Rencontre avec Adèle, sage-femme dans un hôpital public à Bruxelles et active au sein du mouvement Santé en Lutte.

Comment avez-vous vécu le moment le plus fort de l'épidémie ?

En tant que sage-femme, je fais partie des gens qui ont été délocalisés dans un autre service. Exceptionnellement, pendant la crise du COVID, j’ai travaillé dans les soins intensifs avec les infirmiers spécialisés et les médecins.

J'ai donc vécu cette crise de plein fouet et j’ai été confrontée à des patients dans des états parfois extrêmes.

Cette situation était rendue encore plus difficile parce que nous recevions des informations contradictoires par rapport à la gestion des stocks. Chaque jour, nous avions l'impression que le matériel allait arriver et puis non, cela n’arrivait pas… Finalement, nous avons pu travailler et nous adapter avec suffisamment de matériel. Mais nous avions toujours des informations contradictoires, si bien qu’il était difficile de se sentir à l'aise.

La charge de travail était intense. Nous avions des journées plus courtes en termes d'horaires mais, du coup, on nous faisait venir plus souvent et nous avions finalement l'impression de jamais nous reposer.

On nous a demandé énormément de flexibilité et de capacité d'adaptation, ce que nous avons fait. Et nous attendons donc en retour que les institutions et les politiques soient aussi « flexibles » vis à vis des exigences du système de santé et repensent avec nous la façon de gérer cette crise.

Quelle est, selon vous, la revendication la plus importante de Santé en Lutte?

La Santé en Lutte est un mouvement de travailleurs qui est né suite aux grèves qui ont eu lieu dans le secteur public et dans le secteur privé, avec le mouvement des blouses blanches. Nous avons donc décidé de nous rassembler. Surtout, nous nous sommes dit que nous pouvions prendre la parole, ce que les soignants et soignantes ne font habituellement pas. Ces grèves nous ont permis de remettre en question le système dans lequel nous étions.

C'est un mouvement qui est libre. On peut y entrer et en sortir comme on veut. Je suis membre de la coordination mais, dans deux semaines, je peux décider de ne plus en faire partie. Nous voulons rester un mouvement citoyen et solidaire qui fait un peu le trait d'union entre les travailleurs et les syndicats pour redonner une place forte aux syndicats et pour que les travailleurs les réutilisent comme un outil de défense de leurs droits ; inversement il faut que les travailleurs n'aient plus peur des syndicats ni de cette bureaucratie qui peut, parfois, être pesante.

Ce que nous défendons à la Santé en Lutte : un refinancement de la santé d'une manière globale, avec une autre façon de penser le système de santé.

Le système dans lequel nous sommes, où les soins sont des marchandises, déshumanise les soins, notre travail à nous, et notre bien-être au travail.

Nous, ce que nous voulons, ce sont plus d’effectifs, une revalorisation salariale, un autre système de santé : penser autrement, pas avec des enveloppes fermées mais avec un budget global plus équilibré et en fonction des besoins, pas en fonction des actes que nous posons.

Que veut dire, selon votre expérience, la marchandisation de la santé ?

Prenons un exemple : en salle de naissance, pour avoir un certain budget pour notre service, nous devons faire un certain nombre d'accouchements. Quand nous arrivons, par exemple, aux 3500 ou 4000 accouchements par an prévus, nous allons pouvoir obtenir l'enveloppe pour pouvoir travailler correctement. Ceci ne répond pas aux besoins existants. Comment est-ce qu’on peut arriver à plus d’accouchements ? On ouvre plus de consultations. Nous allons donc travailler plus, à flux tendu, en voyant plus de patients, pour enfin obtenir cette enveloppe. Puis on va nous pousser à atteindre un chiffre supérieur pour avoir encore plus d’argent. Alors nous avons de plus en plus de patients et nous sommes de moins en moins proches d'eux... on déshumanise les soins.

La marchandisation des soins, c'est aussi le raccourcissement des séjours. Nous l’avons vu à la maternité, mais c'est valable aussi pour toutes les hospitalisations. On raccourcit les séjours mais, en parallèle, on a de plus en plus d'hospitalisations : le même travail que nous faisions en cinq jours, nous devons donc le faire en deux parce que cela rapporte plus d'argent. Ces personnes sont dirigées en ambulatoire alors que l'ambulatoire n'a pas forcement les ressources financières, matérielles, etc., pour soigner des gens avec des pathologies lourdes qui, auparavant, étaient soignées à l’hôpital. En fait, tout le système est une espèce de pyramide qui s'écroule et qui écrase tout le monde, et pas seulement à l'hôpital… Je ne parle même pas ici de l’extra-hospitalier ou des maisons de repos !

Quel est l'état d'esprit des travailleurs de la santé maintenant ?

Quand je discute avec mes collègues, je constate que personne ne se sentait bien avant. Il y a eu quelques manifestations et quelques mouvements de grève qui nous ont fait dire : « Ah ! On a le droit de dire que ça ne va pas et qu'on veut changer les choses ! »

Puis nous nous sommes pris le COVID ! Là, nous avons eu une espèce de soutien informel de la population, qui s’est également retrouvé dans les discours des politiques : « On est des héros » etc.

Et, finalement, nous retournons plus ou moins à la normale dans nos services, avec un niveau d’activité proche de celui d’avant le Covid, puisque la deuxième vague n'est - pour le moment - pas aussi forte que la première. Alors on oublie et rien n’a fondamentalement changé, même si quelques mesures mises en place pendant la première vague sont toujours là. Nous nous sentons un peu oubliés.

Tout cela fait que nous avons envie de nous battre pour nos droits et surtout pour nos patients et pour toute la population !

Notre revue

Révolution 33 layout1 page 001

Facebook