Une bataille décisive oppose les travailleurs du secteur public et le gouvernement cette semaine. Elle nous montrera les limites de l’endurance d’un gouvernement affaibli après un été très agitée (occupation de l’ERT, sortie de la «Gauche démocratique» du gouvernement), ainsi que le potentiel d’une nouvelle vague de mobilisations populaires. 

Lundi était le premier jour d’une grève de cinq jours reconductible chez les professeurs du secondaire. Ils sont rejoints dans cette grève reconductible par les employés de la sécurité sociale, de l’organisme pour l’emploi et par les salariés de l’administration des universités. Les trois plus grandes universités d’Athènes sont fermées après décision de leurs Sénats en pleine période d’inscriptions.  Elles demandent le retrait de la contre-réforme de l’éducation promue par le gouvernement sous l’impulsion de la Troïka. Les médecins des hôpitaux font une grève de trois jours entre le 17 et 19 septembre. La fédération nationale de petits commerçants et artisans appelle aussi à la fermeture des magasins et ateliers pour lundi. Les mobilisations culminent en une grève de 48 heures de tout le secteur public appelé par ADEDY pour le 18 et le 19 septembre.

Une bombe atomique contre l’éducation

La pression de la Troïka pour des licenciements massifs à tout prix, a déjà conduit à la suppression de 16.000 postes de professeurs dans les écoles: 2.500 profs sont «suspendus» avant d’être licenciés, cinq mille professeurs de réserve n’ont pas vu leur CDD renouvelé, cinq mille autres sont en «mutation» vers de postes administratifs dans de ministères et ailleurs et encore 3.500 autres partent à la retraite. Les effectifs des enseignants du secondaire ont été déjà réduits de  102.360 en 2012 à 86.842 en 2013 et maintenant ils vont tomber au-dessous de 76.000. [1]

Le gouvernement engage aussi la procédure de licenciement pour 1.500 employés administratifs dans les universités, rendant ainsi leur fonctionnement impossible. Au total, la Troïka demande la suppression de 150.000 postes dans le secteur public jusqu’à 2015.

Le ministère de l’Éducation a donné l’ordre pour la formation de classes de 27 à 30 collégiens/lycéens. Beaucoup de fusions et de suppressions d’écoles auront lieu et les dépenses pour le chauffage, l’eau et l’électricité vont diminuer, obligeant les parents d'y aller de leur poche pour remplir les trous financiers.

La structure du lycée change aussi. La «réforme» prévoit que les résultats des trois années d'étude compteront pour l’entrée à l’université. Elle transforme ainsi le lycée dans un centre d’examens pour le supérieur. Un nombre accru de ceux qui ne survive pas à la compétition sera dirigé vers l’enseignement technique.

Mais cet enseignement est  aussi dévasté. Plusieurs spécialités sont supprimées comme les métiers de santé et ceux des arts appliqués. 20% des lycéens techniques et 60% des écoliers techniques étudient dans ces filières.  Au total, 20.000 jeunes ne retrouvent pas leur classe dans cette rentrée, dont 82% de filles. [2]

Ces secteurs sont offerts aux écoles professionnelles privées qui poussent comme de champignons, invitant le ministre à leurs inaugurations. Le stage professionnel obligatoire est imposé pour l’obtention d’un diplôme, c’est-à-dire un travail sans cotisations patronales pour environ 140 euros par mois à partir de l’âge de 15 ans. Même pour les écoles et lycées techniques et professionnels publics, les cursus seront définis en coopération avec les fédérations d’employeurs comme demandé dans le rapport de l’UE pour la Grèce (juillet 2013). Le ministère de travail allemand et la Chambre d’Industrie et de Commerce gréco-allemand ont un rôle très important à y jouer. Un partenariat spécial a été conclu dans ce sens avec l’Allemagne en matière d’éducation. [3]

Le but du gouvernement et de la Troïka est clairement de créer un enseignement secondaire adressé à une élite économique, capable de payer pour sa culture. La majorité des jeunes qui n'a pas les moyens servira de main-d'œuvre bon marché, possédant une formation de base (langue grecque, mathématique de base, des notions en informatique et peut-être une langue étrangère), prête à travailler pour quelques sous et repartir en tout moment à la re-spécialisation - réadaptation à court terme ou à immigrer. [4]

De tous les pays de l'UE et même du monde, la Grèce consacre le plus petit pourcentage de son budget l’éducation: à peine 2,51%. De 2009 à 2013, ce budget a été réduit de 33% et en 2016 il aura perdu 47% de son volume.

Les professeurs remontent la tête après la répression et  la trahison du mois de mai

Contre cet Armageddon, à la veille de la rentrée scolaire, les professeurs de l'éducation secondaire se sont massivement prononcés pour des grèves reconductibles de 5 jours demandant, entre autres, une école publique et gratuite donnant une culture générale et une égalité de chances à tous. Plus précisément, 72 assemblées locales des enseignants (90,2% du total) ont voté pour la grève.  Près de 10.000 enseignants ont participé dans ces AG, ce qui représente un quart de ceux qui ont participé aux dernières élections syndicales.

C’est une décision très courageuse quand on pense que suite à un nouveau règlement du gouvernement pour chaque jour de grève, ils perdent deux jours de salaire selon. La dernière fois que les professeurs ont tenté de faire la grève a été dans la période d’examens en mai. Ils ont été réquisitionnés par le gouvernement qui s'est appuyé sur une loi faite pour faire face à de désastres naturels ou de guerre. Si les enseignants ne répondent pas à la réquisition ils risquent le licenciement immédiat et trois ans de prison ferme.  Leurs  AG ont eu lieu après l’annonce de la décision du gouvernement de les réquisitionner préventivement. Ces AG étaient beaucoup plus massives que celles d'aujourd'hui. Malgré cela ou ils ont quand même décidé de faire la grève.

Hélas, le conflit n’a jamais eu lieu, car la direction syndicale nationale (OLME) y compris ses membres qui appartiennent à la fraction syndicale de Syriza a pensé que «les conditions pour une grève n'étaient pas réunies» et ils l’ont annulé.  A l’époque comme aujourd'hui,  la fraction syndicale du Parti communiste (PAME/KKE) a proposé une  grève de 48 heures à la place d’une grève de longue durée, car il pense que les professeurs ne sont pas encore prêts.

Les élections syndicales ont eu lieu avant le mois de juin. Le congrès d’OLME recomposé en tenant compte de ces résultats s'est réuni pendant les vacances d'été.  La fraction de la Nouvelle Démocratie y a perdu la présidence au profit de Syriza. Le nouveau président Themis Kotsyfakis a été lui-même suspendu de son emploi d'enseignant (étape avant le licenciement) dans une épreuve de force par le gouvernement. A cause de cela il perd une grande partie de son salaire. Les forces de gauche – les syndicalistes proches à Syriza, KKE et la gauche anticapitaliste extra-parlementaire (Antarsya et autres) – ont la majorité dans la nouvelle direction, mais elles coopèrent rarement harmonieusement.

La participation des professeurs était plutôt basse dans les grèves générales. Cela s'explique  aussi par le fait qu’une grande partie ne perçoit qu'un salaire de 600 euros– ce qui ne le permet pas de payer les factures et couvrir leurs besoins de base – et ils ont vu leur salaire diminuer de  45%. Les enseignants mariés avec 33 ans de service ont connu des réductions de salaire de 21%. Dans cette situation tendue et avec la menace d'une réquisition civile toujours existante, la base doit donner du courage à la direction et vice-versa. La nouvelle direction fera ses épreuves, n’ayant plus aujourd'hui « l’alibi » d’une domination syndicale par des forces pro-gouvernementales. Lundi matin les premières indications ont été bonnes avec un taux de participation à la grève de 90%.

Un énorme potentiel

Le contexte est très particulier, car pour la première fois plusieurs secteurs se sont coordonnés pour une grève de longue durée. Les industries de l’armement jusque-là semi-public vont être privatisées et le militantisme y monte. La confédération syndicale du secteur privé GSEE n’a déclaré qu'un arrêt de travail de trois heures pour cette semaine. Cela reflète le défaitisme dans le secteur privé où 1,1 million de travailleurs n'ont pas été payés pendant de mois, [5], mais cela montre surtout que les forces – même timidement - pro-gouvernementales continuent à y avoir la majorité. Le pari pourtant est que la grève réussisse dans le secteur public cette semaine et se répandre partout à partir de la semaine prochaine. Des luttes isolées même parfois victorieuses existent dans le privé (comme dans l’industrie chimique “Skot”) et il s’agit de les généraliser en de leur donner une perspective politique.

La chute du gouvernement est l’objectif de fait de ses grèves, mais il faudra aussi formuler une série de revendications communes qui formeraient la colonne vertébrale d’une alternative politico-économique pour la Grèce en rupture avec la Troïka,  qui dépasserait le sectarisme du KKE et le légalisme grandissant de Syriza. Celui-ci relativise de plus en plus sa promesse pour l’abolition unilatérale de mémorandums de l’austérité et ne parle plus d’un gouvernement de gauche, mais plutôt d’un «gouvernement de tous les Grecs ». 

[1] Christos Katsikas «Σοκ και δέος για καθηγητές-μαθητές» http://www.efsyn.gr/?p=94853

[2] Ntina Ioakeimidou «Η παιδεία και η πανούκλα» http://unfollow.com.gr/

[3] Yota Ioannidou, Yorgos Kréassidis «Εχθρικό στους φτωχούς το νέο λύκειο» http://prin.gr/?p=1776

[4] Texte de « l’Initiative de Solidarité à la Grèce qui Résiste – Bruxelles » sur Facebook.

[5] 1.1 million de Grecs travailleraient sans salaire  http://www.okeanews.fr/20130903-1-1-millions-grecs-travailleraient-salaire#axzz2f2ZmLsrm

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