sur l’armée pour écraser la révolte. Les forces de sécurité ont arrêté 2500 opposants, à ce stade. Mais cela n’a pas suffi à étouffer la révolte. Dans les rues, les manifestants ont pu ressentir leur force collective. La police n’a pas réussi à contenir le flot montant. La fiabilité de l’armée est en question. Certaines sources rapportent que des unités de l’armée, à Suez, ont refusé de soutenir la police face aux manifestants. Le désespoir croissant du régime se voit dans le traitement qu’il réserve aux journalistes : ils sont enfermés dans un bâtiment du Caire – y compris de nombreux correspondants étrangers. On les empêche de couvrir les événements et de prendre des photos.

Le dilemme d’Obama

A Washington, le faux optimisme initial a fait place à un début de panique. Un important sénateur américain a qualifié l’Egypte d’« allié extrêmement important », tout en gardant le silence sur le soutien à Moubarak.

Dans un acte de désespoir, Moubarak a envoyé à Washington son ministre de la défense, Mohamed Hussein Tantawi, pour qu’il aille convaincre l’administration américaine de soutenir le régime. Une réunion s’est tenue en présence d’Obama et des hautes personnalités politiques, militaires et du renseignement. D’après le journal The Indepenent : « Il les a prévenus qu’en demandant de la "retenue" et de l’ouverture, face aux manifestants et leurs revendications, les officiels américains faisaient plus de mal que de bien. Sans répression sévère, a-t-il dit, le régime était condamné ».

Tantawi a tenté d’effrayer les Américains en les avertissant que les Frères Musulmans, qui se sont d’abord tenus à l’écart du mouvement, ne tarderaient pas à y intervenir. Il a demandé à l’administration Obama qu’il lui livre d’urgence des équipements de répression anti-émeute.

Nous ne savons pas ce que les officiels américains lui ont répondu. Tantawi a probablement été gratifié de sourires, de poignées de main et de mots d’encouragement, comme c’est l’usage. Mais comme on le sait, les mots et les sourires ne coûtent pas chers. Une fois la réunion terminée, les hôtes de Tantawi ont du hocher le tête et se demander s’il était sage de soutenir un vieil homme de 82 ans dont tout montre qu’il est en train de perdre la main.

En dépêchant son agent dans le premier avion pour Washington, Moubarak a montré à tout le monde où réside le véritable pouvoir. Ce faisant, il a aussi publiquement avoué son impuissance. Cela n’aura pas échappé à la Maison Blanche – ni aux manifestants, dans les rues du Caire et de Suez. Cela place Washington dans une situation très délicate. Ils ne veulent pas que Moubarak – un de leurs fidèles agents – soit renversé. Mais s’ils le soutiennent de façon trop flagrante, cela ne fera qu’alimenter la colère qui brûle dans les villes d’Egypte. La haine populaire à l’égard du régime de Moubarak vient en partie de sa collaboration servile avec l’impérialisme. Les mots d’ordre « USA dehors ! » et « Mort aux Etats-Unis ! » ont déjà fait leur apparition, sur les manifestations.

Une révolution de palais ?

La bourgeoisie est de plus en plus inquiète. La bourse égyptienne a rapidement chuté. Il faut faire quelque chose ! Mais quoi ? Rachid M. Rachid, le ministre du commerce, est rentré de Davos en urgence. Mais cela ne changera rien. Il est l’artisan des politiques « néolibérales » qui se sont traduites par une augmentation des prix, du chômage et de la pauvreté. Il y a aussi des rumeurs d’un remaniement ministériel. Autrement dit, les mêmes vieux politiciens vont changer de postes. Cela n’aura aucun effet. Il faut de nouveaux visages pour calmer les masses et apaiser les nerfs des investisseurs !

Au beau milieu de ces événements titanesques, un gentleman modeste et soigneusement vêtu fait une bruyante apparition sur la scène. Avec ses airs de vieux professeur d’université, Mohamed El Baradei, ex- directeur de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique, revient en Egypte et annonce son intention de se placer à la tête de l’opposition démocratique.

Ce serait comique si ce n’était pas aussi sérieux. Pendant qu’El Baradei était tranquille, à l’étranger, et méditait sur les merveilles de la démocratie, des dizaines de milliers d’Egyptiens risquaient leur vie dans les rues d’Egypte. Le Sauveur de la Nation auto-proclamé ne soutenait les manifestations que du bout des lèvres, au début. Mais désormais que le mouvement semble capable de renverser Moubarak, El Baradei annonce qu’il est prêt à jouer un rôle.

Cela suscite évidemment la colère de certains manifestants. Ils soupçonnent ce gentleman d’agir de concert avec le département d’Etat américain, non sans raison. Les Américains sont très inquiets et craignent que Moubarak ne tienne pas longtemps. Il leur faut une bonne solution de rechange. El Baradei fait très bien l’affaire. Avec sa réputation de rival de Moubarak, il pourrait gagner du soutien parmi les respectables classes moyennes d’Egypte. Son idéologie n’a rien d’« extrême ». Il est libéral, fiable et respectable. En bref, c’est un politicien bourgeois.

El Baradei s’est empressé d’en appeler à son futur électorat. Celui-ci, cependant, n’est pas le peuple d’Egypte. Ce sont les gens importants : ceux de la Maison Blanche, de Wall Street et du Pentagone. Il leur parle en termes affectueux, comme un aspirant faisant la cour à une jeune fille timide : « On vous a vendu, à vous de l’Ouest, l’idée que les seules options, dans le monde arabe, seraient les régimes autoritaires ou ceux des islamistes. C’est évidemment faux. En Egypte, il y a tout un arc-en-ciel de gens qui sont laïques, libéraux, pro-marché, et si vous leur donnez une chance, ils s’organiseront pour élire un gouvernement moderne et modéré. Ils cherchent désespérément à rattraper leur retard sur le reste du monde »

Ainsi, El Baradei est un politicien arc-en-ciel : un homme dont les idées sont aussi variables et insaisissables qu’un arc-en-ciel. Il est aussi impossible de les saisir qu’un arc-en-ciel, car elles manquent tout autant de substance. Mais c’est précisément ce qui est nécessaire ! Pour tromper les masses révolutionnaires, apaiser leur colère, les endormir, il ne faut pas un programme clair mais des formules vagues sur les droits de l’homme, la liberté et la démocratie. Elles sont là pour susciter de l’espoir en une amélioration future – mais sans engager à rien sur les problèmes les plus brûlants des masses.

Washington surveille de très près la situation. Ils attendront de voir si Moubarak peut écraser le mouvement par la force. S’il y parvient, ils continueront de le soutenir. S’il échoue, ce qui est le plus probable, ils conspireront avec les sommets de l’armée égyptienne et des forces de sécurité (qui sont infiltrées par la CIA) pour organiser une révolution de palais. Moubarak sera mis dans un avion pour l’Arabie Saoudite, où il pourra passer le reste de sa vie, auprès de son homologue tunisien, à évoquer les jours heureux où ils avaient le pouvoir.

Les intrigues vont commencer. Des complots se tissent. L’objectif d’une révolution de palais sera de changer les apparences extérieures pour que tout le reste demeure comme avant. Cependant, la situation ne sera pas tranchée par ce qui se trame dans les coulisses du pouvoir. L’élément décisif de l’équation, c’est ce qui se passe dans la rue – et non les intrigues, au sommet. De grandes manifestations sont annoncées pour demain, vendredi. Cela pourrait marquer un tournant dans toute la situation. Les journées à venir seront décisives.

Alan Woods, le 27 janvier

Cet article date d’hier, jeudi 27 janvier. Depuis, le nombre de morts s’élève au moins à huit.

 


 

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