Publié en mai 1970, ce document de Ted Grant peut être considéré comme l’un des textes fondateurs de la Tendance Marxiste Internationale.

A l’époque, Ted Grant était le principal théoricien d’une organisation trotskyste britannique, Militant, qui comptait autour de 200 membres. En 1965, cette organisation avait été exclue de la IVe Internationale « réunifiée » et dirigée par le « Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale » (SUQI).

Depuis la fin des années 30, Ted Grant avait activement participé à la vie interne et publique de la IVe Internationale (dont il fut exclu plusieurs fois). Mais après son exclusion de 1965, il fit le bilan de cette longue expérience et en conclut que la dégénérescence des organisations se réclamant de la IVe Internationale avait atteint un point de non-retour. Il fallait poser les bases d’une nouvelle Internationale révolutionnaire.

Le programme de l’Internationale, précisément, ouvrait cette perspective et fixait le cadre théorique de l’Internationale à construire. Ted Grant y retrace l’histoire des quatre Internationales. Il détaille, en particulier, les erreurs théoriques des dirigeants de la IVe Internationale depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Toute cette partie du document en fait un texte fondamental pour comprendre l’histoire de la IVe Internationale. Elle permet aussi d’éclairer les erreurs actuelles – opportunistes et ultra-gauchistes – d’un certain nombre d’organisations se réclamant du trotskysme.

La Première et la Seconde Internationale

Sans une perspective, un programme et une politique de portée internationale, il est impossible de construire un mouvement capable de transformer la société. Une Internationale est un programme, une politique et une méthode ; son organisation est le moyen de les mener à bien.

La nécessité d’une Internationale découle de la position qu’occupe la classe ouvrière au niveau international. Cette position a elle-même été développée par le capitalisme à travers l’organisation de l’économie mondiale comme un tout indivisible. Les intérêts de la classe ouvrière d’un pays sont identiques aux intérêts des travailleurs des autres pays. La division du travail développée par le capitalisme a posé la base d’une nouvelle organisation internationale du travail et d’une planification de la production à l’échelle mondiale. Ainsi, la lutte de la classe ouvrière dans tous les pays forme la base du mouvement vers le socialisme.

A travers la propriété privée des moyens de production, le capitalisme a développé l’industrie et détruit les particularismes locaux propres au féodalisme. Il a brisé ses droits de douane archaïques, ses péages et ses extorsions. Les grandes créations du capitalisme sont l’Etat-nation et le marché mondial. Mais une fois ces tâches accomplies, il est devenu lui-même une entrave au développement de la production. L’Etat-nation et la propriété privée des moyens de production freinent le développement de la société. La réalisation de tout le potentiel productif ne sera possible qu’après l’abolition des frontières nationales et l’établissement d’une Fédération des Etats ouvriers à l’échelle européenne et mondiale. Avec la propriété publique et la gestion ouvrière, ce sera une étape transitoire nécessaire vers le communisme. Tels sont les facteurs qui déterminent la stratégie et la tactique de la direction consciente du mouvement ouvrier. Comme l’écrivait Marx : « les travailleurs n’ont pas de patrie » – et par conséquent : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ».

Ces considérations à l’esprit, Marx organisa la première Internationale (AIT)[1] comme un moyen d’unir les couches avancées de la classe ouvrière à l’échelle mondiale. Au sein de la première Internationale se trouvaient des syndicalistes anglais, des réformistes français et des anarchistes russes. Sous la direction théorique de Marx, l’AIT fixa le cadre du développement du mouvement ouvrier en Europe, en Grande-Bretagne et en Amérique. A cette époque, la bourgeoisie tremblait devant la menace du communisme, que l’Internationale incarnait. Celle-ci s’enracina profondément dans les principaux pays européens. Cependant, après la chute de la Commune de Paris (1871), il y eut une importante phase de croissance du capitalisme à l’échelle mondiale. Les pressions du capitalisme sur le mouvement ouvrier y stimulèrent les querelles et luttes fractionnelles. Les anarchistes intensifièrent leurs intrigues. La croissance organique du capitalisme affectait l’organisation à l’échelle internationale. Dans ces circonstances, après avoir déplacé son siège à New York, Marx et Engels jugèrent que, dans l’immédiat, il était préférable de dissoudre l’Internationale [en 1876].

Le travail de Marx et Engels porta ses fruits dans les organisations de masse du prolétariat en Allemagne, en France, en Italie et dans d’autres pays. Cela ouvrit la voie à l’organisation d’une Internationale armée des idées du marxisme, auxquels un nombre croissant de travailleurs adhéraient. En 1889, la Deuxième Internationale vit le jour. Mais son développement eut lieu à l’époque d’une longue phase de croissance organique du capitalisme. En conséquence, les couches dirigeantes de l’Internationale subissaient la pression du capitalisme en expansion. Marxistes en parole, les chefs des partis sociaux-démocrates et des grandes organisations syndicales furent contaminés par les habitudes et le style de vie de la classe dirigeante. L’habitude des compromis et des discussions avec la classe dirigeante devint leur seconde nature. La négociation et le compromis façonnèrent leur psychologie politique. Ils croyaient que l’élévation régulière des niveaux de vie, grâce aux pressions des organisations de masses, continuerait indéfiniment. Les dirigeants s’élevèrent eux-mêmes un cran au-dessus des masses et de leurs conditions d’existence. Ceci affecta les couches supérieures, les députés et les dirigeants syndicaux. « Les conditions matérielles déterminent la conscience » : les décennies de développement pacifique qui suivirent la Commune de Paris modifièrent le caractère de la direction des organisations de masses. Officiellement, les dirigeants soutenaient toujours le socialisme, la « dictature du prolétariat » et l’internationalisme ; dans la pratique, ils avaient rallié le soutien à l’Etat-nation.

A la conférence de Bâle de 1912, face aux contradictions croissantes de l’impérialisme mondial et à l’inéluctabilité de la guerre, la IIe Internationale se déclara prête à s’opposer par tous les moyens – y compris la grève générale et la guerre civile – à la tentative de jeter les peuples dans un massacre insensé. Lénine, Rosa Luxembourg, Trotsky et d’autres dirigeants ont participé à l’organisation de la IIe Internationale, qu’ils considéraient comme un instrument pour libérer l’humanité des chaînes du capitalisme. Mais lorsque la Première Guerre mondiale éclata, en août 1914, les chefs de la social-démocratie de presque tous les pays se rallièrent au soutien de leur propre classe dirigeante. Cette crise et cette trahison des principes du socialisme prirent beaucoup de dirigeants par surprise. Lorsque Lénine lut le numéro de Vorwärts (journal de la social-démocratie allemande) annonçant le soutien des députés socialistes allemands aux crédits de guerre, il pensa que c’était un faux mis en circulation par l’état-major allemand. L’Internationale s’effondra pitoyablement lors de son premier test sérieux.

La Troisième Internationale

Lénine, Trotsky, Liebknecht, Luxembourg, MacLean, Connolly et d’autres dirigeants en furent réduits à diriger de toutes petites organisations. Les participants à la conférence internationaliste de Zimmerwald, à la fin de l’année 1915, soulignaient que les internationalistes du monde entier pouvaient tenir dans un bus à deux étages. Cette trahison imprévue de la IIe Internationale conduisit les internationalistes, peu nombreux et isolés, à tendre quelque peu vers le gauchisme. Pour se différencier « des socio-patriotes » et des « traîtres au socialisme », ils furent contraints de rappeler les principes fondamentaux du marxisme : la responsabilité de l’impérialisme dans la guerre, le droit à l’auto-détermination des peuples, la nécessité de conquérir le pouvoir, la rupture avec les pratiques et les politiques du réformisme. Lénine fustigea – comme une fable pernicieuse – l’idée selon laquelle la Première Guerre mondiale serait la « guerre pour mettre fin aux guerres ». Si la guerre n’était pas suivie d’une série de révolutions socialistes victorieuses, alors une seconde, une troisième et même une dixième guerre mondiale s’ensuivraient – et ainsi de suite jusqu’à la possible annihilation du genre humain. Le sang et la souffrance s’accumulant dans les tranchées – au profit des grands capitalistes – allaient inévitablement provoquer une révolte des peuples contre cette énorme boucherie.

Ces idées furent validées lors de la Révolution russe de 1917, sous la direction des bolcheviks. Elle fut suivie d’une série de révolutions et de situations révolutionnaires, entre 1917 et 1921. Cependant, les jeunes forces de la nouvelle Internationale (la Troisième), officiellement fondée en 1919, étaient faibles et immatures. Par conséquent, même si la révolution russe provoqua une vague de radicalisation dans la plupart des pays d’Europe de l’Ouest, ainsi que la création de Partis Communistes de masse, l’Internationale était trop faible pour tirer profit de la situation. Lors des premières vagues de radicalisation, les masses se tournèrent vers leurs organisations traditionnelles. Les jeunes Partis Communistes, en raison de leur inexpérience, de leur immaturité et de leur compréhension limitée de la théorie, des méthodes et des principes organisationnels marxistes, furent incapables d’exploiter la situation à leur avantage. De ce fait, le capitalisme fut capable de se stabiliser temporairement.

Lors de la situation révolutionnaire que connut l’Allemagne en 1923, l’occasion de prendre le pouvoir fut manquée à cause de la politique de la direction du PC, qui traversa la même crise que la direction du Parti bolchevik en 1917. Par la suite, l’impérialisme américain s’empressa de venir au secours du capitalisme allemand pour contrer la montée du « bolchevisme » en Europe de l’Ouest. Ainsi s’ouvrit la voie vers la dégénérescence de l’Union Soviétique – à cause de son isolement et de l’état d’arriération du pays –, et vers la corruption et la décomposition de la IIIe Internationale.

En 1924 débuta la consolidation de la bureaucratie stalinienne et son usurpation du pouvoir en Union Soviétique. Sur une courte période, il y eut un processus semblable à celui qui avait présidé, sur plusieurs décennies, à la dégénérescence de la IIe Internationale. Les marxistes, qui avaient pris le pouvoir dans un pays arriéré, savaient que les problèmes des travailleurs de Russie et du monde entier ne pourraient trouver de solution que dans la révolution internationale. Mais en 1924, Staline émergea comme le représentant d’une bureaucratie qui s’élevait au-dessus de la masse des ouvriers et des paysans.

Partout où la bureaucratie contrôlait « l’art, la science et le gouvernement », ses intérêts particuliers de couche privilégiée prenaient le dessus, en contradiction avec les idées de Marx et de Lénine sur la participation des masses au gouvernement et à la gestion de l’industrie. A l’automne 1924, en complète rupture avec les traditions du marxisme et du bolchévisme, Staline adopta pour la première fois la théorie utopique du « socialisme dans un seul pays ». Sous la direction de Trotsky, les internationalistes luttèrent contre cette théorie. Ils prédirent que si cette théorie n’était pas abandonnée, elle provoquerait l’effondrement de l’Internationale Communiste et la dégénérescence nationaliste de ses sections.

La théorie n’est pas une abstraction, mais un guide pour l’action. Quand elles ont un soutien de masse, les théories représentent nécessairement les intérêts et pressions de groupes, castes ou classes de la société. La théorie du « socialisme dans un seul pays » était l’idéologie de la caste dirigeante en Union Soviétique, de cette couche de la bureaucratie qui était satisfaite des résultats de la révolution et qui ne voulait pas que soit perturbée cette position privilégiée. C’est cela qui transforma l’Internationale Communiste, d’un instrument pour la révolution mondiale, en un simple garde-frontières pour la défense de l’Union Soviétique, laquelle était censée construire le socialisme toute seule, dans les limites de ses frontières.

L’Opposition de Gauche

C’est alors qu’eut lieu l’exclusion des militants de l’Opposition de Gauche[2] interne aux Partis Communistes, car l’Opposition soutenait les principes de l’internationalisme et du marxisme. La défaite de la grève générale britannique (1926) et de la révolution chinoise de 1925-1927 avait préparé le terrain de ce développement. A ce stade, il s’agissait d’« erreurs » dans la politique de Staline, de Boukharine et de leurs partisans. Elles découlaient de leur position en tant qu’idéologues de la couche privilégiée en URSS, ainsi que des pressions colossales exercées par le capitalisme et le réformisme. Ces erreurs ont condamné le mouvement ouvrier d’autres pays à la défaite et au désastre.

Après s’être brûlé les doigts en tentant de se concilier les réformistes en Occident et la bourgeoisie des pays coloniaux en Orient, Staline et sa clique tournèrent de 180° et adoptèrent une position ultra-gauchiste, entrainant avec eux la direction de l’Internationale Communiste. Au lieu de préconiser un Front Unique pour empêcher le fascisme de prendre le pouvoir en Allemagne, ils divisèrent les ouvriers allemands. En paralysant ainsi le prolétariat allemand, ils ouvrirent la voie à la victoire d’Hitler. La dégénérescence de l’URSS et la trahison de la Troisième Internationale ouvrirent à leur tour la voie aux crimes et trahisons de la contre-révolution stalinienne en URSS.

Hormis la nationalisation des moyens de production, le monopole du commerce extérieur et la planification de la production, rien ne demeura de l’héritage de la révolution d’Octobre. Les purges et la guerre civile unilatérale (contre la gauche) en Union Soviétique, eurent leurs équivalents dans les partis de l’Internationale Communiste. La victoire d’Hitler, les défaites en Espagne et en France, furent les conséquences de ces développements.

Entre 1924 et 1927, Staline s’appuyait, en URSS, sur une alliance avec les Koulaks[3] et les « Nepmen[4] », avec comme perspective la « construction du socialisme à pas de tortue ». Dans le même temps, en dehors de l’URSS, les staliniens défendaient une politique de « neutralisation » des capitalistes et de conciliation avec les sociaux-démocrates, présentés comme des moyens « d’éloigner » la menace de la guerre. La défaite de l’Opposition de Gauche en Union Soviétique – dont le programme défendait le retour à la démocratie ouvrière et l’introduction des plans quinquennaux – fut la conséquence des défaites internationales du prolétariat, provoquées par les politiques staliniennes.

Après s’être couchée devant les sociaux-démocrates et autres « amis internationaux de l’Union Soviétique », l’Internationale Communiste vira de 180° et adopta la politique dite de la « troisième période ». Elle reposait sur l’idée que la récession de 1929-33 serait « la dernière crise du capitalisme ». Le fascisme et la social-démocratie furent qualifiés de « jumeaux ». Ces « théories » furent responsables de terribles défaites de la classe ouvrière internationale.

Dans le même temps, les éléments les plus conscients des plus importants Partis Communistes du monde soutenaient les idées de l’Opposition de Gauche russe. Par exemple, Les Leçons d’Octobre, de Trotsky, tirait les leçons de la révolution avortée de 1923, en Allemagne. Au programme général de l’Opposition, les staliniens répondirent par des exclusions, non seulement dans le Parti russe, mais aussi dans les principales sections de l’Internationale. Des groupes oppositionnels se développèrent en Allemagne, en France, en Grande-Bretagne, en Espagne, aux Etats-Unis, en Afrique du Sud et dans d’autres pays. A ce stade, le programme de l’Opposition avançait la perspective d’une réforme de l’Union Soviétique et de l’Internationale, par l’adoption de politiques correctes. L’Opposition lutta d’abord contre l’opportunisme de la période 1923-1927, puis contre l’aventurisme de 1927-1933.

Ces scissions étaient un développement sain, en ce sens qu’elles s’efforçaient de maintenir les meilleures traditions du bolchévisme et l’idéal de l’Internationale Communiste. La crise de la direction était celle de l’Internationale et de toute l’humanité. Ces scissions furent un moyen de maintenir les idéaux et les méthodes du marxisme. Jusqu’en 1933, l’Opposition de Gauche se considéra elle-même comme partie intégrante de l’Internationale Communiste. Bien qu’exclue, elle luttait pour la réforme de l’Internationale.

Les masses, et même les couches les plus conscientes de la classe ouvrière, n’apprennent qu’à travers les leçons de grands événements. Toute l’histoire prouve que les masses n’abandonnent jamais leurs vieilles organisations avant de les avoir soumises au feu de l’expérience. Jusqu’en 1933, l’aile marxiste de l’Internationale s’est battue pour la réforme de l’Union Soviétique et de l’Internationale Communiste. L’expérience devait montrer si la IIIe Internationale pouvait encore être une organisation viable. Ainsi, l’Opposition de Gauche continua fermement de militer comme partie intégrante de l’Internationale – bien que formellement exclue de celle-ci.

Ce furent l’accession d’Hitler au pouvoir et le refus de l’Internationale Communiste de tirer les leçons de cette défaite qui condamnèrent celle-ci à ne plus pouvoir être l’instrument de la classe ouvrière dans la lutte pour le socialisme. Loin de remettre en cause la politique fatale du « social-fascisme[5] », les sections de l’Internationale Communiste déclarèrent que la victoire d’Hitler était une victoire pour la classe ouvrière. En France, jusqu’en 1934, la même politique suicidaire fut poursuivie, sous la forme d’actions conjointes avec les véritables fascistes contre « les sociaux-fascistes » (SFIO) et « le radical-fasciste » Daladier, notamment lors du coup de force fasciste de février 1934.

La Quatrième Internationale

Cette trahison et les conséquences terribles de la victoire d’Hitler menèrent à une réévaluation du rôle de l’Internationale Communiste. Une Internationale capable de livrer le prolétariat allemand à Hitler sans qu’un coup de feu ne soit tiré, et sans même qu’une crise n’éclate dans ses rangs, n’était plus capable de servir les intérêts du prolétariat. Une Internationale capable d’acclamer ce désastre comme s’il s’agissait d’une victoire ne pouvait plus remplir son rôle de direction révolutionnaire. En tant qu’instrument pour le socialisme mondial, la IIIe Internationale était morte. D’un outil pour le socialisme mondial, elle avait dégénéré en un appareil complètement soumis au Kremlin, en un outil de la politique étrangère russe. Il fallait désormais préparer la voie à l’organisation d’une IVe Internationale, d’une Internationale qui ne soit pas entachée des crimes et des trahisons qui souillaient l’Internationale réformiste (la IIe) et l’Internationale stalinienne (la IIIe).

Comme au lendemain de l’effondrement de la IIe Internationale, les révolutionnaires internationalistes furent réduits à de petits groupes isolés. En Belgique, ils avaient deux députés et une organisation de 1000 à 2000 membres. La situation était semblable en Autriche et en Hollande. Les forces de la nouvelle Internationale étaient faibles et inexpérimentées. Cependant, elles bénéficiaient des idées et conseils de Trotsky ; elles se fondaient sur la perspective de grands événements historiques. Ces forces furent éduquées sur la base d’une analyse des expériences de la IIet de la IIIInternationales, des révolutions russe, allemande et chinoise, de la grève générale en Grande-Bretagne (1926) et de tous les grands événements qui suivirent la Première Guerre mondiale. Les cadres révolutionnaires, c’est-à-dire le squelette de la nouvelle Internationale, ne pouvaient pas être formés autrement.

Compte tenu de l’isolement des forces du marxisme, de leurs faiblesses au regard des partis sociaux-démocrates et communistes, cette période fut celle du développement de la tactique « entriste ». Pour gagner à la nouvelle Internationale les travailleurs les plus avancés, il fallait trouver un moyen de les influencer. Ce n’était possible qu’en militant avec eux dans les organisations de masse. D’abord appliquée à l’ILP[6] (Parti Travailliste Indépendant) en Grande-Bretagne, la tactique entriste fut développée dans les organisations de masse de la social-démocratie. Ces dernières étaient alors en crise et se déplaçaient vers la gauche. Par exemple, en France, où mûrissait une situation révolutionnaire, les militants de la IVe Internationale entrèrent dans le Parti Socialiste (SFIO). En Grande-Bretagne, après l’entrisme dans l’ILP (en pleine fermentation après avoir scissionné du Parti Travailliste), de nombreux militants de la IVe Internationale entrèrent – sur les conseils de Trotsky – dans le Parti Travailliste lui-même. Aux Etats-Unis, les camarades entrèrent dans le Parti Socialiste.

Dans l’ensemble, la période d’avant-guerre fut celle de la sélection, de l’éducation et de l’orientation de cadres, qu’il s’agissait de former, sur les plans théorique et pratique, dans le mouvement des masses.

L’entrisme était aussi considéré comme une tactique à court terme imposée aux révolutionnaires par leur isolement et par l’impossibilité, pour de très petites organisations, de gagner l’oreille de la masse des travailleurs. L’objectif était de travailler parmi les éléments les plus radicalisés, qui cherchaient des solutions révolutionnaires et se tourneraient d’abord vers les organisations de masse. Mais en toutes circonstances, les idées du marxisme et de la révolution socialiste internationale devaient être défendues. L’entrisme permettait d’acquérir de l’expérience et une bonne compréhension de la lutte contre le sectarisme et contre l’opportunisme. C’était un moyen de développer la flexibilité tactique, tout en restant implacable sur les principes, et de préparer les cadres pour les grands événements à venir.

Dans la période d’entre-deux-guerres, les défaites des travailleurs allemands, français et espagnols – qui furent la conséquence des politiques erronées de la IIe et de la IIIe Internationales – ouvrirent la voie à la Deuxième Guerre mondiale. Du fait de la paralysie du prolétariat en Europe et de la profonde crise du capitalisme mondial, la Deuxième Guerre mondiale devenait absolument inévitable. C’est dans ce contexte qu’eut lieu, en 1938, la Conférence fondatrice de la IVe Internationale.

Les perspectives de Trotsky

Le document adopté à cette Conférence de la IVe Internationale est lui-même une indication des raisons de sa fondation. Ce document, le Programme de transition, est lié à l’idée d’un travail de masse, qui est lui-même orienté vers l’idée de révolution socialiste à travers des mots d’ordre transitoires qui expriment la réalité contradictoire de l’époque. A la différence des programmes « minimum » et « maximum » de la social-démocratie, il s’agit d’un programme de transition du capitalisme vers la révolution socialiste. Cela découle du caractère de l’époque – époque de guerres et de révolutions. Tout le travail militant devait s’orienter vers la révolution socialiste.

La perspective de Trotsky était la suivante : la guerre était inévitable, mais elle provoquerait des révolutions. Le problème du stalinisme serait résolu d’une manière ou d’une autre. Soit l’Union Soviétique serait régénérée par une révolution politique contre le stalinisme, soit la victoire de la révolution socialiste dans un pays déterminant ouvrirait la perspective d’une solution à l’échelle mondiale. Dans la foulée d’une révolution prolétarienne victorieuse, les événements eux-mêmes règleraient le problème des Internationales stalinienne et réformiste.

Bien que conformes à une compréhension fondamentale des processus dans une société de classes, ces perspectives conditionnelles n’ont pas été confirmées par les événements. En raison des développements militaires et politiques particuliers de la guerre, le stalinisme fut temporairement renforcé. La vague révolutionnaire en Europe, pendant et après la Seconde Guerre mondiale, fut trahie par les dirigeants staliniens d’une façon pire encore que la trahison des dirigeants sociaux-démocrates lors de la vague révolutionnaire qui suivit la Première Guerre mondiale.

La IVe Internationale reposait sur les principes élaborés et développés par les quatre premiers Congrès de l’Internationale Communiste, sur l’expérience du stalinisme, du fascisme et des grands événements survenus jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Trotsky avait insisté pour fonder la IVe Internationale en partant d’une analyse de l’effondrement du stalinisme et de la social-démocratie, comme tendances révolutionnaires, au sein de la classe ouvrière. Tous deux étaient devenus d’énormes obstacles sur la voie de l’émancipation de la classe ouvrière, alors même qu’ils avaient été forgés, à l’origine, dans l’objectif de renverser le capitalisme.

La création de nouveaux partis et d’une nouvelle Internationale était devenue une perspective immédiate. Trotsky anticipait le fait que la nouvelle guerre mondiale provoquerait une vague révolutionnaire dans les pays métropolitains et dans les colonies. Le problème du stalinisme en Russie et dans le monde entier serait réglé par ces perspectives révolutionnaires. Dès lors, il était impératif de se préparer, sur les plans organisationnel et politique, pour les grands événements qui étaient à l’ordre du jour. C’est pourquoi, en 1938, Trotsky prédit que sous 10 ans il ne resterait plus rien des vieilles organisations qui avaient trahi – et que la IVe Internationale deviendrait la force révolutionnaire décisive, sur la planète. Il n’y avait rien de faux dans les bases de cette analyse. Mais toute perspective est conditionnelle : la multiplicité des facteurs – économiques, politiques et sociaux – peut entrainer un développement différent de celui qui avait été anticipé. La faiblesse des forces révolutionnaires fut un facteur décisif dans le développement de la politique mondiale – et c’est toujours le cas aujourd’hui, plus de 30 ans après les écrits de Trotsky en question. Malheureusement, en l’absence des conseils et de l’activité de Trotsky, les mandarins qui dirigeaient la « IVe Internationale » interprétèrent ses perspectives de 1938 non comme une hypothèse de travail, mais comme une thèse littéralement correcte.[7]

Les développements de l’après-guerre et le rôle des « dirigeants » de la IVe Internationale

La guerre se développa d’une façon que même le plus grand des génies théoriques n’aurait pas pu anticiper. Ce processus a été expliqué dans de nombreux documents de notre tendance. Les politiques staliniennes d’avant la guerre font partie des facteurs qui ont contribué aux victoires d’Hitler pendant la première phase de la guerre. Prostrée, écrasée par les monstres fascistes, la classe ouvrière allemande ne pouvait pas contenir les crimes et la bestialité de l’armée nazie lors de son offensive contre l’Union Soviétique (Trotsky expliquait que le fascisme n’est que l’essence distillée de l’impérialisme). Dans ce contexte, les ouvriers et les paysans d’Union Soviétique considéraient que leur tâche immédiate était la défaite des hordes nazies – et non la restauration de la démocratie ouvrière en URSS au moyen d’une révolution politique. En conséquence, le stalinisme fut renforcé pendant toute une période historique.

La guerre en Europe s’est essentiellement ramenée à une guerre entre la Russie stalinienne et l’Allemagne nazie. Dans leurs perspectives, les impérialistes anglo-américains s’étaient trompés sur toute la ligne. Ils avaient envisagé deux scénarios : soit l’Union Soviétique serait battue, après quoi eux-mêmes battraient facilement une Allemagne affaiblie et émergeraient comme les grands vainqueurs à l’échelle mondiale ; soit l’Union Soviétique sortirait tellement affaiblie de cet holocauste sanguinaire, sur le front Est, qu’ils seraient alors en position de dicter les grandes lignes de la politique mondiale, de la diplomatie mondiale et de la nouvelle division du monde.

Les perspectives de Trotsky furent correctes dans le sens où la guerre fut effectivement suivie d’une vague révolutionnaire encore plus puissante qu’après la Première Guerre mondiale. Cependant, après l’invasion de la Russie, les Partis Communistes jouèrent un rôle majeur dans la résistance contre les nazis. Les masses rallièrent donc ces partis – mais aussi les partis sociaux-démocrates, dans nombre de pays. Et déjà, à l’époque, s’esquissait la faillite des dirigeants de la IVe Internationale. Des conflits se développaient.

En 1944, il fallait réorienter le mouvement et bien comprendre que s’ouvrait une très longue période de démocratie capitaliste, en Occident, et de domination stalinienne en Russie. Dans les documents du Parti Communiste Révolutionnaire[8] (RCP), nous expliquions clairement que la période à venir, en Europe occidentale, serait celle d’une contre-révolution sous une forme démocratique. En effet, la bourgeoisie d’Europe de l’Ouest ne pouvait absolument pas maintenir sa domination sans l’aide du stalinisme et de la social-démocratie.

Sur ce point, le Secrétariat International de la IVe Internationale (SIQI) était désorienté. Le SWP (américain) et quelques dirigeants défendirent l’idée que la seule forme possible de domination de la bourgeoisie en Europe ne pourrait être qu’une dictature militaire, le bonapartisme. Incapables de saisir le tournant intervenu dans le processus historique, ils ne pouvaient comprendre que la Russie stalinienne était sortie renforcée de la guerre et que l’impérialisme, loin d’être à l’offensive, était sur la défensive.

L’alliance de l’impérialisme anglo-américain et de la bureaucratie soviétique était dictée par leur crainte commune d’une révolution socialiste dans les pays capitalistes avancés. Une vague révolutionnaire balayait l’Europe et le monde. Elle rendit impossible toute intervention de l’impérialisme anglo-américain à l’échelle de 1918, et ce malgré sa position dominante à l’égard de la Russie. Ne comprenant pas le changement du rapport de forces, et notamment la signification de la puissante vague révolutionnaire, le SIQI expliqua dans une résolution du Congrès mondial de 1946 qu’une simple « pression diplomatique » suffirait à provoquer la « restauration du capitalisme en Union Soviétique » !

Changement des rapports en Europe de l’Est et en Chine

Sur les problèmes théoriques que posait la situation en Europe de l’Est, la position des dirigeants de la IVe Internationale était pire encore que leur appréciation des perspectives pour l’Europe occidentale. Ils n’avaient absolument pas compris l’élan donné à la révolution par la progression de l’Armée Rouge, élan que la bureaucratie utilisa ensuite à ses propres fins. Après s’en être servi, elle étrangla la révolution. La question n’était pas, pour les staliniens, de capituler face au capitalisme, mais de mener à bien la révolution pour, ensuite, lui imposer une forme stalinienne-bonapartiste.

L’« alliance » entre les classes en Europe de l’Est était semblable au Front Populaire en Espagne. Il s’agissait d’une alliance non avec les capitalistes, mais avec leur ombre. En Espagne, cependant, les staliniens permirent à l’ombre d’acquérir une substance. Le véritable pouvoir dans l’Espagne républicaine fut remis à la classe capitaliste. A l’inverse, dans tous les pays de l’Europe de l’Est, le cœur du pouvoir, l’armée et la police, était tenu par les Partis staliniens, qui ne concédèrent à leurs « alliés » bourgeois que l’ombre du pouvoir.

Les staliniens exploitèrent la situation révolutionnaire dans tous les pays d’Europe de l’Est où les classes dirigeantes avaient été contraintes de fuir avec les armées nazies en retraite, car elles craignaient que les masses se vengent de leur collaboration avec les nazis. Au fur et à mesure que les armées nazies se retiraient, la structure de l’Etat s’effondrait. L’armée et la police fuyaient ou se cachaient. En conséquence, la seule force armée en Europe de l’Est était l’Armée Rouge. Oscillant entre les classes, la clique bonapartiste y bâtit des Etats non à l’image de la Russie de 1917, mais de la Russie de Staline – des Etats à l’image du Moscou de 1945.

Ces nouveaux phénomènes historiques avaient été anticipés par Trotsky, mais ils ne furent absolument pas compris par les dirigeants de l’Internationale. Ils caractérisaient tous les pays de l’Europe de l’Est comme « capitalistes d’Etat » – tout en maintenant que la Russie était, elle, un Etat ouvrier dégénéré. Une telle position était incompatible avec l’analyse marxiste. Car si l’Europe de l’Est, où les moyens de production avaient été nationalisés et la production planifiée, était capitaliste, alors il était absurde d’affirmer que la Russie – où les mêmes conditions de dictature bureaucratique existaient – était une quelconque forme d’Etat ouvrier. Les conditions étaient fondamentalement les mêmes.

Ainsi, ces « dirigeants » furent incapables de comprendre les perspectives aussi bien pour l’Europe de l’Ouest que pour l’Europe de l’Est – et donc d’éduquer correctement les cadres révolutionnaires. Beaucoup de forces furent gaspillées lors des discussions sur ces questions, en France et ailleurs.

Mais leur analyse du deuxième plus grand événement de l’histoire, la révolution chinoise de 1949, fut encore plus mauvaise, si c’est possible. Ils ne comprenaient rien à la guerre paysanne menée par Mao Tsé-toung et ses partisans. Ils ne tenaient pas compte du rapport de forces au niveau mondial. Ils se contentèrent de répéter des idées tirées des œuvres de Trotsky, sans les comprendre. Ils déclarèrent que Mao était impatient de capituler face à Tchang Kaï-Chek – et qu’il s’agissait, en somme, d’une répétition de la révolution chinoise de 1925-27. Or la guerre civile en Chine était menée avant tout sur la question de la terre, et les offres de paix répétées des staliniens chinois étaient conditionnées à la réforme agraire et à l’expropriation du « capital bureaucratique » – un programme que Tchang Kaï-Chek ne pouvait pas accepter. Les dirigeants de l’Internationale n’avaient pas compris que, depuis la révolution de 1925-27, l’expérience avait montré l’incapacité totale de la bourgeoisie chinoise à résoudre les problèmes de la révolution démocratique : la réforme agraire, l’unification nationale de la Chine et la lutte contre l’impérialisme (comme le révéla la guerre contre le Japon). Cela ouvrait de nouvelles perspectives.

D’une part, il y avait la passivité de la classe ouvrière en Chine et, d’autre part, la guerre paysanne, qui était dans la droite ligne des nombreux précédents ayant eu lieu au cours du dernier millénaire, en Chine. Il y avait également la paralysie de l’impérialisme, dû à la vague révolutionnaire qui suivit la Seconde Guerre mondiale. Tous ces facteurs ouvraient la possibilité d’un cours nouveau des événements. En 1949, dans un document analysant la situation en Chine (Réponse à David James), le RCP[9] anticipa les mesures que Mao serait contraint de prendre s’il remportait la guerre civile – et cette victoire était alors inévitable.

A cette époque, les dirigeants du Parti Communiste chinois affirmaient que la Chine commençait une période de cinquante ans de « démocratie capitaliste ». Dans cette perspective, ils s’étaient alliés aux soi-disant « capitalistes nationaux ». Mais les marxistes ne pouvaient pas prendre cela au sérieux. Le pouvoir était entre les mains de l’Armée Rouge. Par conséquent, nous prédisions qu’à l’exemple de l’Europe de l’Est, Mao balancerait entre les classes et, vu la nouvelle situation nationale et internationale, construirait un Etat à l’image de celui auquel avait abouti Staline (et non de celui fondé par Lénine). Ainsi, dès le début de la révolution, la Chine se dirigeait vers un Etat ouvrier de type bonapartiste (stalinien). Cependant, les dirigeants du Secrétariat International et de la section chinoise insistaient : « Mao capitule face au capitalisme et à Tchang Kaï-Chek ! » Même après la victoire complète des staliniens chinois, ils ne comprirent toujours pas la signification de ces événements. Ils affirmaient que la Chine était un « capitalisme d’Etat », comme en Europe de l’Est – sans définir ce terme.

Ils annoncèrent ensuite de grandioses perspectives révolutionnaires en Chine et en Europe de l’Est. Selon eux, Mao ne pourrait pas maintenir son « règne capitaliste » très longtemps. Toujours selon eux, les régimes « capitalistes d’Etat » d’Europe de l’Est étaient dans une crise telle qu’ils allaient être rapidement renversés. Ils ne comprenaient pas qu’à moins d’événements décisifs dans les principaux Etats capitalistes (ou d’une révolution politique victorieuse en Russie), les régimes en Europe de l’Est et en Chine garderaient fermement le contrôle de la situation pendant au moins une ou deux décennies.

Ils répétaient sans cesse qu’une nouvelle guerre mondiale allait résoudre les problèmes de la révolution. L’un des dirigeants prétendait même que la guerre mondiale n’était pas terminée ! Dès le lendemain de la guerre, ils déclarèrent d’une voix monotone que le déclenchement d’une nouvelle guerre mondiale était imminent. Aujourd’hui encore, ils répètent cette idée, sous une forme diluée. A chaque crise de l’impérialisme, ou entre l’impérialisme et la bureaucratie soviétique, ils sortent les tambours et martèlent le même message. Ils n’ont toujours pas compris que, de nos jours, la guerre est une question de relation entre les classes – et que seules de graves défaites de la classe ouvrière dans les principaux pays capitalistes, en particulier aux Etats-Unis, peuvent créer les conditions d’une nouvelle guerre mondiale.

L’Europe de l’Est et les Etats staliniens

Les événements ne cessaient de contredire les idées du SIQI sur la Chine et l’Europe de l’Est. Mais comme ils refusaient d’analyser sérieusement leurs erreurs, ils finirent par tomber dans des erreurs opposées et encore plus graves. Après avoir affirmé que la Chine et les Etats d’Europe de l’Est étaient capitalistes, ils passèrent à l’extrême inverse.

Lorsque la bureaucratie yougoslave de Tito entra en conflit avec la bureaucratie russe, ils proclamèrent soudain que la Yougoslavie était un « Etat ouvrier relativement sain ». Ils ne comprenaient pas la nature de ce conflit (dans lequel les marxistes devaient apporter un soutien critique aux Yougoslaves). Ils se mirent à idéaliser le « héros Tito » et à déclarer que la nouvelle Internationale révolutionnaire pouvait émerger du sol yougoslave.

Leur caractérisation de la Chine connut la même évolution radicale (à 180°) : soudainement, ce n’était plus un Etat capitaliste, mais un « Etat ouvrier relativement sain » ! Ils ne tenaient pas compte des conditions concrètes de la révolution chinoise. La bureaucratie chinoise avait un contrôle encore plus grand sur l’Etat et le peuple chinois que la bureaucratie russe sur l’Etat et le peuple soviétique. Cela découlait d’un ensemble de facteurs concrets : l’énorme arriération de la Chine par rapport à la Russie ; le fait que la classe ouvrière chinoise n’avait pas joué de rôle indépendant pendant la Révolution ; la stabilisation temporaire du capitalisme en Occident, où la révolution socialiste n’était pas imminente... A ce jour, les dirigeants de la IVe Internationale n’ont toujours pas compris cette question. Ces camarades continuent de considérer la Chine et la Yougoslavie comme des « Etats ouvriers relativement sains », qu’il s’agit donc seulement de « réformer » (comme l’Etat russe entre 1917 et 1923). Ils ne voient pas la nécessité d’une révolution politique dans ces deux pays – au sens où Trotsky parlait d’une nécessaire révolution politique en Russie, sous Staline (et non plus d’une simple « réforme »).

En Yougoslavie, il fallait apporter un soutien critique à la lutte du peuple yougoslave contre l’oppression nationale de la bureaucratie russe. Mais dans le même temps, il fallait souligner quel rôle avaient joué, dans ce conflit, les intérêts de la bureaucratie yougoslave. Au lieu de quoi le SIQI idéalisa cette dernière. Ils maintenaient qu’une révolution politique était nécessaire en Russie (puisque Trotsky l’avait dit, ça devait être vrai !), mais pas en Yougoslavie.

Pour tenter de donner une justification théorique à cette idée, ils affirmèrent qu’une « révolution socialiste » avait eu lieu en Yougoslavie pendant la guerre et l’après-guerre. Mais alors que la Révolution russe fut isolée (ce qui déboucha sur le stalinisme), la révolution yougoslave ne l’était pas, elle. Et donc, concluait triomphalement le SIQI, il ne peut y avoir de stalinisme en Yougoslavie ; c’est un Etat ouvrier « relativement sain », affecté de déformations mineures. Sur cette base, le SIQI organisa et envoya en Yougoslavie des brigades de travail internationales, pour aller y « construire le socialisme ».

Leur propagande était aussi non critique et élogieuse que la propagande stalinienne lors des visites de groupes de jeunes pour « construire le socialisme en Russie ». Tout cet épisode illustre la « méthode » sociologique de cette tendance. Plus tard, Germain [Mandel] et compagnie ont avancé le même argument à propos de la soi-disant « révolution culturelle » en Chine et, bien sûr, à propos de Cuba.

En réalité, c’est d’abord l’arriération de l’URSS et son isolement (après les défaites de la classe ouvrière mondiale) qui ont déterminé la confiscation du pouvoir par une bureaucratie stalinienne, en Russie. Mais une fois arrivée au pouvoir, la bureaucratie elle-même est devenue un facteur indépendant. La bureaucratie yougoslave n’était pas fondamentalement différente de la bureaucratie russe. La clique de Tito a commencé là où Staline s’était arrêté. La Yougoslavie n’a jamais connu le type de démocratie ouvrière qui caractérisait la Russie de 1917-23. Pendant la guerre, le mouvement en Yougoslavie était essentiellement une guerre paysanne de libération nationale. L’Etat qui fut édifié était un régime totalitaire à parti unique – à l’image de l’Etat russe et de son appareil stalinien perfectionné.

La Yougoslavie était un pays très arriéré. En conséquence, des éléments de l’ancienne classe dirigeante furent incorporés dans la diplomatie, dans l’armée et dans le reste de l’appareil d’Etat yougoslave.

En l’absence de contrôle démocratique des travailleurs, un Etat ouvrier sain est impossible. Abstraction faite de telles ou telles particularités de l’Etat yougoslave, il avait les mêmes caractéristiques fondamentales que l’Etat stalinien en Russie. Il fallait avoir complètement renoncé à l’analyse marxiste pour prétendre le contraire.

A ce jour, aucune des tendances qui ont défendu une position erronée ne l’ont révisée à la lumière des événements. De Pablo à Posadas, en passant par Healy, Germain [Mandel] et Hansen, aucune tentative n’a été faite de corriger leurs erreurs théoriques. En conséquence, les plus étranges combinaisons d’idées s’étalent dans leurs écrits. Healy trouve tout à fait cohérent de décrire Cuba comme un Etat capitaliste, tout en saluant une nouvelle version de la Commune de Paris dans la « Révolution culturelle » chinoise. En France, la tendance Voix Ouvrière [maintenant Lutte Ouvrière] est toujours fidèle à la position du SIQI de 1945-47, et ce malgré les événements de ces 25 dernières années. Elle considère la Russie comme un Etat ouvrier dégénéré, mais affirme que l’Europe de l’Est, la Yougoslavie et Cuba sont des Etats capitalistes. Toutes ces tendances affirment que la Syrie et la Birmanie sont capitalistes.  Le Secrétariat Unifié de la IVe Internationale (SUQI)[10], à travers tous ses zigzags, paye le prix d’un manque d’honnêteté théorique. Il combine ses erreurs passées.

Encore aujourd’hui, il reste donc vague sur la question de savoir si une révolution politique est nécessaire en Chine et en Yougoslavie. Sa majorité pense que ce sont des Etats ouvriers « relativement sains » – et qu’une révolution politique n’y est donc pas nécessaire ; des réformes suffiront.

Le développement dans les Etats staliniens

Ces 25 dernières années, ces dirigeants ont complètement perdu leurs repères théoriques. Pris de court par l’enchaînement des événements, ils ont toujours réagi de manière empirique et impressionniste, capitulant devant la réalité immédiate sans anticiper les développements des groupements et tendances. C’est vrai de leur analyse de la Yougoslavie, qui découle de leur incompréhension du bonapartisme prolétarien. Mais c’est aussi vrai de leur analyse de tous les grands événements qui se sont déroulés dans les pays du bloc stalinien. Il est vrai qu’ils apportèrent leur soutien – à juste titre – au mouvement de 1956 en Hongrie, qui prit la forme d’un renversement complet de la bureaucratie et du début d’une révolution politique. Mais ils commirent l’erreur de ranger dans la même catégorie le mouvement qui se développa en Pologne, à la même époque.

En Hongrie, le soi-disant Parti Communiste a été presque entièrement détruit ; une organisation du nouveau mouvement ouvrier commençait à émerger. Après les expériences du totalitarisme stalinien, les travailleurs hongrois n’étaient pas disposés, pendant la révolution de 1956, à accepter la construction d’un nouvel Etat totalitaire stalinien. En Pologne les événements se développèrent un peu différemment. La lutte nationale contre l’oppression de la bureaucratie Grand-Russe fut détournée par une section de la bureaucratie polonaise vers une ligne stalinienne nationale. Ne comprenant pas ce fait, les dirigeants de « la Quatrième » crurent voir dans Gomulka[11] un représentant du « communisme démocratique ». Ils ne virent pas qu’il représentait cette aile de la bureaucratie polonaise qui voulait s’imposer comme « seul maître à bord » et devenir relativement indépendante de la bureaucratie russe, ni qu’il n’y avait pas de différence fondamentale entre cette section de la bureaucratie polonaise et l’aile réformiste de la bureaucratie russe.

Comme Khrouchtchev, ces bureaucrates ne souhaitaient pas renouer avec la politique et le programme de la révolution d’Octobre 1917. Ils étaient d’ailleurs fermement opposés à la tentative d’instaurer une démocratie socialiste en Hongrie. La possible révolution politique en Pologne fut détournée vers le stalinisme national. Comme ses frères staliniens en Russie, la bureaucratie polonaise ne pouvait que zigzaguer, sans cesse, entre répression et réforme, tout en maintenant l’appareil stalinien intact. Or le SIQI voyait dans Gomulka le début d’un changement complet de la situation en Pologne. Ces camarades avaient des illusions dans la « déstalinisation » de l’Union soviétique. Ils cherchaient sans cesse le Messie qui les sauverait de leur isolement et leur donnerait enfin une base de masse. Ils allèrent donc de désillusions en déceptions.

La rupture entre la Russie et la Chine – qui les prit par surprise – déboucha sur un regain de leurs illusions dans le maoïsme. Ils ranimèrent l’idée selon laquelle la Chine était un Etat ouvrier sain marqué de défauts mineurs, un Etat ne nécessitant que des réformes. Mao était le nouveau sauveur. Ils ne comprenaient rien à la signification de la « révolution culturelle » en Chine[12].

Trotsky avait déjà expliqué, pourtant, que le bonapartisme prolétarien a parfois besoin de s’appuyer sur les travailleurs et les paysans pour purger de ses pires excès la bureaucratie avide et rapace. De même, lors du lancement des premiers plans quinquennaux en Russie, Staline s’appuya – un certain temps – sur les travailleurs et les paysans. Cela suscita chez les travailleurs de l’enthousiasme pour ce qu’ils considéraient comme la construction du socialisme. Mais cela n’altéra pas la nature, les méthodes et la politique du stalinisme. Cela ne changea pas la nature du régime. Faire des boucs émissaires de bureaucrates individuels, ou même de toute une section de la bureaucratie, non seulement ne changeait rien de fondamental, mais aboutissait même à un renforcement du pouvoir bureaucratique. La « révolution culturelle » ne changea rien de fondamental en Chine.

Mao s’appuya sur les travailleurs et les paysans pour attaquer des sections de la bureaucratie qui avaient accumulé des privilèges et une position matérielle très supérieurs à ce que les faibles forces productives chinoises pouvaient tolérer – et qui, en outre, provoquaient un énorme mécontentement parmi les travailleurs et les paysans. Du point de vue de Mao, il devenait d’autant plus nécessaire de réduire les privilèges de la bureaucratie que l’heure était au développement de l’industrie lourde et d’un arsenal nucléaire (entre autres).

La « révolution culturelle » fut organisée d’en haut, du début à la fin. Parler de nouvelles versions de la Commune de Paris à Shanghai, Pékin et d’autres villes chinoises, c’était couvrir de boue les traditions de la Commune et de la Révolution russe. Le résultat inévitable de la « révolution culturelle » fut le renforcement du pouvoir de la bureaucratie chinoise. Elle n’offrait aucune issue aux masses chinoises. La recherche constante de solutions miraculeuses pour résoudre les problèmes a toujours été la marque de l’utopisme petit-bourgeois, qui remplace l’analyse marxiste par des espoirs hystériques placés en tel individu ou telle tendance.

La capitulation face à différents types de stalinisme ou d’utopisme, à chaque étape des événements, causa d’énormes dégâts à la création d’un mouvement marxiste viable. En Italie, ce sont les dirigeants du « trotskysme » qui ont contribué à la formation d’un grand parti maoïste de 100 000 membres. En éditant et en diffusant de la littérature maoïste au sein du Parti Communiste Italien, ils donnèrent au maoïsme une base en Italie. Ces dirigeants « trotskystes » allaient se fournir en livres et brochures maoïstes auprès de l’ambassade de Chine en Suisse. La conséquence de cette adhésion non-critique au maoïsme fut qu’ils ne gagnèrent pas un adhérent au trotskysme, mais en livrèrent beaucoup aux maoïstes ! La confusion théorique se paye toujours au prix fort, surtout dans une organisation numériquement faible. Ils semèrent la confusion et la démoralisation dans leurs propres rangs. Au lieu de s’adapter au maoïsme, les trotskystes italiens auraient dû s’adresser de façon fraternelle à la base du Parti Communiste (qu’ils soient pour ou contre le maoïsme), mais en critiquant à la fois le stalinisme russe et le maoïsme (à commencer par les dirigeants de Pékin).

La révolution coloniale – L’Algérie

Découragés par leur manque de succès (principalement dû aux conditions objectives, mais aussi, dans une certaine mesure, à leurs erreurs), les dirigeants de l’Internationale en rejetèrent la responsabilité sur la classe ouvrière elle-même. Ils disaient, en substance : « Les travailleurs ont été corrompus et américanisés par la prospérité économique ». Leur politique prouvait qu’ils croyaient en cette idée. Alors, ils partirent en quête d’un nouveau talisman, qui serait capable de garantir le succès de l’Internationale. Et ils crurent trouver ce talisman dans la révolution coloniale.

Dans un récent document de notre tendance, nous avons expliqué la signification de la révolution coloniale et des développements qui l’accompagnent. Ici, il suffit de rappeler que les soulèvements dans le soi-disant Tiers-Monde découlent de l’impasse du capitalisme et de l’impérialisme, de leur incapacité à y développer les forces productives à un rythme suffisant. Mais étant donné le contexte mondial particulier (l’existence d’Etats ouvriers bonapartistes forts, et le rapport de force entre ces derniers et l’impérialisme), le cours des événements a pris une forme particulière. Dans ces conditions, il est plus que jamais nécessaire de défendre les idées de Trotsky sur la révolution permanente, de tirer les leçons de l’expérience de la Chine, de la Yougoslavie, de Cuba – et de maintenir une démarcation très nette entre le marxisme et toutes les autres tendances (nationalistes bourgeoises, nationalistes petites-bourgeoises, staliniennes et réformistes).

En Algérie, le SIQI se rallia presque totalement à la bannière du FLN[13], bien que leur position fût meilleure que celle des Lambertistes (OCI en France) et des Healystes (WRP), qui soutenaient le MNA[14]. Ce dernier mouvement était à l’origine un peu plus à la gauche que le FLN, mais a fini par se transformer en une agence des impérialistes français.

Au début, apporter un soutien critique au FLN était correct. Mais soumettre tout le travail de la section algérienne de l’Internationale au mouvement nationaliste ne pouvait que signifier la perte, dans la guerre de libération, des faibles forces sous leur contrôle. Tout en apportant un soutien total à la lutte légitime pour l’indépendance nationale et contre l’impérialisme français, les trotskystes algériens devaient maintenir une position internationaliste. C’était la seule manière de lier la lutte pour la libération nationale à la lutte de la classe ouvrière en France – et d’ouvrir la perspective d’une Algérie socialiste liée à une France socialiste. Certes, la trahison des sociaux-démocrates et du PCF, en France, poussa la révolution algérienne vers le nationalisme. Mais ce n’était pas une raison pour que les trotskystes abandonnent les idées fondamentales du marxisme sur cette question.

Il était clair que même après la victoire contre l’impérialisme français (en soi, un énorme pas en avant), il était impossible de construire immédiatement une authentique démocratie ouvrière en Algérie. Ce pays avait très peu d’industrie ; sa population avait été décimée par la guerre ; la classe ouvrière autochtone était peu nombreuse ; la moitié de la population était au chômage ; enfin, il n’y avait pas de parti de classe révolutionnaire. Tous ces facteurs, en l’absence d’une aide venant de la classe ouvrière française et internationale, signifiaient qu’après l’expulsion de l’impérialisme, le peuple algérien serait nécessairement confronté à un régime de type bonapartiste – bourgeois ou prolétarien.

Les illusions que des dirigeants de la IVe Internationale propagèrent sur le contrôle ouvrier dans les propriétés agricoles abandonnées par les Français montraient un manque total de compréhension théorique de cette question. Le contrôle ouvrier, de par sa nature même, doit être le fait d’ouvriers industriels, et non de ces organisations – composées de paysans et d’ouvriers agricoles – qui prirent le contrôle de ce que les patrons français avaient abandonné en s’enfuyant. Au mieux, il s’agissait de versions primitives de coopératives (alors glorifiées), mais non d’exemples de gestion ouvrière. Par leur nature même, ces structures étaient temporaires, sans réel avenir. La révolution socialiste n’ayant pas éclaté dans les pays avancés, ces expériences étaient condamnées à n’être qu’une curiosité intéressante du développement social, soulignant les aspirations instinctives du semi-prolétariat agricole. Il y eut beaucoup d’autres mouvements similaires lors de périodes d’éveil des masses par le passé, dans de nombreux pays.

Ils ont été pris de court par le coup d’Etat de Boumediène, en juillet 1965. Pourtant, un développement de cet ordre était inévitable en Algérie. Il y a eu des processus semblables dans tous les pays coloniaux où la lutte pour expulser les impérialistes a été victorieuse. Une fois leur indépendance politique conquise, ils restaient économiquement dépendants des puissances industrielles. Ceci, bien sûr, n’enlève rien au caractère très progressiste des révolutions coloniales. Cependant, face à la domination impérialiste du marché mondial, d’une part, et à l’existence de puissants régimes staliniens, d’autre part, les peuples ayant conquis leur indépendance nationale furent confrontés à de nouveaux et graves problèmes. Les bourgeoisies autochtones étaient – et demeurent – incapables de les régler. En conséquence, dans les pays ex-coloniaux d’Afrique, dans les semi-colonies d’Amérique latine et dans la plupart des pays d’Asie, divers types de régimes militaires ont pris le pouvoir. Il y a eu un mouvement vers le bonapartisme – soit bourgeois, soit prolétarien.

Les dirigeants de la IVe Internationale insistaient sur le fait que la révolution coloniale pouvait régler les problèmes de leur organisation. Mais ils ne comprenaient rien à la dialectique du processus en question. Du fait du retard de la révolution à l’Ouest (Etats-Unis et Japon inclus), la révolution coloniale a subi de profondes distorsions. La faiblesse des forces du marxisme – liée à des facteurs historiques évoqués ci-dessus – a joué un rôle énorme dans ce processus. Le monde colonial était mûr pour la révolution mondiale, mais ces différents facteurs ont produit toutes sortes d’aberrations. Les dirigeants marxistes devaient comprendre cette situation et donner une direction aux jeunes et faibles forces du marxisme dans le monde colonial. Au lieu de quoi le SIQI – malgré les leçons de Trotsky sur la Chine, entre autres – s’est simplement incliné devant la puissante révolution coloniale. Certes, mieux valait y intervenir que s’y opposer. Mais en fusionnant avec les nationalistes petits-bourgeois, en capitulant face aux utopies des classes moyennes, le SIQI a dissous l’avant-garde dans le bourbier nationaliste.

L’Amérique latine – Cuba

La position erronée du SIQI sur la révolution cubaine découlait du même problème : l’absence d’une méthode d’analyse marxiste. Ils ont cru voir dans cette révolution un exemple de politique marxiste. Or en réalité, l’armée de Castro était soudée par un programme « démocratique bourgeois » – et elle était essentiellement composée d’ouvriers agricoles, de paysans et d’éléments déclassés (le lumpen-prolétariat). A l’origine, Castro était un démocrate bourgeois dont les Etats-Unis constituaient le modèle politique. Au cours de la révolution elle-même, la classe ouvrière cubaine n’est intervenue qu’à la fin, lorsque l’armée de Castro marchait sur La Havane : les travailleurs ont alors organisé une grève générale pour appuyer son offensive. La chute de La Havane marquait la fin de la police et du régime haïs de Batista. Le pouvoir était fermement entre les mains de l’armée castriste.

L’orientation du régime de Castro vers la destruction du capitalisme et de la grande propriété terrienne ne fut pas le résultat d’un programme et d’une stratégie élaborés de longue date. Au contraire : ce sont les erreurs de l’impérialisme américain qui ont poussé Castro sur la voie de l’expropriation des capitalistes.

90 % de l’économie cubaine était contrôlée par des capitalistes américains. Après la chute de Batista, la classe dirigeante américaine a soumis l’île à un blocus économique – alors que Castro, à ce stade, se contentait de lancer des réformes bourgeoises-démocratiques. Les capitalistes américains s’opposaient aux taxes imposées par Castro pour financer ses réformes sociales. Ces taxes étaient inférieures à celles que les capitalistes américains payaient aux Etats-Unis, mais ils s’y opposèrent furieusement et réclamèrent le soutien de Washington.

En réponse au blocus, le régime cubain a saisi les avoirs américains à Cuba. Cela signifiait que 90 % de l’industrie et de l’agriculture passait dans les mains de l’Etat – après quoi le régime nationalisa les 10 % restant. Les dirigeants cubains s’inspirèrent des modèles yougoslaves, russes et chinois. A aucun moment la démocratie ouvrière ne s’est développée. Le caractère bonapartiste du régime était parfaitement clair. La seule contribution des masses consistait à répondre « Si ! » aux exhortations de Castro, lors des grands meetings qui se tenaient sur la Place de la Révolution. Cuba est resté un Etat dirigé par un parti unique, sans soviets et sans contrôle ouvrier de l’industrie et de l’Etat.

En conséquence, le régime s’est toujours plus bureaucratisé. C’était inévitable, compte tenu de l’isolement de la révolution et de la façon dont elle s’était accomplie. Les milices ouvrières ont été désarmées ; la différenciation entre la bureaucratie – en particulier ses sommets – et la classe ouvrière se développe rapidement. L’appareil d’Etat est toujours plus indépendant des masses. En coulisse, Castro s’efforce de négocier un accord avec l’impérialisme américain, pour qu’il aide et reconnaisse le régime. Un tel accord est sans doute inévitable, à un certain stade. Cela signerait la fin des « appels révolutionnaires » que lance Castro au reste de l’Amérique latine. Dans l’esprit des dirigeants cubains, le destin du régime sera de plus en plus confiné aux rivages de l’île. Cette étroitesse nationaliste déterminera leurs rapports avec les nations et classes du monde entier.

A ce jour, la bureaucratie stalinienne de Russie apporte à Cuba une aide d’un million de livres sterling par jour. Sans cela, le régime cubain ne pourrait pas tenir. S’il s’agissait d’une authentique démocratie ouvrière, les staliniens russes ne lui donneraient pas un kopeck. Si la bureaucratie russe peut se permettre le luxe d’une aide fraternelle à Cuba, c’est uniquement parce que le régime de Castro ressemble de plus en plus à tous les autres Etats ouvriers bonapartistes.

Lorsqu’on part d’une position théorique fausse, on enchaîne les erreurs. Ainsi, le SUQI ne comprend rien au processus en cours à Cuba. Il refuse de prendre acte du caractère bureaucratique du régime cubain. Il maintient l’idée que Cuba – avec son économie arriérée, essentiellement agricole – est engagée sur la voie du socialisme. A entendre ces camarades, il suffirait de quelques petites réformes pour faire de Cuba un modèle de démocratie ouvrière ! Ils rejettent l’idée qu’une révolution politique est nécessaire, sur l’île, pour que les travailleurs prennent le contrôle de l’économie et de l’Etat. Quelques réformes suffiraient – et il ne resterait plus qu’à en convaincre Castro !

Dans le même temps, ils affirment obscurément que la démocratie ouvrière existe déjà à Cuba, voire que le régime cubain est plus démocratique que la Russie de 1917-23. En réalité, si Castro s’orientait vers un régime de démocratie ouvrière, il serait écarté par la bureaucratie. Ceci dit, dans les faits, Castro pense qu’il construit un régime de type « socialiste ». Et au lieu de résister à la pression du bureaucratisme cubain, le SUQI y succombe totalement.

Ils n’ont rien appris des événements du dernier quart de siècle – et ont tout oublié. Dans leur appréciation de l’Amérique latine, ils répètent leurs erreurs sur l’Algérie, la Chine et la Yougoslavie. Voilà que, désormais, c’est la Bolivie qui devient la clé magique qui permettrait de transformer la situation mondiale. Ils fusionnent avec les guérillas petites-bourgeoises dans l’espoir de réitérer l’expérience cubaine. Castro, le « trotskyste inconscient », le nouveau messie du marxisme, est leur nouveau modèle. Sans tenir compte ni des circonstances concrètes, ni de l’attitude des classes dirigeantes et des impérialistes (qui ont tiré leurs leçons de la révolution cubaine), ils ont soutenu les aventures de Guevara, qui a tenté d’injecter artificiellement la guérilla dans la paysannerie.

L’héroïsme de Guevara ne doit pas nous cacher cette faillite théorique. Tenter de répéter, dans toute l’Amérique latine, la politique du castrisme à Cuba, c’est commettre un crime contre la classe ouvrière internationale. La littérature marxiste est pleine d’explications sur les rôles respectifs des différentes classes sociales (la classe ouvrière, la paysannerie, la petite bourgeoisie et la bourgeoisie), mais cela échappe complètement aux dirigeants « trotskystes » en question. Le marxisme a expliqué mille fois le rôle dirigeant que doit jouer la classe ouvrière dans toute révolution socialiste. C’est lié à la situation des travailleurs dans le processus de production : ils y sont forcés de coopérer entre eux. Ils sont aussi poussés à s’unir pour se défendre contre les exploiteurs.

Mais tant qu’elle ne devient pas une classe pour soi, et plus seulement en soi, la classe ouvrière n’est que de la matière brute pour l’exploitation. Cette conscience de classe se développe à travers l’expérience de la lutte des classes elle-même. Et ici le parti et la direction sont nécessaires. A l’inverse, les paysans, les intellectuels petits-bourgeois et les éléments déclassés ne peuvent jouer aucun rôle politique indépendant. Lorsque des intellectuels petits-bourgeois et des ex-marxistes organisent la lutte sur la base d’une guerre paysanne, le niveau de conscience – du fait même de la nature de la lutte – est forcément très bas. Et si des armées paysannes et petites-bourgeoises sont parvenues à renverser des régimes semi-féodaux en Yougoslavie et en Chine, dans le cadre d’une lutte de libération nationale et sociale, c’est uniquement dû à des circonstances historiques particulières – et exceptionnelles – dont nous avons rendu compte dans nombre de nos documents.

Il est vrai que Lénine avait envisagé la possibilité d’un passage direct de l’Afrique tribale au communisme. Mais cela supposait l’aide et l’assistance de régimes socialistes dans les pays les plus développés. Les conditions matérielles du socialisme n’existent dans aucun des pays ex-coloniaux. La perspective d’une révolution socialiste, dans ces pays, n’a de sens que dans le cadre d’une révolution internationale. Mais les dirigeants du SUQI ont oublié ces vérités élémentaires. Ils ont adopté la politique des populistes et des socialistes-révolutionnaires russes[15]. Inconsciemment, ils plient sous la pression des différentes classes de la société. Ils tombent dans les erreurs de l’anarchiste Bakounine, qui considérait la paysannerie et le lumpen-prolétariat comme les classes les plus révolutionnaires de la société. A cette erreur se rattache l’idée de la « propagande par l’action » – dont le terrorisme individuel est l’aboutissement.

Guérillérisme et marxisme

Dans ce contexte, et compte tenu du discrédit croissant qui frappait les Partis Communistes et les réformistes, en Amérique latine, le programme de la guérilla dans les campagnes – et, pire encore, des « guérillas urbaines » – a commencé à gagner une plus large audience. Désorientées par les zigzags des 25 dernières années, les jeunes et faibles forces du trotskysme se sont jetées dans cette folie. Il fallait, au contraire, expliquer les idées élémentaires du marxisme aux travailleurs, aux étudiants et aux intellectuels. Le mouvement de libération nationale et sociale au Brésil, en Argentine, en Uruguay, au Chili, au Guatemala et dans d’autres pays d’Amérique latine doit prendre la forme d’un mouvement de masse des travailleurs et des paysans. Les duels désespérés, les kidnappings, attaques de banques, etc., n’aboutissent qu’à une seule chose : au vain sacrifice de forces militantes jeunes et sincères. Il est criminel d’envoyer ces forces lutter seules contre les capitalistes, l’armée et la police secrète, sans la moindre référence à une véritable lutte – une lutte massive – contre l’oligarchie et son appareil d’Etat.

Du fait d’une combinaison de différents facteurs historiques – et de l’actuel rapport de forces entre les classes, à l’échelle mondiale – on ne peut pas exclure qu’une guérilla paysanne soit victorieuse. Mais alors, il s’agirait d’un développement semblable aux révolutions chinoise et cubaine (au mieux), et non d’une révolution dirigée par la classe ouvrière, comme dans la Russie de 1917. Pour qu’une lutte de libération nationale et sociale prenne la voie d’une véritable révolution socialiste, sans distorsions bureaucratiques, il faut commencer par organiser la classe ouvrière. Cela peut sembler plus difficile – et, en un sens, l’est effectivement –, mais c’est la seule voie.

Dans ces pays, un mouvement de masse des travailleurs est tout à fait possible. C’est ce qu’ont démontré les récentes grèves générales au Chili, en Argentine et en Uruguay. Une tendance marxiste doit être construite sur la base de ces perspectives. L’insurrection doit être préparée comme le point culminant d’un mouvement de masse dans les villes. Une fois victorieuse, la révolution socialiste gagnera rapidement toute l’Amérique latine.

Les cadres dirigeants de la classe ouvrière doivent être formés aux leçons de la Révolution russe de 1917 – et non poussés à suivre les exemples des révolutions chinoise, cubaine et yougoslave. Il faut défendre et expliquer la perspective marxiste d’une révolution ouvrière soutenue, dans les campagnes, par une guerre paysanne. Dans tous ces pays, la tâche prioritaire est d’expliquer patiemment le rôle dirigeant des travailleurs dans la lutte pour le socialisme.

A l’Etat capitaliste, il faut opposer, non la guérilla urbaine, mais la puissance collective de la classe ouvrière armée et organisée. Pour briser une dictature militaro-policière, il faut le bélier de la classe ouvrière organisée. Une fois convaincus de cette nécessité, les travailleurs trouveront les armes. Confrontée à un puissant mouvement de masse, l’armée – qui est surtout composée de paysans en uniformes – se scindera ; une grande partie ralliera le camp de la révolution, et ce d’autant plus facilement que les travailleurs défendront un programme de révolution agraire et de lutte contre l’impérialisme.

Capituler aux pressions de l’anarchisme petit-bourgeois et désespéré, c’est renoncer au marxisme. Le rôle des marxistes est de polémiquer – aussi fraternellement que possible – contre les idéalistes qui mènent la révolution dans une impasse. On doit mener une lutte implacable contre la politique et les méthodes de l’anarchisme. Au lieu de faire cela, les pseudo-trotskystes ont accepté cette politique et ces méthodes erronées – au détriment d’un point de vue de classe clair, enraciné dans plus d’un siècle d’expérience de la lutte des classes et du mouvement de libération nationale.

Certes, après l’expérience des 30 dernières années, l’idée d’une guérilla paysanne n’est pas dénuée de sens. Et bien sûr, tout en insistant sur le rôle de la classe ouvrière urbaine, les marxistes doivent soutenir la lutte de toutes les classes opprimées. Cependant, les marxistes ne luttent pas seulement pour le renversement du capitalisme et de la grande propriété terrienne ; ils luttent aussi pour l’avenir socialiste de l’humanité. Or, lorsque le capitalisme est renversé par une guerre paysanne, cela marque un énorme progrès, d’une part, mais d’autre part cela dresse aussitôt de nouveaux obstacles sur la voie du socialisme.

Compte tenu du rapport de forces entre les classes à l’échelle mondiale, mais aussi de la crise du capitalisme et de l’impérialisme dans les pays sous-développés, la victoire d’une guerre paysanne peut déboucher sur un certain type d’Etat ouvrier déformé. Elle ne peut pas déboucher sur le contrôle ouvrier et paysan de l’industrie, de l’agriculture et de l’Etat, parce que dans les pays ex-coloniaux ou semi-coloniaux, les bases matérielles du socialisme font défaut. Par contre, ces bases matérielles – la technologie, les capacités productives – existent à l’échelle mondiale. Par conséquent, le problème se pose au niveau mondial. Même dans le cas de la Russie de 1917, qui a commencé par un Etat ouvrier non déformé, l’arriération du pays et son isolement ont fini par déterminer l’émergence d’une caste bureaucratique privilégiée, c’est-à-dire d’un régime bonapartiste et stalinien. Dès lors, en Russie comme en Chine, en Yougoslavie et à Cuba, une deuxième révolution, une révolution politique des travailleurs – dirigée contre la bureaucratie – est nécessaire pour mener à bien la transition vers le socialisme.

En Amérique latine en Asie et en Afrique, l’abandon des idées fondamentales du marxisme, des idées de la révolution permanente, mène tout droit dans le bourbier du nationalisme petit-bourgeois, de l’utopisme anarchiste et du cynisme stalinien, qui n’a pas confiance dans le pouvoir de la classe ouvrière. Avant tout, c’est l’abandon de la perspective d’une révolution mondiale, perspective sur laquelle se fonde l’internationalisme marxiste. L’abandon de l’internationalisme – au profit d’une perspective petite-bourgeoise – marque l’abandon du programme trotskyste.

En Amérique latine, la classe ouvrière est assez forte pour jouer un rôle dirigeant dans la révolution, en particulier au Brésil, au Chili, en Argentine, en Uruguay et au Mexique. C’est là que les forces du marxisme doivent se concentrer. C’est dans cet esprit que doivent être éduqués, politiquement, les intellectuels et étudiants qui rompent avec leurs traditions petites-bourgeoises et comprennent l’impasse du capitalisme. A travers cette lutte contre toutes les tendances ultra-gauchistes et opportunistes, le trotskysme préparera les cadres – en particulier dans l’avant-garde ouvrière – qui mènera la révolution à la victoire.

Une ferme critique du bureaucratisme à Cuba (et des excès flamboyants du castrisme) doit être au cœur de l’arsenal idéologique des révolutionnaires latino-américains. Tout en défendant les conquêtes de la révolution cubaine, il faut souligner ses limites et ses aspects négatifs. C’est la seule façon de combattre efficacement le gauchisme infantile du castrisme en Amérique latine.

Partis de masse, entrisme et méthodes de travail

Sur la question de l’entrisme, les dirigeants de la IVe Internationale ne s’embarrassaient pas davantage de principes. En Grande-Bretagne, ils ont posé la question de l’entrisme dans le Labour au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sur la base d’une perspective erronée : ils prédisaient une récession à court terme et croyaient voir une aile gauche se développer dans le Labour. Par ailleurs, au lieu de chercher à gagner les éléments les plus avancés en défendant fermement les idées et le programme du marxisme, ils ont modéré leurs idées pour les adapter au milieu réformiste dans lequel ils militaient – et tenter de se concilier des réformistes de gauche qui ne représentaient qu’eux-mêmes.

Cette erreur opportuniste, ils l’ont appelée « entrisme profond ». Ils ont confondu les facteurs objectifs et subjectifs ; ils ont tourné le dos au développement réel de la conscience des masses ; ils ont expliqué à leurs militants qu’ils devaient organiser une « aile gauche massive » dans le Labour. Pour tenter d’y parvenir, ils ont eu recours à toutes sortes de manœuvres tactiques sans principes. Or, s’il était possible de construire le mouvement sur la base de telles manœuvres, la perversion stalinienne du marxisme serait correcte.

Même avec une politique, une stratégie et une tactique correctes, le développement de la conscience des masses ne peut pas être arbitrairement décrété. Il obéit à ses propres lois, qui dépendent de l’expérience politique des masses, donc du rythme des événements eux-mêmes. En s’adaptant au milieu réformiste, en lui faisant des concessions de principe, on n’accélère pas le développement de la conscience des masses ; par contre, on finit par devenir réformistes de gauche, dans une large mesure. A long terme, cette politique est désastreuse ; en général, elle prépare un tournant de 180° vers l’ultra-gauchisme, qui est l’autre face de la même pièce : l’incapacité de défendre fermement les principes, d’une part, et d’autre part de tenir compte de la situation objective.

En eux-mêmes, bien sûr, les événements ne règleront pas les problèmes de croissance de l’organisation révolutionnaire. Mais cette croissance ne sera possible que sur la base d’une analyse correcte des processus objectifs et d’une orientation correcte, liée au développement réel de la conscience de l’avant-garde ouvrière. Comme tendance de masse, l’aile gauche des partis réformistes se développera d’abord sur des lignes réformistes ou, au mieux, centristes[16]. Certes, les révolutionnaires peuvent jouer un rôle dans le développement d’une aile gauche, mais un mouvement de masse poussera d’abord en avant les dirigeants réformistes et centristes. Inévitablement, ils dirigeront l’aile gauche dans un premier temps. Seule l’expérience – et la critique des marxistes – aboutiront au remplacement des réformistes et des centristes par des cadres révolutionnaires.

A ce jour, les dirigeants de la IVe Internationale n’ont pas compris l’ABC de cette question. En Grande-Bretagne, ils annonçaient chaque année l’imminence d’une nouvelle guerre mondiale. En amont des élections générales de 1951, ils se sont fait l’écho de la propagande opportuniste des dirigeants du Labour, qui déclaraient qu’une victoire de Churchill précipiterait une guerre mondiale ! Au lieu d’élever le niveau de conscience des travailleurs qu’ils influençaient, ils aggravaient leur confusion.

En 1951 toujours, ils avançaient la perspective suivante : d’ici 12 mois, la Grande-Bretagne sera fasciste ou socialiste. A les lire, on se demandait s’ils n’avaient jamais lu les analyses de Trotsky ou d’autres grands théoriciens marxistes sur la dynamique de la lutte des classes. La classe dirigeante ne peut pas imposer un régime fasciste comme on choisit le train plutôt que la voiture. C’est une question de rapport de forces entre la classe ouvrière, les classes moyennes et la classe dirigeante elle-même.

Les échecs tactiques des dirigeants de la IVe Internationale – en Grande-Bretagne et ailleurs – étaient liés à la longue phase de croissance économique dans les principales puissances capitalistes. Cette phase d’expansion capitaliste a renforcé la social-démocratie dans des pays tels que l’Allemagne et la Grande-Bretagne – et le stalinisme dans des pays tels que la France et l’Italie. Compte tenu de cette situation objective, le SIQI a développé la théorie de l’entrée générale dans les Partis sociaux-démocrates ou les Partis communistes (selon les pays). En soit, c’était correct, mais malheureusement cette tactique a été appliquée de façon très opportuniste, en Grande-Bretagne comme ailleurs. Dans les Partis communistes de France et d’Italie, par exemple, ils se sont adaptés au stalinisme ; ils ont renoncé à défendre une ligne léniniste, révolutionnaire. Or, même dans les conditions difficiles d’alors, il était possible de défendre une politique marxiste tranchant nettement avec celle des dirigeants staliniens.

L’entrisme était imposé par la situation objective et la faiblesse des forces révolutionnaires, mais ils l’ont appliqué de façon totalement opportuniste. En conséquence, en France et en Italie, ils n’ont pratiquement rien gagné ; ils sont sortis des PC avec le même nombre d’adhérents qu’au moment de leur entrée. Comme toujours, ils ont zigzagué de l’adaptation opportuniste à l’ultra-gauchisme, se fermant l’accès à la base militante de ces partis. Dans les partis sociaux-démocrates d’Allemagne, de Grande-Bretagne, de Belgique et de Hollande, ils ont capitulé face au réformisme. Comme cela ne donnait – et ne pouvait donner – aucun résultat positif, ils ont fini par publier une résolution déclarant que ces partis n’étaient plus des partis ouvriers de masse. Bref, ils sont passés de l’opportunisme à l’ultra-gauchisme. En réalité, les PC et la social-démocratie des pays en question avaient toujours le soutien de la grande majorité de la classe ouvrière, qui n’a guère prêté attention aux tonitruantes « sorties » des camarades de la IVe Internationale.

Keynésianisme au lieu de marxisme

Dans l’immédiat après-guerre, les dirigeants « trotskystes » ont défendu une position ultra-gauchiste sur pratiquement toutes les questions. Ainsi, ils ont d’abord nié la possibilité d’une reprise économique en Europe et aux Etats-Unis, alors qu’une telle reprise était inévitable : les trahisons des dirigeants réformistes et staliniens en avaient constitué les prémisses politiques.

En réponse, nous rappelions ce que disait Lénine : tant qu’il ne sera pas renversé, le capitalisme trouvera toujours une issue à la pire de ses crises. Mais les dirigeants de la IVe Internationale tournaient cet argument en dérision ; ils affirmaient que les économies des pays capitalistes ne pourraient pas être reconstruites. Puis, lorsque les faits réfutèrent leurs prédictions, ils se mirent à pontifier l’idée suivante : la production capitaliste ne pourra pas se développer au-delà d’un certain plafond, lequel est fixé au plus haut niveau atteint avant la guerre. Hélas pour eux, ce « plafond » fut rapidement brisé par la croissance du capitalisme mondial.

Les mêmes déclarèrent que l’impérialisme américain ne pouvait pas – et n’allait pas – aider les classes dirigeantes d’Europe de l’Ouest. Ils s’esclaffaient : « Où a-t-on vu des capitalistes soutenir leurs rivaux ? Ce ne sont pas des philanthropes ! » Autrement dit, ils n’avaient pas la moindre idée du rapport de forces entre les classes et entre les nations, au lendemain de la guerre – et notamment du rapport de forces entre la Russie et les Etats-Unis. Leurs analyses économiques, à cette époque, étaient du niveau de celles des staliniens de la « troisième période », au début des années 30.

La réalité empirique s’obstinait à leur donner tort. Alors, ils finirent par changer de position – en tombant, malheureusement, d’un extrême à l’autre. Au passage, ils n’ont pas reconnu leurs erreurs passées – non : c’est le capitalisme qui avait changé ! Secrètement, ils estimaient que l’analyse marxiste des crises n’était plus valable. Ils n’osaient pas le dire ouvertement, de crainte d’être taxés de révisionnisme, mais le fait est qu’ils approuvaient l’idée (keynésienne) selon laquelle les récessions peuvent être évitées grâce aux déficits publics et à l’intervention de l’Etat. Par exemple, dans un document du Congrès mondial de 1965, L’évolution du capitalisme en Europe de l’Ouest et les tâches des marxistes révolutionnaires, ils écrivaient que la prochaine récession, s’il y en avait une, « ne serait pas une grave crise économique du type de celles de 1929 ou 1938. En effet, comme nous l’avons expliqué en détail dans d’autres documents de l’Internationale, l’impérialisme a la possibilité d’amortir une crise en augmentant les dépenses publiques – au détriment du pouvoir d’achat de la monnaie ».

Le SUQI n’a pas su expliquer les raisons de la phase de croissance d’après-guerre ; au lieu de cela, ils ont subi l’influence – et repris les arguments – des théoriciens bourgeois. Et désormais que ces mêmes idées sont discréditées aux yeux des meilleurs économistes bourgeois, le SUQI va sans doute changer, à nouveau, de position. Toujours est-il qu’ils n’avaient pas du tout anticipé les développements économiques et n’ont pas su les expliquer. En conséquence, ils se sont adaptés à tous les courants de la social-démocratie, du stalinisme – et même à des courants de pensée bourgeois. Leur soi-disant « théorie marxiste » était une bouillie éclectique.

La question de la guerre

Dans nos documents publiés après la guerre, nous expliquions qu’une nouvelle guerre mondiale, inter-impérialiste, ou même une nouvelle guerre contre l’Union Soviétique, n’étaient pas à l’ordre du jour du fait de la vague révolutionnaire qui déferlait. Pour consolider leur pouvoir, les bourgeoisies européennes étaient obligées de faire des concessions démocratiques – et donc de permettre l’existence et le renforcement de puissantes organisations des travailleurs. En conséquence, il n’y avait pas les prémisses politiques d’une offensive militaire contre l’URSS ou contre la révolution chinoise. Dans le même temps, quelques années après la fin de la guerre, la démobilisation des troupes anglo-américaines – sous la pression des masses et des soldats eux-mêmes – avait radicalement changé le rapport de force militaire en Europe, à l’avantage de l’Union Soviétique.

L’URSS pouvait mobiliser 200 divisions ; les puissances occidentales, un peu plus de 50. Dans l’hypothèse d’une guerre conventionnelle en Europe, les Russes auraient pu occuper toute l’Europe de l’Ouest. Fort d’une écrasante domination en nombre de tanks, d’avions et de fusils, les forces du Bloc de Varsovie auraient balayé les armées impérialistes – en l’espace de quelques jours en Allemagne, de quelques semaines en France.

Par ailleurs, la Chine était la première puissance militaire du continent asiatique. Ici aussi, sur fond de guerre révolutionnaire ou semi-révolutionnaire soutenue par les paysans, l’armée chinoise eut été en position de force. Le rapport de force mondial avait beaucoup changé – au détriment des impérialistes. Pourtant, les dirigeants de la IVe Internationale, n’ayant rien appris de Lénine et de Trotsky, se contentaient de répéter sans cesse l’idée que « le capitalisme, c’est la guerre ». Un enfant de 12 ans ayant lu Lénine aurait compris la même chose. Mais cette formule générale ne nous dit pas comment, où et à quelles conditions une guerre mondiale peut éclater. D’un point de vue tactique et stratégique, cette formule ne nous dit rien. De nos jours, la guerre n’est pas seulement une question de rapport de forces entre nations, mais aussi – et d’abord – une question de rapport de forces entre les classes sociales. L’éclatement d’une nouvelle guerre mondiale supposait une défaite sanglante et décisive de la classe ouvrière internationale.

C’est la défaite des travailleurs en Allemagne, en Italie, en France et en Espagne – et la destruction de leurs organisations – qui a ouvert la voie à la Seconde Guerre mondiale. Or depuis la fin de cette guerre, les travailleurs sont dans une position beaucoup plus favorable, ce qui contraint les impérialistes à la prudence.

Certes, depuis la Seconde Guerre mondiale, des guerres ont été menées contre la révolution coloniale – et entre puissances mineures. Mais il en fut de même après la Première Guerre mondiale : il y avait une guerre chaque année jusqu’à la conflagration de 1939.

A tous ces facteurs s’ajoute le problème des armes nucléaires et autres moyens de destruction terrifiants. Pour les capitalistes, la guerre n’est pas une fin en soi ; c’est un moyen d’accroître leur pouvoir, leurs revenus et leurs profits. L’objectif n’est pas de complètement détruire l’ennemi, mais de le soumettre. La destruction mutuelle des belligérants n’est pas une issue souhaitable, même du point de vue des capitalistes. Détruire la classe ouvrière de l’ennemi reviendrait à détruire la poule aux œufs d’or. Enfin, la destruction mutuelle n’épargnerait pas les classes dirigeantes.

Ne pourraient prendre ce chemin que des régimes fascistes, totalitaires et se trouvant dans une situation désespérée. Or là encore, c’est une question de rapport de forces entre les classes. Les bourgeois ne vont pas facilement – le cœur léger – céder le pouvoir à des dictateurs maniaques du genre de Mussolini et Hitler. Par ailleurs, même s’ils y étaient disposés, ils devraient d’abord infliger une défaite sanglante à la classe ouvrière.

Ainsi, en avançant la perspective d’une nouvelle guerre mondiale, les dirigeants de la IVe Internationale ne tenaient aucun compte des multiples forces sociales et militaires en jeu. Par ailleurs, en affirmant qu’une guerre favoriserait la victoire de la révolution socialiste, ils faisaient preuve d’une légèreté d’esprit comparable à celle des staliniens lorsqu’ils annonçaient que l’arrivée au pouvoir d’Hitler serait le prélude à la victoire du Parti Communiste allemand. En réalité, une guerre mondiale suppose une défaite majeure de la classe ouvrière. Et une guerre nucléaire aboutirait probablement à la destruction mutuelle des pays et des classes. Au mieux, une poignée de survivants pourraient peut-être réussir à créer une sorte d’Etat esclavagiste et recommencer le processus de développement des forces productives – lesquelles, avec la classe ouvrière, constituent la condition indispensable du socialisme. Les Posadistes[17] ont poussé jusqu’à l’extrême les idées de Pablo, Hansen, Mandel, Healy et consorts.

Ils étaient incapables de voir les contradictions qui perduraient entre les puissances impérialistes elles-mêmes. Les Etats capitalistes d’Europe de l’Ouest, Grande-Bretagne comprise, n’avaient pas intérêt au triomphe de l’impérialisme américain. Ils avaient leurs propres intérêts à défendre. Une nouvelle guerre mondiale aurait détruit l’Europe de l’Ouest – comme la Corée et le Vietnam ont été détruits par les bombardements américains. En conséquence, les puissances impérialistes européennes n’avaient aucun intérêt à s’engager dans une guerre qu’elles ne pourraient pas gagner, qui se mènerait sur leurs territoires – et qui, dans le meilleur des scénarios, se solderait par un renforcement de l’impérialisme américain.

Du point de vue de la classe dirigeante américaine elle-même, une guerre conventionnelle était une perspective effrayante. Partir de Calais pour conquérir Shanghaï, Calcutta et Vladivostock était une tâche impossible. Une guerre nucléaire aurait porté le confit – pour la première fois – sur le sol américain. Elle aurait signifié la destruction des villes et de la puissance industrielle des Etats-Unis. Bref, les théories des dirigeants de la IVe – sur le thème : « la guerre précipitera une révolution » – étaient non seulement réactionnaires, mais complètement fantaisistes. Ils ne comprenaient rien (et ne comprennent toujours rien) aux différents facteurs sociaux impliqués dans une guerre. A chaque crise, à chaque conflit entre l’Union Soviétique et l’impérialisme américain, ils annonçaient « l’imminence d’Armageddon ».

En réalité, la guerre du Vietnam, comme celle de Corée et d’autres encore, furent limitées, géographiquement, du fait d’un compromis, d’un arrangement délibéré entre l’impérialisme américain, d’un côté, et les bureaucraties chinoises et russes de l’autre. Pendant toute une période, la révolution coloniale et la puissance militaire, industrielle et stratégique de l’Union Soviétique ont jeté l’impérialisme sur la défensive.

Ultra-gauchisme et « estudiantisme »

Dans les pays capitalistes occidentaux, les dirigeants de la IVe Internationale ont fini par abandonner leur version de l’« entrisme », sans en avoir honnêtement tiré les leçons, pour basculer dans l’ultra-gauchisme. Cependant, ils y ajoutaient une dose d’opportunisme. En Grande-Bretagne, ils considéraient le gouvernement Wilson de 1964 comme « un gouvernement de l’aile gauche de la social-démocratie ». Les événements ne tardèrent pas à prouver le contraire. Dans le même temps, ils voyaient une différence fondamentale entre le gouvernement Wilson et celui de Willy Brandt, en Allemagne de l’Ouest. C’était pousser l’éclectisme à son comble. Les différences entre Brandt et Wilson n’avaient pas d’importance en elles-mêmes.

En Grande-Bretagne, il n’y avait qu’un pas entre l’opportunisme dans le Labour et l’aventurisme stérile, ultra-gauchiste. En Allemagne, ils ont refusé de travailler dans la grande organisation de jeunesse sociale-démocrate. Leur travail était dans le mouvement étudiant. En soi, ce n’était là qu’une erreur tactique. Après tout, il était nécessaire de consacrer une certaine énergie aux étudiants, mais avec comme objectif central de les tourner vers le mouvement ouvrier. Or la classe ouvrière allemande, comme celle de Grande-Bretagne, devait passer par l’expérience de gouvernements sociaux-démocrates pour comprendre l’incapacité du réformisme à résoudre ses problèmes. Après son expérience du fascisme et des politiques staliniennes, elle ne peut être gagnée aux idées révolutionnaires qu’à travers l’expérience de tels gouvernements sociaux-démocrates.

Une fois de plus, des étudiants potentiellement valables ont été mal éduqués par les dirigeants de la IVe Internationale, qui ont renforcé leurs tendances ultra-gauchistes et négligé leur formation aux idées fondamentales du marxisme. En Allemagne, la tâche centrale était de se rapprocher des travailleurs sociaux-démocrates – et en particulier des jeunes. Les dirigeants de l’Internationale en furent incapables, du fait de leurs erreurs passées.

Non seulement en Allemagne, mais aussi en France, en Italie et aux Etats-Unis, ils se sont abandonnés à ce qu’on peut appeler « l’estudiantisme ». Bien sûr, il faut reconnaitre le caractère progressiste de la rupture de nombreux étudiants avec l’idéologie bourgeoise – rupture qui est désormais un phénomène mondial. Mais il faut en profiter pour gagner les meilleurs étudiants aux idées du marxisme. Surtout, il faut leur expliquer ce que ce phénomène a de symptomatique d’une crise sociale du capitalisme. La radicalisation des étudiants est un symptôme d’un mouvement général – et mondial – vers la gauche. On observe ce même phénomène dans les pays capitalistes les plus développés, dans le monde ex-colonial et dans les Etats ouvriers bonapartistes.

L’évolution politique des étudiants est le baromètre d’une crise sociale à venir. Mais si le mouvement étudiant ne s’enracine pas dans le mouvement ouvrier, et notamment dans les syndicats ouvriers, il se condamne à la stérilité et l’inefficacité. Privés de la discipline des idées et de la méthode marxistes, le mouvement étudiant ne peut que dégénérer en différentes formes d’utopisme et d’anarchisme. Les étudiants peuvent jouer un rôle positif dans la diffusion des idées révolutionnaires, mais seulement sur la base des idées marxistes – et d’une compréhension du rôle limité que peuvent jouer les étudiants dans la société et la lutte des classes.

Toutes les tendances du mouvement révolutionnaire ont été mises à l’épreuve par les événements de Mai 68, en France. Pour les révolutionnaires, la révolution est l’épreuve décisive. Elle permet de séparer le bon grain (les idées révolutionnaires) de l’ivraie. Ayant nié la possibilité de révolutions ouvrières en Occident, à court et moyen termes, les dirigeants du SUQI ont été pris de court par l’explosion de Mai 68. Ils sont passés d’une position profondément pessimiste à un ultra-gauchisme irresponsable. Ils ne comprennent pas le rôle que les Partis Communistes continueront de jouer, inévitablement, pendant toute une période historique. En conséquence, ils sombrent dans le sectarisme. Ils n’ont pas compris l’ABC du processus révolutionnaire commencé en France – processus dont ils se sont imaginé pouvoir déterminer le cours en l’espace de quelques semaines. Ils n’ont pas compris que la faiblesse des forces révolutionnaires est un facteur important dans la situation ; aussi n’ont-ils pas compris la nécessité de se rapprocher des masses qui soutenaient le Parti Communiste Français. Au lieu de cela, ils se sont adaptés aux idées farfelues de la gauche étudiante ; ils ont multiplié les postures ultra-gauchistes. Leur boycott des élections législatives de juin 68 – et des élections étudiantes qui ont suivi – était irresponsable ; cela ne pouvait que profiter à la direction du PCF, qui était encore soutenue par une très large section de la classe ouvrière.

Ils n’ont pas tenu compte du fait que, face au parti gaulliste, le PCF allait regagner le terrain perdu. Ils n’ont pas préparé leurs militants à une nouvelle période – inévitable – de « front populaire », dont la bourgeoisie aura besoin pour briser une nouvelle offensive de la classe ouvrière.[18] Ceci dit, notre tendance a analysé à fond le développement de la révolution en France, qui n’en est qu’à ses débuts. Il n’est donc pas nécessaire d’y revenir ici. Il suffit de signaler que toutes les tendances de la gauche révolutionnaire, en France, sont en déclin, ce qui est la conséquence de leur incapacité à comprendre les flux et les reflux du processus révolutionnaire, le fait que des périodes de calme, voire de réaction, prépareront une nouvelle mobilisation révolutionnaire de masse.

Les événements semblent indiquer qu’en France comme dans tous les pays où le PC est le principal parti de la classe ouvrière, seule une scission de masse de ce parti peut ouvrir la voie au développement d’un parti révolutionnaire alternatif et de masse. La même perspective s’applique dans les pays où c’est la social-démocratie qui est la force dominante. C’est ce qu’indique l’expérience historique des cinq ou sept dernières décennies.

Les documents de leur Congrès mondial de 1965, qui a décidé l’expulsion de la section britannique, ont suffisamment souligné que les dirigeants du SUQI étaient incapables de tolérer, dans leurs rangs, une tendance marxiste authentique et honnête. Le refus de discuter, ou de tolérer la présence d’une tendance marxiste, est une indication du véritable processus qui affecte cette organisation : elle est organiquement engagée dans la voie du sectarisme, de l’utopisme et de l’opportunisme petit-bourgeois.

L’histoire de l’organisation à Ceylan (ex-Sri Lanka) est un exemple édifiant de ce qui arrive lorsque la tendance révolutionnaire n’est pas capable de tirer les leçons de chaque période historique. Le LSSP était la seule organisation de masse de la IVe Internationale – et le parti de masse de la classe ouvrière ceylanaise. Mais de ce fait même, comme toute organisation de masse, elle était sujette à la pression de classes sociales hostiles – pressions qui peuvent mener à la dégénérescence de l’organisation en question. Or, du fait de leurs erreurs politiques successives, pendant 25 ans, les dirigeants de l’Internationale ne contrôlaient ni les députés, ni les dirigeants de l’organisation ceylanaise. L’Internationale n’étant constituée que de petits groupes à travers le monde, son autorité ne pouvait qu’être politique, et non organisationnelle. Or précisément, cette autorité faisait complètement défaut aux dirigeants de l’Internationale ; en conséquence, leurs initiatives organisationnelles étaient traitées avec mépris par les dirigeants du LSSP.

En 1964, lorsque la direction du LSSP a adopté une attitude opportuniste à l’égard du gouvernement de coalition, les dirigeants de l’Internationale ont précipité une scission du parti, laquelle ne pouvait que déboucher sur l’isolement des éléments révolutionnaires. C’était les condamner au sectarisme impuissant. En conséquence, le LSSP a été renforcé – et la section qui en avait scissionné a décliné. Il fallait rester dans le LSSP et y développer une opposition marxiste. Au lieu de cela, les dirigeants de l’Internationale ont tenté de résoudre les problèmes au moyen de mesures administratives, ce qui a débouché sur une série de scissions humiliantes et débilitantes.

Le besoin de théorie marxiste

Lors du Congrès mondial du SUQI, en 1965, ils ont avancé une « nouvelle » théorie sur le capitalisme et l’Etat « fort ». C’était un prolongement de leur théorie de 1945, d’après laquelle des Etats bonapartistes (des dictatures militaires) étaient à l’ordre du jour en Europe de l’Ouest, le capitalisme ne pouvant plus tolérer l’existence de droits démocratiques. Ils n’ont jamais officiellement récusé cette théorie, qui a ressurgi sous le concept d’Etat « fort ». Selon eux, la démocratie allait céder la place à des régimes bonapartistes en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne, partout.

Cette analyse ne tenait pas compte de la force des organisations de la classe ouvrière, de l’évolution du rapport de forces entre les classes et des oscillations de la petite bourgeoisie. Dans un tel contexte, la bourgeoisie ne pouvait pas imposer sa volonté sur la société. Au contraire, la société avait tendance à virer vers la gauche. Par exemple, dans les grandes puissances capitalistes, la tentative de bloquer l’évolution des salaires avait plus ou moins échoué. La tendance générale n’était pas à l’établissement de régimes dictatoriaux (sauf en Grèce, pour des raisons particulières) ; elle allait dans l’autre sens.

Dans certains pays, il y a eu une tendance à la radicalisation massive, mais nulle part la bourgeoisie n’a eu la possibilité d’imposer un Etat militaro-policier. La radicalisation des étudiants – sur laquelle le SUQI plaçait tant d’espoirs – allait précisément dans l’autre sens. Le seul Etat « fort », en Europe, était celui du Général de Gaulle ; mais il a été balayé par le premier grand mouvement de la classe ouvrière (Mai 68). En outre, de tous les bonapartismes connus, jusqu’alors, celui du Général de Gaulle était le plus démocratique. Ce n’est pas un hasard. Sa faiblesse était une expression de l’énorme pouvoir potentiel de la classe ouvrière.

Le développement de l’industrie, après la guerre, a énormément renforcé la classe ouvrière. Avant que la bourgeoisie ne puisse imposer un régime dictatorial, il lui faudrait infliger une défaite sanglante aux travailleurs. Mais il n’est pas certain qu’elle y parvienne ; cette lutte pourrait aussi se solder par sa défaite. Elle pourrait alors tout perdre. Aussi n’est-elle pas disposée à tenter l’aventure, à ce stade. On ne trouve dans aucun pays ces puissantes organisations fascistes qui existaient avant la guerre, et surtout dans les années 30. Après son expérience avec les maniaques fascistes, la bourgeoisie ne sera pas facilement convaincue de lier son sort, une nouvelle fois, à ces énergumènes.

En outre, un Etat « fort » (bonapartiste) ne peut se maintenir très longtemps sans une base de masse. Il est possible que la bourgeoisie ait recours à des lois et des méthodes plus réactionnaires, dans l’immédiat, mais elle ne pourra pas aller jusqu’à des régimes militaro-policiers. Dans le contexte du déclin du capitalisme à l’échelle mondiale, la classe ouvrière et le mouvement révolutionnaire ne seront pas confrontés à des Etats « forts », mais plutôt à des Etats extrêmement faibles et paralysés.

La tactique de la soi-disant « opposition extra-parlementaire », telle que le SUQI la proclame en Allemagne, en France, en Italie et en Grande-Bretagne, relève surtout de l’opposition verbale. Ce ne sont pas des idées marxistes ; ce sont des idées petites-bourgeoises et anarchisantes. La première tâche des étudiants et des éléments radicalisés en général, c’est de se former aux idées fondamentales – et sobres – du marxisme, au lieu de se lancer dans de grandes proclamations romantiques. Il faut se rapprocher des masses. En s’adaptant au radicalisme purement verbal, le SUQI démontre son incompréhension totale de la dialectique de la lutte des classes, c’est-à-dire de la façon dont évolue la conscience des masses. La tâche des marxistes, c’est de combiner l’intransigeance théorique et la plus grande flexibilité tactique, de façon à se rapprocher de la classe ouvrière. Tout au long de son histoire, le SUQI en a été incapable.

En conséquence, le mouvement marxiste a été pratiquement renvoyé à son point de départ. Il consiste en petits groupements qui luttent contre les tendances opportunistes – et qui sont isolés du mouvement des masses.

En un sens, nous avons de la chance, historiquement. Si, au lieu de petites sectes, le SUQI avait des organisations de 10 000 à 50 000 membres en France, aux Etats-Unis et ailleurs, sa ligne ultra-gauchiste aurait fait d’énormes dégâts dans les mouvements de masse. C’eut été une réédition de la phase ultra-gauchiste du Comintern, dans les années 30. A l’époque, l’attitude erronée, superficielle, des Partis Communistes à l’égard des autres organisations de masse, les avait isolés de la classe ouvrière. C’est ce qui a préparé la victoire d’Hitler en Allemagne.

A leur manière, les erreurs des tendances se réclamant du trotskysme, en France, ont aidé les directions du PCF et des réformistes à retrouver de l’autorité et du prestige aux yeux des travailleurs. Dans d’autres pays, si ces mêmes tendances ont eu la moindre influence, elle a eu pour seul résultat d’isoler les étudiants du mouvement ouvrier.

Les erreurs théoriques et politiques fondamentales de ceux qui prétendaient représenter l’Internationale peuvent être identifiées dès l’après-guerre. N’ayant pas appris grand-chose à l’école de Trotsky, ils ont été incapables de réorienter le mouvement. S’ils avaient su admettre et analyser honnêtement leurs erreurs (et les raisons de ces erreurs), ils auraient pu construire le mouvement sur des bases solides. Mais ils se sont brûlé les doigts en répétant ce qu’ils pensaient être les recettes de Trotsky. Alors, ces cuisiniers ont décidé que le livre de « recettes révolutionnaires » était mauvais – et ont jeté par-dessus bord les enseignements de tous les grands maîtres. Ils ont abandonné les principes théoriques du marxisme, au profit de l’empirisme et de l’impressionnisme.

Au niveau national et international, notre tâche demeure la même, fondamentalement, que celle des deux précédentes générations. Il s’agit de défendre et de développer les idées fondamentales du marxisme. La dégénérescence des sectes, dont les plus importantes sont réunies sous la bannière du SUQI, s’enracine dans les développements historiques de notre époque. La dégénérescence de toutes les sectes se réclamant de la IVe Internationale trouve ses causes les plus fondamentales dans les pressions du capitalisme, du réformisme et du stalinisme à une époque d’expansion capitaliste en Occident, dans la stabilisation temporaire du stalinisme à l’Est et dans les distorsions de la révolution coloniale.

Cependant, expliquer n’est pas excuser. La nécessité a deux faces. Les dégénérescences de la IIe et de la IIIe Internationales découlaient, elles aussi, de facteurs objectifs, mais cela n’a jamais justifié leurs dirigeants qui abandonnaient le marxisme. Cela n’a jamais justifié le réformisme ou le stalinisme. De même, il n’y a aucune justification aux crimes opportunistes et ultra-gauchistes commis par les dirigeants de la soi-disant IVe Internationale, pendant plus d’une génération. Faire des erreurs est une chose. Même les tendances les plus révolutionnaires et les mieux armées, théoriquement, commettent des erreurs. Mais les oscillations permanentes – de l’opportunisme vers l’ultra-gauchisme, et inversement – cessent d’être des erreurs et deviennent une tendance. C’est cette tendance dont nous avons ici analysé l’histoire. Comme les staliniens et les réformistes avant eux, ils ont refusé d’analyser leurs erreurs et, donc, de les corriger.

Une tendance de ce genre ne pourra jamais s’élever à la hauteur des tâches posées par l’histoire. Ils vont continuer indéfiniment sur la voie des manœuvres, des scissions et des dictats qui ne sont soutenus par aucune autorité accumulée dans l’expérience politique. Une tendance de ce genre ne pourra pas défendre les traditions du bolchevisme et du trotskysme. C’est le fumier de l’histoire, qui n’a pas été labouré pour porter des fruits révolutionnaires, et qui commence donc à sentir très mauvais. Ceci dit, un certain nombre de jeunes militants parviendront peut-être à rompre avec ce milieu empoisonné et à contribuer à la construction d’une nouvelle Internationale.

Pour une organisation révolutionnaire de masse, les traditions, les méthodes et le programme du marxisme ne suffisent pas ; il faut aussi que le courant de l’histoire lui soit favorable. C’était le cas des Bolcheviks. Pour une petite tendance révolutionnaire, la défense des idées fondamentales et leur développement, sur la base de l’expérience, est un élément absolument décisif. Sans cela, l’organisation est menacée de mort, comme force révolutionnaire. Si une telle tendance ne peut pas apprendre des événements, elle se condamne à demeurer une secte, à multiplier les défaites et les scissions. D’un point de vue historique, il n’y a absolument aucune excuse aux erreurs successives du SUQI. Des erreurs peuvent être graves ; l’incapacité de les corriger est fatale.

Pour maintenir le tranchant du bolchevisme, Lénine et Trotsky corrigeaient toutes les erreurs théoriques – jusque dans leurs plus infimes détails. Une tendance comme le SUQI ne peut pas s’élever au niveau des tâches historiques du mouvement révolutionnaire. Les staliniens et les réformistes ont des organisations de masse. Les marxistes ont la théorie révolutionnaire qui leur permettra de passer d’un petit noyau qualitatif à une quantité révolutionnaire. Le SUQI n’a ni organisation de masse, ni théorie ; aussi est-elle condamnée, historiquement. A l’inverse, les marxistes britanniques ont réagi d’une façon généralement correcte aux différentes étapes du développement historique, ces 25 dernières années. Sur toutes les questions fondamentales qui se sont posées, les documents que nous avons publiés sont une contribution au marxisme.

L’expérience historique de ces dernières décennies peut expliquer l’incapacité du trotskysme à construire une Internationale viable. L’époque était à la fois révolutionnaire et contre-révolutionnaire ; les organisations sociales-démocrates et staliniennes constituaient d’énormes obstacles. Inévitablement, la construction de tendances révolutionnaires de masse était une tâche très difficile.

La révolution française [de Mai 68] ouvre une nouvelle époque et une nouvelle étape dans le développement de la classe ouvrière. Les initiatives et les actions des masses vont mettre à l’épreuve les grandes organisations staliniennes et sociales-démocrates. Elles subiront toute une série de scissions – vers la droite et vers la gauche. Au cours de ce processus, une aile révolutionnaire, ou quasi révolutionnaire, sera formée. Ceci dit, les travailleurs mettront à l’épreuve non seulement les staliniens et les sociaux-démocrates, mais aussi les différentes tendances sectaires et centristes : les maoïstes, les castristes, les guévaristes, et ces autres tendances qui ont proliféré du fait de l’absence d’un pôle d’attraction révolutionnaire et massif. Les événements démontreront l’inadéquation et l’inefficacité de toutes les variétés de réformisme et de stalinisme. Les forces fraiches de la nouvelle génération – parmi les étudiants, mais aussi parmi les travailleurs, ce qui est encore plus important – chercheront une voie révolutionnaire.

Sur la base de l’expérience, des tendances révolutionnaires de masse se formeront dans les pays occidentaux – à l’intérieur des Partis Communistes là où ils dominent, et à l’intérieur de la social-démocratie là où elle est une force de masse. La période qui s’ouvre sera semblable à celle que Trotsky anticipait pour l’immédiat après-guerre, mais dans des circonstances historiques différentes. Les idées du marxisme, que nous avons maintenues pendant toute une génération, recommenceront à trouver une large audience.

Dans la période à venir, les idées de notre tendance peuvent gagner un soutien massif en Grande-Bretagne et à l’échelle internationale. Notre lutte pour construire le mouvement aura des répercussions internationales. Notre tâche consiste à construire une organisation viable en Grande-Bretagne, une organisation qui aura les ressources et l’autorité pour gagner l’écoute des éléments les plus avancés à travers le monde. Il est impossible de prévoir précisément comment cela se fera, mais avec de l’initiative et de l’élan, nous réussirons à étendre l’influence de notre tendance.

Dans les jours les plus sombres de la Première Guerre mondiale, les marxistes étaient réduits à un tout petit nombre. Mais sur la base des événements, ils ont réussi à prendre le pouvoir en Russie, en 1917, et à ouvrir la voie à la construction de partis révolutionnaires de masse. Historiquement, la défense inflexible des idées marxistes fut l’œuvre de Lénine et Trotsky. Mais lorsque la contre-révolution stalinienne l’a emporté, ces idées ont été balayées. Aujourd’hui que s’ouvre une nouvelle époque, les idées du marxisme – renforcées par l’expérience des 25 dernières années – vont de nouveau gagner une audience de masse. Les autres tendances qui se réclament du trotskysme seront mises à l’épreuve – et réduites à l’état de cendres, dans le feu des événements.

D’un côté, dans les pays développés comme dans les pays sous-développés, le capitalisme sera dans l’impasse. D’un autre côté, dans les pays non capitalistes, le stalinisme démontre qu’il est incompatible avec une économie nationalisée et planifiée. L’impasse de la bourgeoisie et de la bureaucratie stalinienne se reflète dans la stérilité de leurs théoriciens respectifs (en économie comme en politique).

Dans les pays où ils sont au pouvoir comme dans ceux où ils sont dans l’opposition, les staliniens se divisent et s’affrontent suivant des lignes nationales. C’est une indication de la faillite du stalinisme. Quant aux réformistes, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition, ils ont démontré le caractère funeste de leur politique.

En dominant le mouvement ouvrier, ces tendances ont étendu leur influence corruptrice jusque dans les petites organisations trotskystes. Celles-ci ne peuvent plus aller de l’avant, mais la grande marée révolutionnaire qui se prépare poussera la jeunesse vers le trotskysme. En 1917, alors que n’existait aucune Internationale révolutionnaire, les Bolcheviks menèrent la révolution en se basant sur les idées et les méthodes de l’internationalisme révolutionnaire. Ils étaient absolument internationalistes. Telle est donc, aussi, la grande tâche des marxistes britanniques : construire une puissante tendance révolutionnaire, imprégnée des principes et des traditions de l’internationalisme, capable de contribuer à la construction d’une tendance internationale viable et de préparer la création de la Quatrième Internationale.

Comment l’Internationale sera-t-elle organisée ?

A de nombreuses occasions, Lénine et Trotsky ont expliqué que lorsqu’une erreur n’est pas corrigée, elle devient une tendance. Le présent document a montré que le SIQI puis le SUQI, pendant 25 ans, ont vacillé d’une erreur à l’autre, d’une politique fausse à la politique contraire (et encore plus fausse). C’est caractéristique d’une tendance foncièrement petite-bourgeoise. En ce qui concerne sa direction tout au moins, c’est désormais un phénomène organique. Ces dirigeants portent les marques profondes d’un quart de siècle d’erreurs. Cela imprègne tout : leurs méthodes de pensée, leurs méthodes de travail, leur point de vue général. Les qualifier de « centristes » serait un compliment immérité.

La dégénérescence de la IIe Internationale – une organisation de masse – peut s’expliquer par les pressions de la société, par l’histoire de la fin du XIXe et le début du XXe siècle. Mais elle s’explique aussi par le fossé qui s’est creusé, au fil du temps, entre la direction et la base de masse.

A ses débuts, la IIIe Internationale fut la tendance de masse la plus révolutionnaire que l’histoire ait connue. A une époque qui fut, tout à la fois, révolutionnaire et contre-révolutionnaire, la dégénérescence de l’Internationale Communiste – abstraction faite de la question du Parti russe – a découlé de la pression d’une bureaucratie dont l’émergence a été expliquée dans de nombreux documents. Cette dégénérescence a commencé par le refus d’apprendre des événements, de les analyser, et de corriger les erreurs de la direction stalinienne. Ce fut un facteur parmi d’autres, mais pas le moins important.

Le Trotskysme, qui est la tendance la plus révolutionnaire et la plus honnête de l’histoire, a commencé son travail par l’analyse de ce processus. Sans base de masse, cette tendance révolutionnaire ne pouvait progresser que grâce à une attitude sérieuse à l’égard de la théorie et des événements. Les œuvres de Lénine, déjà, en témoignaient – et plus encore, peut-être, les œuvres et le travail de Trotsky pendant la période de déclin et de dégénérescence théoriques de l’Internationale Communiste. Ayant abandonné ce précieux héritage et privées de la pression correctrice des masses, les tendances telles que le SUQI (entre autres) sont devenues irresponsables. Les questions théoriques n’étaient pas prises au sérieux ; elles étaient subordonnées aux caprices arbitraires de la clique dirigeante. Après 25 ans de ce régime, ils sont incapables de s’orienter vers le marxisme, politiquement et organisationnellement.

Décrire leurs manœuvres organisationnelles serait une tâche ingrate. Le document que nous avons publié sur notre exclusion, lors du Congrès du SUQI de 1965, en donne une idée suffisante. Lénine avait qualifié la Deuxième Internationale de simple « bureau de Poste ». La clique dirigeante du SUQI ne s’élève même pas au niveau d’un bureau de Poste. Elle a fait complètement faillite sur les plans politique et organisationnel.

Comment l’Internationale sera construite ? Nous avons régulièrement souligné que notre mouvement, en Grande-Bretagne, serait construit sur la base des événements. Cela vaut tout autant pour la construction de l’Internationale.

Dans de nombreux documents, nous avons expliqué que les événements, à l’Est comme à l’Ouest, provoqueraient des crises dans les grands partis socio-démocrates et staliniens. Mais c’est surtout les développements dans les principaux pays industrialisés qui seront décisifs. Une nouvelle phase s’ouvre dans l’histoire du capitalisme à l’Ouest et du stalinisme à l’Est. Mai 68, en France, et le mouvement actuel en Italie ne marquent que le début de ce processus. On voit s’affirmer le début de la crise dans les rapports entre les classes – non seulement en Europe, mais également au Japon, aux Etats-Unis et dans d’autres puissances industrielles.

Sous l’impact des événements, des tendances centristes de masse vont nécessairement se développer dans les partis socio-démocrates et staliniens.[19] Au cours des dix ou vingt prochaines années, ces partis connaîtront des scissions massives. Des événements en Russie – ou aux Etats-Unis, ou dans d’autres puissances occidentales – peuvent transformer la situation internationale. Le développement d’organisations centristes et massives, regroupant de nombreux travailleurs à la recherche d’une direction révolutionnaire, formera un milieu favorable à la diffusion des idées marxistes. Nous devrons nous efforcer de gagner ces éléments aux idées et aux méthodes de Trotsky.

Les forces massives de l’Internationale viendront de ces regroupements centristes massifs. De grands événements rendront nos idées et notre programme plus acceptables aux yeux de cette couche, en particulier parmi les travailleurs. Gagner ces éléments constituera une partie importante de notre travail international à venir.

Les événements nous permettront également de gagner les éléments les plus jeunes et les plus intelligents des autres tendances se réclamant du trotskysme.

Ce sera comme la Révolution espagnole des années 30, mais dans le contexte d’une crise organique du stalinisme et de la social-démocratie. A l’échelle mondiale, la classe ouvrière est beaucoup plus forte et la réaction beaucoup plus faible que dans les années 30. C’est la base d’une offensive des travailleurs. Puis, après une période de défaites et de réaction (sous une forme ou sous une autre), mais aussi de victoires importantes, il y aura une nouvelle offensive, encore plus vigoureuse, des travailleurs. Cela préparera le développement de tendances centristes de masse.

La Révolution russe s’est développée pendant neuf mois, ce qui s’explique avant tout par la force du bolchevisme. Faute d’une direction révolutionnaire, la Révolution espagnole s’est développée pendant plus de six ans. Comme le montre le cas de la France, il est très probable que le futur processus révolutionnaire traînera en longueur, du fait de la faiblesse des forces révolutionnaires. Ce laps de temps nous ouvrira la possibilité d’intervenir et de construire. Dans les grands partis centristes, les meilleurs éléments chercheront des idées, un programme et des méthodes authentiquement révolutionnaires.

Tout cela souligne la nécessité vitale, pour nous, de poursuivre et de développer notre travail international. On doit intensifier et élargir notre recherche de contacts – qu’il s’agisse de groupes ou d’individus – dans d’autres pays. Le contraste entre notre organisation et les autres tendances devrait nous aider. La critique de ces tendances reste une partie importante de notre activité, en Grande-Bretagne comme à l’échelle internationale.

Ceci dit, du point de vue même de notre travail international, la construction d’une organisation viable en Grande-Bretagne est centrale. La question des locaux, de l’imprimerie et des permanents est d’une importance vitale non seulement pour notre organisation britannique, mais aussi pour notre travail international. Le principal argument que nous opposaient le SUQI et les autres tendances ne portait pas sur nos idées théoriques ; il consistait à dénigrer notre travail. « Qui sont-ils ? Qu’ont-ils construit ? Ils sont incapables de construire », etc. : tel était le genre de poison qu’ils inoculaient chez les jeunes militants – surtout en coulisses. Ces calomnies seront réfutées dans la pratique. Nous sommes en train de réparer les dégâts que l’effondrement du Parti Communiste Révolutionnaire a infligés à notre mouvement.

Le bolchevisme s’est développé, internationalement, grâce au succès de la révolution d’Octobre. Le Parti russe, comme les idées de Lénine et Trotsky, ont alors joué un rôle décisif au niveau international. Toutes proportions gardées, nous faisons face à un processus similaire, en ce sens que nous devons passer le test de l’histoire et construire une organisation de masse.

Bien plus qu’à toute autre période de l’histoire, les conditions d’explosions révolutionnaires se préparent dans les pays industrialisés, Grande-Bretagne comprise. Sur la base des développements révolutionnaires, nos idées marxistes seront reçues avec enthousiasme par les travailleurs les plus avancés. Dans ce contexte, notre intervention dans des situations révolutionnaires peut être très fructueuse.

En un sens, nous sommes mieux préparés à de telles interventions que par le passé, car nous avons déjà des camarades qui parlent les principales langues européennes. Leurs services seront de plus en plus requis. Mais c’est aussi une question de ressources financières. Nous avons de nombreuses critiques à l’égard du SWP américain. Mais le fait est que grâce à la vague montante des luttes aux Etats-Unis, et bien que cette organisation compte surtout des étudiants, elle est parvenue à financer 60 permanents dans la seule ville de New York !

Pour faire le minimum de travail requis au niveau national et international, nous avons besoin d’au moins douze permanents. Au vu de nos modestes succès, on peut dire que la véritable histoire de notre tendance ne fait que commencer. Mais avec notre propre imprimerie, nos propres locaux et davantage de permanents, nous pourrons mener notre travail international de façon beaucoup plus sérieuse. Nous pourrons alors commencer à publier des analyses détaillées de la politique menée par les autres tendances à travers le monde, dans le but d’y gagner les meilleurs éléments. Nous pouvons commencer par publier nos analyses et nos documents théoriques dans plusieurs langues. Nous pouvons mener un travail sérieux. Notre travail pour former une nouvelle Internationale sera étroitement lié à la construction de l’organisation britannique.

[1] L’Association Internationale des Travailleurs (AIT) fut fondée le 28 septembre 1864 à Londres, au Saint-Martin’s Hall.

[2] Formée en 1923 et dirigée par Trotsky.

[3] Koulaks : paysans riches.

[4] « Nepmen » : spéculateurs qui profitèrent de la « Nouvelle Politique Economique » (NEP), introduite en 1921 par le régime bolchevik. Imposée au régime par la crise économique, la NEP libéralisait partiellement les rapports de production et d’échange dans les campagnes.

[5] Politique stalinienne ultra-gauchiste consistant à caractériser tous les partis – sauf, bien sûr, les Partis Communistes – de « fascistes ». Par exemple, les Partis Socialistes étaient qualifiés de « social-fascistes ».

[6] L’ILP (Independent Labour Party) a constitué l’aile gauche du Labour Party (Parti Travailliste), dont il scissionna en 1932.

[7] Note de Ted Grant : En 1947, l’un des dirigeants de la section britannique qui tentait d’expliquer la nouvelle situation fut interrompu de la manière suivante par Stuart [Sam Gordon], alors l’un des dirigeants du SIQI (Secrétatriat International de la IVe Internationale) : « Ah, oui, mais nous ne sommes qu’en 1947. Il reste encore un an pour que le pronostic de Trotsky se réalise. » Stuart et ses disciples du SIQI ne comprenaient rien aux événements de la guerre et de l’après-guerre.

En 1938, en Grande-Bretagne, la Workers’ International League (WIL) fut fondée. C’était une conséquence de l’expulsion d’un groupe de camarades du Militant Group, pour des questions organisationnelles. Plus tard, la même année, la WIL refusa de participer à une fusion sans principes de différents groupements « trotskystes » – certains « entristes », d’autres non – sous la formule délibérément ambiguë de « l’unité des deux tactiques ». Comme la WIL le déclara, cette formule ne pouvait qu’entrainer une paralysie de la nouvelle organisation – et finalement une scission. C’était la recette idéale pour fusionner trois organisations dans dix nouvelles. Les événements le confirmèrent. JP Canon, qui joua un rôle important dans cette « unification », aux côtés d’autres dirigeants du SWP américain, mena une vendetta contre les dirigeants de la WIL qui avaient refusé la pseudo-unification.

En 1944, lors du congrès fondateur du Parti Communiste Révolutionnaire (PCR), les partisans de Cannon déclarèrent solennellement qu’avec la fusion de tous les éléments trotskystes, en Grande-Bretagne, il n’y avait dorénavant plus de divergences politiques. Ils ajoutèrent qu’en conséquence leur faction « internationaliste » était dissoute. Ceci fut accueilli par des éclats de rire dans le Congrès, rires qui suscitèrent les protestations indignées des représentants de l’Internationale. Ce qui n’empêcha pas le représentant américain de l’Internationale, Phelan [Sherry Mangan], d’avoir le soir même, à son hôtel, une réunion secrète avec Healy et d’autres dirigeants de sa clique, pour discuter de la meilleure façon de se débarrasser de la direction « anti-internationaliste » du PCR !

Le PCR, dont l’ancienne WIL était la principale composante, connut de rapides succès. Ils étaient dus, entre autres facteurs, au soutien que les dirigeants travaillistes, staliniens et syndicaux avaient accordé à la coalition gouvernementale, pendant la guerre. Le PCR développa une tactique flexible et, fort de méthodes et de politiques correctes, parvint à construire une base modeste, mais significative, dans les principales régions industrielles du pays. A son apogée, le PCR était une composante importante du mouvement ouvrier britannique. Les raisons de son effondrement n’entrent pas dans les limites de ce document, mais seront traitées ailleurs, en même temps que l’histoire du trotskysme britannique.

Ici, il convient de signaler que la WIL, bien qu’absente de la Conférence fondatrice de la IVe Internationale, en 1938, avait été invitée à envoyer des délégués, mais n’avait pu le faire pour des raisons financières. Ceci dit, elle envoya une déclaration qui fut falsifiée par Cannon afin d’obtenir le rejet de l’affiliation de la WIL comme section sympathisante. Bien que la WIL était formellement en dehors de l’Internationale, à ce moment-là, Trotsky ne l’attaqua pas. Au contraire, il lui envoya une lettre de félicitations pour l’introduction à sa brochure sur les Leçons d’Espagne et l’acquisition d’une petite presse d’imprimerie.

Sur les questions organisationnelles, l’Internationale a été empoisonnée par un héritage de zinovievisme et de politiques factionnelles de cliques, de marchandages et de l’« homme clé ». En dépit de ses talents comme dirigeant ouvrier, James Cannon en était coupable, parmi d’autres. Ce genre de méthodes émerge toujours comme une conséquence de faiblesses théoriques et, en dernière analyse, d’erreurs politiques. La tâche d’une direction, nationalement et internationalement, est de convaincre par la discussion et l’expérience. Il est inutile d’agiter le gros bâton de l’organisation.

A l’époque de Lénine et Trotsky, malgré l’immense autorité dont ils jouissaient, ils s’efforçaient toujours de discuter des questions théoriques et de gagner des camarades en les convainquant plutôt qu’en leur imposant leurs vues. Depuis la mort de Trotsky, qui avait toujours souligné l’importance d’une bannière intacte, les méthodes du zinovievisme ont rongé les tendances qui prétendaient représenter la IVe Internationale. Ceci dit, le présent document entend traiter, non des questions organisationnelles, mais plutôt des divergences politiques fondamentales – sur les idées du marxisme – qui se sont développées au cours des trois dernières décennies.

Le PCR, et avant lui la WIL, ont montré comment les questions organisationnelles devaient être abordées. Le PCR est intervenu dans le mouvement ouvrier avec des tactiques flexibles. Dans le contexte de l’époque, il a conduit son travail sous son propre drapeau, mais en se tournant toujours vers le mouvement des masses. L’histoire du PCR et de ses accomplissements devra être écrite. Les directions du SWP américain et de l’Internationale poursuivirent leur politique de clique, usant jusqu’à l’extrême des ressources à leurs dispositions pour imposer leurs idées. En quoi, ici aussi, ils appliquaient – à une plus petite échelle – les méthodes de Zinoviev.

[9] C’est-à-dire l’organisation dirigée par Ted Grant. Voir la note précédente.

[10] Le SWP américain (Socialist Workers Party), Healy et Lambert scissionnèrent en 1953 du SIQI (Secrétariat International de la IVe Internationale). En 1963, dans le cadre de la « réunification », le SWP rallia de nouveau le SIQI, qui fut alors renommé « Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale » (SUQI). Pablo quitta le SUQI en 1964.

[11] Wladyslaw Gomulka (1905-1982), dirigeant stalinien polonais propulsé au pouvoir en 1956, suite à l’insurrection des ouvriers de Poznan.

[12] Note de Ted Grant : En 1965, lors du Congrès mondial du SUQI, la délégation de notre organisation intervint à propos de leur document intitulé : Le développement du conflit sino-soviétique et la situation du mouvement communiste international, dans lequel il était écrit : « En Chine, la lutte contre la bureaucratie et son régime, donc pour la démocratie prolétarienne, ne pourra être remportée qu’à travers un combat anti-bureaucratique suffisamment massif pour provoquer un changement qualitatif dans la forme politique du gouvernement. »

Nous avons demandé si ce passage signifiait que, pour l’Internationale, une révolution politique était nécessaire, en Chine, pour aller vers le socialisme. Livio [Maitan], pour la « majorité », nous répondit que l’ancien Secrétariat International (lui-même, Frank, Mandel, Pablo) pensait qu’une révolution politique n’était pas nécessaire, alors que le SWP américain soutenait qu’elle était nécessaire. La formulation citée ci-dessus était donc un « compromis ».

[13] Le FLN (Front de Libération Nationale) fut la principale organisation politique et militaire de la lutte pour l’indépendance de l’Algérie.

[14] MNA : Mouvement National Algérien, rival du FLN pendant la guerre d’indépendance.

[15] Les « populistes », puis les « socialistes-révolutionnaires », en Russie, considéraient la paysannerie comme la force révolutionnaire décisive. Le marxisme russe a émergé, à la fin du XIXe siècle, dans une lutte contre ces idées petites-bourgeoises.

[16] Ici et plus loin dans le texte, « centrisme » désigne un courant politique qui oscille entre le marxisme et le réformisme.

[17] Posada allait jusqu’à soutenir qu’une guerre nucléaire permettrait de se débarrasser du capitalisme – et donc ouvrirait la voie à la construction d’une société socialiste…

[18] Une politique de « front populaire » désigne – en référence aux « fronts populaires » français et espagnol, en 1936 – la constitution d’un gouvernement comprenant des partis ouvriers et des partis bourgeois. Mais Ted Grant fait ici référence, d’une façon plus générale, à une situation dans laquelle la bourgeoisie s’appuie directement sur des partis ouvriers pour contrôler la situation. En l’occurrence, le PCF est entré au gouvernement en 1981, aux côtés du PS, et y a soutenu le « tournant de la rigueur » entre 1982 et 1984.

[19] Cette perspective ne s’est que partiellement réalisée. Il n’y a pas eu les « scissions de gauche massives » que Ted Grant anticipait. Mais il y a eu, dans les années 70, un très net virage à gauche dans les social-démocraties britannique, grecque, italienne et française. Après la chute de la dictature en Grèce (1974), le PASOK avait une ligne centriste. Un courant centriste s’est également développé, brièvement, dans le Parti Socialiste Italien. En France, le PSU a connu une phase centriste, dans le contexte général d’un très net virage à gauche de la social-démocratie française. En Grande-Bretagne, une puissante aile gauche s’est développée dans le Labour, sous la direction de Tony Benn.

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