La Révolution française de 1789 – 1794 a marqué la fin du régime féodal en France. Pourtant, la bourgeoisie française éprouve aujourd’hui de la gêne, voire de l’hostilité, face à cet événement fondateur de son propre règne. Seuls les débuts de la Révolution sont glorifiés, présentés comme la victoire d’un peuple uni face aux injustices de l’Ancien Régime. La suite est souvent présentée comme le déferlement de violence d’une populace inculte et manipulée par des révolutionnaires fanatiques.

Contrairement à ce qu’on entend trop souvent, la Révolution française n’a pas été l’aboutissement des « progrès de la Raison ». Elle marqua surtout l’entrée en action des classes populaires contre un régime politique et économique qui les étouffait. Comme l’écrivait Trotsky, une révolution est avant tout « une irruption violente des masses dans le domaine où se règlent leurs propres destinées ». C’est à ce titre que la Révolution française est toujours riche en leçons, pour ceux qui veulent transformer la société.

Les contradictions de la société féodale

A la veille de la Révolution, la population française est composée à 80 % de paysans. Le secteur industriel est nettement moins important qu’en Grande-Bretagne, où le développement du capitalisme est plus avancé. L’« industrie » française peine à dépasser le stade de l’artisanat. Dans tout Paris, on ne compte qu’une cinquantaine d’usines et d’ateliers employant entre 100 et 800 travailleurs. Il n’existe qu’un semi-prolétariat embryonnaire.

Des éléments de capitalisme existent, pourtant. Il y a bien une bourgeoisie riche et puissante, mais son développement « normal » est entravé par les restrictions féodales. Les corporations encadrent les activités de leurs métiers avec une telle rigueur qu’elles freinent le développement des forces productives. Par exemple, la règle à calcul (ancêtre de la calculatrice) n’est quasiment pas employée en France, alors qu’elle est largement utilisée dans les usines et les chantiers navals de Grande-Bretagne. C’est que la production d’un tel outil nécessiterait l’entente entre plusieurs corps de métiers différents, ce qui contreviendrait aux règles du corporatisme, lesquelles interdisent de divulguer les savoir-faire de métiers.

L’ensemble du système féodal est à bout de souffle. La société d’ordres (noblesse, clergé et tiers-état) profite aux deux premiers, au détriment de l’immense majorité de la population. Les paysans doivent payer des redevances à leur seigneur (cens et banalités), auxquelles s’ajoute l’impôt dû au clergé (dîme). Ils subissent aussi des impôts royaux directs (taille, vingtième) et indirects (gabelle, traites, etc.). Une fois le tout payé, il ne reste plus grand-chose aux paysans, pour survivre.

A l’autre pôle de la société, la monarchie en pleine décadence se gave de brioches et continue de mener des guerres lointaines, qu’elle finance par de nouveaux impôts. Alors que les révoltes de la faim se multiplient, le gouvernement en déficit veut mettre en place un nouvel impôt, mais la noblesse refuse d’y contribuer. Pour tenter de trouver une solution à la crise financière, Louis XVI convoque des « Etats Généraux ». Mais le résultat de la manœuvre n’est pas celui escompté : les « cahiers de doléances », rédigés par le peuple, réclament la fin des privilèges nobiliaires.

Ce manque de discernement de la majorité de la classe dirigeante, qui bloque des mesures rognant légèrement ses privilèges, alors que ces mesures pourraient sauver le système qui la nourrit, est typique d’une situation pré-révolutionnaire. Comme le faisait remarquer Lénine, une révolution commence toujours par une division au sommet de la société. Incapable de faire avancer la société, la classe dirigeante commence à se fissurer, à la recherche de solutions contradictoires. Et c’est par ces fissures que s’engouffre la révolte des masses.

Du « Règne de la Raison » à l’idéologie libérale

La Révolution qui commence en 1789 ne se fait pas pour le compte de la majorité de la population. Si elle abolit les anciens ordres, seule une minorité du tiers état en profite pleinement. En effet, dans cet ensemble hétérogène se côtoie la totalité de la population n’appartenant ni à la noblesse, ni au clergé. S’y trouvent donc mélangés les paysans pauvres et les grands bourgeois, les salariés et leurs patrons, les petits artisans et les riches fournisseurs : autant de couches sociales aux aspirations bien différentes.

Si la masse des paysans et des artisans espère que l’abolition des droits seigneuriaux débouchera sur la fin des famines et de la misère, la bourgeoisie, elle, aspire à la « liberté d’entreprendre », c’est-à-dire d’exploiter les pauvres.

Mais à elle seule, la bourgeoisie n’est pas assez forte pour renverser le régime. Elle doit s’appuyer sur la mobilisation des masses. L’abolition des privilèges, le 4 août 1789, n’a pu être obtenue qu’à la suite de la « Grande Peur », une vague de soulèvements spontanés des paysans contre leurs seigneurs. Or, pour mobiliser les couches les plus opprimées de la société, la bourgeoisie doit s’appuyer non sur les valeurs du « libre marché », mais sur les aspirations à davantage de justice et d’égalité.

Engels expliquait ainsi cette dynamique : « A côté de l’opposition entre la noblesse féodale et la bourgeoisie qui se donnait pour le représentant de tout le reste de la société, existait l’opposition universelle entre exploiteurs et exploités, riches oisifs et pauvres laborieux. Et c’est justement cette circonstance qui permit aux représentants de la bourgeoisie de se poser en représentants non pas d’une classe particulière, mais de toute l’humanité souffrante. »

C’est de ce tour de passe-passe qu’est sortie l’idéologie républicaine, qui prétend établir une égalité « légale » entre exploités et exploiteurs, entre affamés et affameurs. Les dirigeants bourgeois de la Révolution française ont beau en appeler à la Raison et à l’Egalité, son résultat sera le transfert du pouvoir d’une minorité à une autre minorité.

La bourgeoisie possédante est représentée à l’Assemblée par les Girondins. Dans un premier temps, ils se situent au centre (sur la gauche des monarchistes) et font figure de républicains « modérés ». Ils appliquent le programme de leur classe : le maintien de l’ordre et de la propriété. La Constitution de 1789 définit le droit de propriété comme « inviolable et sacré ». Pourtant, la Révolution déborde à plusieurs reprises ce carcan bourgeois, sous l’impact de l’entrée en action des masses, qui poussent en avant leurs représentants jacobins.

L’action des masses et la Terreur

Le 14 juillet 1789 n’est que le début de la Révolution. La focalisation des commémorations sur 1789 n’a rien d’anodin. Cette année-là, la grande bourgeoisie – aux côtés de la noblesse « réformiste » – domine encore les débats politiques. Mais en mobilisant les masses contre le régime, elles les ont mises en mouvement et en ont perdu le contrôle.

A de nombreuses reprises, c’est l’intervention directe des masses plébéiennes et semi-prolétariennes, en particulier à Paris, qui pousse en avant la Révolution. C’est le cas en octobre 1789, lorsque l’Assemblée cherche un moyen légal de limiter le pouvoir royal. Les femmes de Paris envahissent le château de Versailles et ramènent le roi à Paris, sous la surveillance directe du peuple. C’est de nouveau le cas en août 1792, lorsque le roi attend son salut des armées monarchistes qui envahissent le pays. Alors, le peuple de Paris n’attend pas la fin des délibérations de l’Assemblée ; prenant d’assaut, les armes à la main, le palais des Tuileries, il arrête le roi et met fin, de facto, à la monarchie.

De nos jours, les historiens bourgeois se lamentent sur la « Terreur révolutionnaire ». Les « massacres de septembre » 1792, pendant lesquels la foule parisienne tue les aristocrates prisonniers à Paris, sont souvent présentés comme la preuve qu’une Révolution se termine toujours dans un bain de sang. Mais, en réalité, tout comme la Terreur de 1793-1794, cet acte de fermeté sanglante est une réponse aux menaces des royalistes insurgés – et des armées d’invasion envoyées par les monarchies coalisées d’Europe. A l’été 1792, le Manifeste de Brunswick exige la reddition sans condition du régime révolutionnaire et le retour à l’ordre monarchique, faute de quoi les armées prussiennes livreront Paris à « une exécution militaire et une subversion totale ». La réaction du peuple à ces menaces doit être analysée comme un acte d’autodéfense visant à terroriser les ennemis de la Révolution. Ceux qui s’en scandalisent se montrent souvent beaucoup plus tolérants à l’égard de la « Terreur blanche » qui a sévi – contre les révolutionnaires – lors du reflux de la Révolution.

Les limites objectives de la Révolution

Au fil des événements, la situation se polarise : les jacobins sont poussés vers la gauche par les masses plébéiennes, ce qui entraîne la Révolution au-delà de ses cadres bourgeois. Paradoxalement, ils se battent contre ceux qui hériteront ensuite des conquêtes de la Révolution : la grande bourgeoisie naissante.

Mais, malgré les tendances communistes qui transparaissent dans certains de ses épisodes, la Révolution française ne pouvait déboucher sur une société socialiste. Pour cela, il lui manquait à la fois une base sociale et des forces productives suffisamment développées. La classe ouvrière était encore trop faible, numériquement et socialement, pour prendre conscience d’elle-même comme classe spécifique, sans même parler de prendre le pouvoir. Le capitalisme n’avait pas eu le temps de jouer son rôle, qui était de poser les bases nécessaires à la transformation socialiste de la société.

La chute de Robespierre et des jacobins, en juillet 1794, marque un tournant. Le pendule révolutionnaire repart vers la droite. Le mouvement insurrectionnel des masses plébéiennes est à bout de souffle – et la bourgeoisie reprend le contrôle de la situation, livrant à sa vengeance sanglante tous ceux qui avaient été en avance sur l’histoire.

La Révolution française a balayé l’Ancien Régime et instauré, sur ses ruines, l’empire de l’exploitation capitaliste et du « libre marché ». L’implication des masses populaires l’a poussée au-delà de sa base bourgeoise, mais ce mouvement a fini par se heurter à ses limites objectives. Aujourd’hui, la République française se gargarise d’être le « pays des droits de l’homme ». Mais la République capitaliste actuelle ne contient plus un seul atome de contenu progressiste ; elle cache de plus en plus mal la domination économique et politique de la grande bourgeoisie. Il nous reste la « liberté » de manifester sous les gaz lacrymogènes, « l’égalité » des chances face au chômage de masse, et la « fraternité » des contrôles de police… Il nous faut une nouvelle révolution – socialiste, cette fois-ci !

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