L'impérialisme consiste principale-ment en une domination écono-mique de certains pays par d'autres. Il passe par une domination financière, commerciale ou militaire. Mais, depuis quelques décennies, se développe une autre forme d'exportation : celle du coût écologique. Cet impérialisme vert procède par une externalisation des dégâts écologiques à long terme. Cela permet aux classes dirigeantes de prétendre à un progrès écologique local, tout en montrant du doigt les autres pour l'aggravation globale du climat.

Par exemple, en 2023, les émissions de gaz à effet de serre dans l’Union européenne (UE) étaient inférieures de 37 % à celles de 1990. Cependant, pour cette seule année 2023, les émissions liées aux importations internationales étaient supérieures de 21 % aux émissions nationales de l’UE. Il y a un processus de délocalisation de la pollution en cours depuis longtemps. La responsabilité de l’UE face à la crise climatique est donc bien plus importante que nos dirigeants n’aiment à le dire.

Gentrification écologique mondiale

Cet impérialisme vert s’articule avec une gentrification écologique, c’est-à-dire la séparation entre des « zones protégées » pour ceux qui peuvent se les payer et des zones laissées vulnérables aux catastrophes climatiques. Ceci a lieu dans tous les pays, à différentes intensités, et est corrélé aux catastrophes écologiques.

Au Pakistan, les initiatives de développement urbain écologique sont principalement au profit des élites et se font souvent au détriment des populations les plus précaires. Par exemple, le projet d’aménagement urbain des berges du Ravi, lancé en 2020, menaçait d'expulser 250 000 habitants précaires ; 78 % des terrains sont alloués à des zones résidentielles de luxe et à des zones commerciales.

En Australie, à la suite des inondations de 2011 à Brisbane, de nombreux quartiers ont été détruits. Les terrains libérés ont attiré des projets présentés comme « résilients au climat », ont fait monter les prix immobiliers et ont chassé les habitants historiques les plus précaires, notamment des commu-nautés noires et hispaniques.

Aux États-Unis, à la Nouvelle-Orléans, l’ouragan Katrina en 2005 a déplacé de nombreux habitants. Les données du recensement de 2019 révèlent que la population afro-américaine des quartiers situés en altitude a diminué de plus d’un tiers au cours des 19 dernières années, remplacée par une population blanche et plus aisée.

Ce ne sont que quelques exemples, mais ils illustrent que les populations précaires ne sont protégées nulle part contre la récupération des catastrophes écologiques, utilisée pour transformer la protection environnementale en un instrument réactionnaire de division.

Les opprimés paient un double prix : celui de l'exploitation et celui des catastrophes écologiques

De toutes les populations qui subissent les catastrophes écologiques, ce sont les plus opprimés qui en souffrent le plus. Entre 1970 et 2021, les catastrophes climatiques ont causé 2 000 000 de décès recensés et des pertes économiques s’élevant à 4 300 milliards de dollars. Et 90 % de ces décès proviennent des populations les plus pauvres (Éthiopie, Bangladesh, Venezuela, Philippines, etc). Le coût économique des catastrophes climatiques repose sur leurs épaules et ne cesse d’augmenter : il a été multiplié par huit entre 1970-1979 et 2010-2019, passant de 180 milliards de dollars à 1 400 milliards.

La militarisation pour le climat

En parallèle, plutôt que de financer de grands projets d’aide aux populations opprimées et de protection environnementale, les puissances impérialistes occidentales et leurs alliés gèrent militairement les conséquences des crises. Leurs dépenses militaires ont augmenté de 21,3 % entre 2013 et 2022. Aux bourgeoisies des pays néocoloniaux, ils fournissent des armes pour réprimer les soulèvements, représentant près de 65 % du total des transferts internationaux d’armes entre 2013 et 2021, exportés vers les 40 pays les plus vulnérables au changement climatique.

Les milliardaires survivalistes

Que font les hommes les plus riches pendant qu’un processus d’apartheid écologique mondial s’installe ? Pendant que les États se militarise et se tournent vers le nationalisme, les 0,1 % les plus riches, en plus de les soutenir, se tournent vers le survivalisme, c’est-à-dire vers les stratégies pour survivre à « The Event » (L’Événement), qui correspond basiquement à la fin du monde. Certains leur proposent, comme JC Cole, un ancien président de la Chambre de commerce, de préparer des « fermes refuges ». D’autres investissent dans l’achat d’îles et de bunkers : Mark Zuckerberg (Meta) a acheté l’île hawaïenne de Kauai et y a construit un complexe de 140 hectares ; Jeff Bezos (Amazon) a acheté l’île d’Indian Creek en Floride pour 147 millions de dollars ; Peter Thiel (PayPal) a acquis un domaine de près de 200 hectares en Nouvelle-Zélande, etc.

Lîle refuge de Zuckerberg

Une transformation qualitative du néocolonialisme ?

Sommes-nous face à un processus qui mènera à une transformation qualitative du néocolonialisme en un apartheid écologique ? La seule nouveauté véritablement qualitative réside dans le caractère permanent de la crise écologique. L’exploitation néocoloniale a toujours été trempée dans le sang et la souffrance des populations exploitées. Mais la crise climatique lui confère aujourd’hui une dimension particulièrement cynique : les pays et les classes dirigeantes qui ont le plus profité de cette extraction sont souvent les moins touchés par ses conséquences catastrophiques.

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