A l'occasion du 20ième anniversaire de la marche blanche nous republions un texte écrit en 1997 et qui place cette marche et celle, multicolore cette fois-ci, des travailleurs des Forges de Clabecq dans un contexte plus large.

marcheblanche

Les voies de l’indignation sociale ne sont certes pas impénétrables mais elles peuvent être très tortueuses. Le mouvement populaire suscité par l’affaire Dutroux (rapt, séquestration, abus sexuel et assassinats de jeunes filles) est probablement un des événements les plus importants de l’histoire politique et sociale de la Belgique.

L’ampleur et l’intensité des réactions populaires, le gouffre qui s’est creusé entre la population et les gouvernants, les lézardes dans l’appareil d’État, le désarroi et la désorientation complète de la caste politique ont ouvert la perspective d’une crise de régime dont il faut remonter à 1950, à l’affaire royale, pour trouver un équivalent, dans un tout autre contexte et avec une tout autre portée.

Tout aussi important, sinon plus, que ses effets politiques et institutionnels, les aspirations et les significations portées par ce mouvement expriment une remise en cause manifeste ou implicite d’aspects essentiels de l’ordre établi. Des éléments du cours ordinaire de la vie sociale ont été brutalement bouleversés. L’injustice de la justice par exemple, qui s’illustre par le fait que seulement 20% des justiciables aient accès à la justice ; ou que seulement 3% des plaintes pour infraction des règles de sécurité et d’hygiène sur les lieux de travail connaissent un suivi favorable.

L’horrible découverte des petites filles, le 17 août, a provoqué une commotion sociale telle que la recherche de la vérité et des tenants et aboutissants de cette affaire a déchiré le voile des fictions qui entourent les institutions d’État (justice, gendarmerie, etc.).

L’immunité déficiente du régime

Il est extraordinaire de voir comment, soudainement, un événement ne  « passe plus ». Les institutions d’État bourgeoises actuelles ont atteint un niveau de sophistication et d’expérience qui les rend plus que jamais capables d’absorber ce genre de « chocs ». Dans l’ordre social, elles sont l’équivalent du système immunitaire…

Mais voilà que le métabolisme se grippe et qu’une réaction en chaîne met à vif tout le tissu social. Les faits particuliers de l’affaire Dutroux ont alors rapidement acquis une portée universelle. Les gens indignés se sont souvenus des petites humiliations accumulées, du mépris d’un fonctionnaire, du chantage d’un chef… Des incidents qui certes n’ont jamais été considérés comme normaux mais auxquels on s’était résigné.

Voilà que l’affaire Dutroux devient formidablement révélatrice d’un malaise social profond. Voilà aussi que l’affaire Dutroux et plus tard le dessaisissement du juge Connerotte responsable de l’enquête, réduisent à néant la confiance dans une des rares institutions d’État qui bénéficiait encore de quelque crédit : l’appareil judiciaire et la gendarmerie. Car en dehors des périodes exceptionnelles de grandes tensions sociales ou de guerres, ces institutions ne se maintiennent que rarement par la seule utilisation de la coercition (utilisation de la force physique, par exemple) et leur caractère de classe reste dissimulé à la majorité de la population. L’impression de neutralité réussit à s’imposer. Encore mieux : une grande partie de la population intériorise, considère comme naturel le caractère élitaire et opaque de ces institutions. C’est précisément cette manipulation idéologique qui a été remise en question par les révélations de passivité, de rétention délibérée d’informations, d’incompétence, de mépris, de guerres entre les différents services de police, etc.

La Justice n’est préparée que pour la poursuite de petits délinquants et de petits dealers de drogues (plus de la moitié des détenus dans les prisons belges sont des toxicomanes). La gendarmerie qui devrait veiller à la sécurité du citoyen consacre 56% des activités au maintien de l’ordre (manifestations, grèves et autres conflits sociaux). Les accusations et les fais de corruption, d’indulgence suspecte pour l’extrême droite, voire d’assassinats font chanceler de nombreux hauts magistrats dans le pays. La perte de confiance de la population dans ces institutions a une très grande importance pour la stabilité du régime même. 

Défiance sans pareil envers les institutions d’État

Un esprit de défiance s’empare de larges couches de la population (le manifeste des Comités Blancs publié quelques mois plus tard affirmera « que plus jamais nous nous sentirons coupables de poser des revendications face aux institutions ». En quelques semaines une pétition de solidarité avec les parents, dénonçant l’incompétence de la justice et exigeant des mesures supplémentaires de répression récolte plus de 2 millions de signatures ! (Sur une population de 10 millions). Les funérailles des deux petites filles, Julie et Mélissa, s’imposent comme un jour de deuil national. Les hommes politiques qui s’y présentent sont priés de rester dans la foule. Le Roi est invité à ne pas participer à la cérémonie. Fait impensable à des funérailles : les parents sont accueillis à leur arrivée et sortie de l’Église par des salves d’applaudissements de la part des gens. Le même jour, des centaines d’entreprises font hurler les sirènes, d’autres observent une minute de silence…

Le juge et le procureur du Roi qui ont fait aboutir l’enquête sont d’un côté plébiscités par la population et de l’autre noircis par leurs collègues. Car le succès de ces « petits magistrats » avec peu de moyens met en lumière l’incompétence et le désintérêt des autres magistrats pour ces « petites affaires ».  Les résultats de leur enquête sont une gifle à toute la magistrature. Cette prise de confiance se renforce quand le procureur interviewé par la presse sur les suites à donner à l’enquête assure à la population que « lui ira jusqu’au bout… si on le laisse faire ». Le procureur sait de quoi il parle car ce n’est pas la première fois qu’il a été dessaisi d’un dossier « chaud » (l’affaire de l’assassinat de l’ancien président du Parti Socialiste, André Cools). La crainte d’une tentative d’étouffement de l’affaire obsède la population. Car personne ne croit que Dutroux, qui vendait ses cassettes-vidéo de pornographie enfantine à des centaines de milliers de francs, ait pu agir en toute impunité pendant des années sans la moindre protection de personnes riches et puissantes. « Vont-ils laisser les juges aller jusqu’au bout de l’enquête ? » Telle est la question qui fuse alors dans de nombreuses conversations. Quelques semaines plus tard l’occasion d’une revanche de la haute magistrature va se présenter : le juge d’instruction Connerotte, qui a accepté de partager un spaghetti avec une association de parents d’enfants disparus sera accusé de partialité. La Cour de Cassation a une semaine pour se prononcer sur un éventuel dessaisissement du « petit juge », qui représente aux yeux de la population l’aspiration à une justice plus humaine.

6 jours qui ébranlèrent la Belgique

Voilà donc l’opération d’étouffement qui commence. Le lundi 13 octobre, la tension est à son comble dans le pays. La Cour de Cassation doit se prononcer. Tous les partis politiques appellent à respecter le jugement de la plus haute cour du pays, quelle que soit sa décision. Quand, dans la soirée la nouvelle du dessaisissement tombe, quelques milliers de personnes s’étaient déjà rassemblées devant le Palais de Justice à Bruxelles. On frise l’émeute. Mais l’intervention de Nabela (jeune fille d’origine marocaine de 17 ans portant le foulard, sœur de la petite Loubna, disparue il y a 4 ans) calme les gens. À quelques kilomètres de là, les radios le long de chaînes de production de l’usine Volkswagen diffusent l’incroyable nouvelle. Indignés, révoltés, les ouvriers arrêtent la production. Toute l’équipe du soir est en grève. L’équipe de nuit suit. Le lendemain les ouvriers de l’équipe du matin rentrent à l’usine simplement pour mettre leur bleu de travail. Ils ressortent tout de suite et se rendent en manifestation au « Palais de Justice ». C’est le signal d’une déferlante de manifestations et de grèves dans de nombreuses entreprises et écoles dans le pays. Les Palais de Justice sont pris d’assaut, des sit-in permanents y sont assurés par les Sans Domicile Fixe. Les étudiants, surtout en Flandre, descendent massivement dans la rue. On assiste à des manifestations en commun d’étudiants et d’ouvriers. C’est la première fois depuis 1950 (la Question Royale) que les travailleurs, en particulier ceux de l’industrie, partent en grève pour des raisons qui ne sont pas liées directement avec leur lieu de travail. La grève est très politique. Ces mouvements sont déclenchés sans suivre les procédures classiques d’avertissements et souvent les délégués syndicaux sont pris de court. Ces grèves ne durent pas longtemps (quelques heures) mais elles font des émules jusque dans les plus petites entreprises.

Dans de nombreuses entreprises les travailleurs obtiennent que le salaire des heures non travaillées soit versé sur le compte d’une association de parents d’enfants disparus. Certains patrons prennent même les devants pour éviter toute grève et signent un accord avec les syndicats dans lequel ils promettent de faire un don important à ces associations.

Les pompiers de Liège descendent sur la ville et utilisent leurs lances d’incendies pour « nettoyer la justice ». Dans cette même ville, plusieurs entreprises de la métallurgie vont aussi manifester devant les banques, pour dénoncer le règne de l’argent dans la société. À Anvers, des incidents ont lieu devant le Palais de Justice : bris de vitres, petits incendies, mais surtout affrontements physiques avec les forces de l’ordre.

« Le peuple, c’est nous »

Les autorités judiciaires sont contraintes en de nombreux endroits d’accepter un dialogue direct avec la population. C’est ainsi qu’à Liège, le procureur général assurait à un millier d’ouvriers d’un chantier de construction : « Qui que soient les coupables dans les dossiers d’enlèvements d’enfants et de pédophilie, quelle que soit leur position sociale, ils feront l’objet de poursuites judiciaires, tous sur le même pied d’égalité. »

Les manifestants exprimaient souvent leur soutien au juge Connerotte et aux parents, ainsi que leur exigence de vérité. Mais ils allaient parfois bien au-delà : à Mons le communiqué des délégués syndicaux de toutes les entreprises de la région indiquait la crainte de voir se dessiner « un État dans l’État », « une justice à double vitesse » et réclamait « une justice plus humaine », la « clarté sur toutes les affaires » et « la certitude que la justice ira jusqu’au bout et ce quoi qu’il advienne, car nous sommes en droit d’exiger de vivre avec nos enfants dans un climat de confiance envers toutes les institutions ». Et en conclusion d’une lettre aux magistrats signée par 80 postiers de Jambes, on pouvait lire : « Mesdames et Messieurs les élus, n’oubliez pas que nous ne sommes pas vos sujets. Si vous ne pouvez pas justifier la confiance que le peuple a placée en vous, le peuple reste maître de vous redescendre au rang de simples citoyens ».

Dans les conversations, les appels, les prises de parole spontanées on vit réapparaître un terme banni de tous les discours politiques comme du langage quotidien depuis des années : le peuple. Gino Russo, papa de la petite Julie, répondait ces jours-là lors d’un débat télévisé à un homme politique qui incluait tout le monde dans « la Nation » : « Non, Monsieur, vous êtes la Nation, nous sommes le peuple » !  Quand le peuple commence à se désigner et se reconnaître ainsi, de grands changements sont alors possibles. Cela nous rappelle le « Wir sind das Volk » des travailleurs Est-Allemands lors de la chute de la dictature stalinienne en 1989.

Durant cette semaine-là le gouvernement ne contrôlait plus rien. Pas tellement du point de vue de l’ordre public, mais plus profondément dans le sens où il ne disposait plus d’aucun relais pour influer le cours des événements. Le gouvernement fit le gros dos pour laisser passer la vague. Sans influence sur ces tumultueuses journées d’automne, il  restait en revanche capable d’initiative : à l’approche de la Marche Blanche du dimanche 20 octobre, il a ainsi avancé deux jokers. D’un côté une table ronde à l’initiative du Roi, avec tous les parents, et de l’autre une Commission d’enquête. Ces deux contre-feux n’allaient certes pas empêcher la Marche massive, mais lui donnaient une sortie.

En réalité, face à l’absence de revendications claires de la part des parents qui se sont vu propulser au-devant d’un mouvement quasi-insurrectionnel, le gouvernement réussit ainsi à désamorcer provisoirement une crise très profonde. Le caractère de la Marche était encore incertain, elle était crainte par le régime. Le Roi insistait auprès des parents sur le respect nécessaire des institutions démocratiques. Manipulant le sentiment de deuil et la volonté d’hommage aux parents qui existaient dans la population, le gouvernement réussit à contenir le caractère politique de cette manifestation. De ce point de vue, la Marche était en retrait par rapport aux revendications exprimées la même semaine dans les usines et les écoles. Avec l’aide de la gendarmerie et de la police, toute revendication fut interdite, tout calicot fut immédiatement confisqué, tout distributeur de tract poursuivi et arrêté. La manifestation allait, dans ces conditions, être silencieuse. Mais il y a parfois de ces silences assourdissants, ou comme l’épinglait correctement un journaliste : « le non-dit de ce silence était largement connu ».

La classe ouvrière, crise révolutionnaire et crise de régime

Les jours suivants le mouvement allait perdre son caractère tumultueux et continuer son chemin de manière plus souterraine. Mais avant d’aborder tout cela, il faut tenter d’analyser la portée de cette semaine de rébellion. Comment expliquer l’irruption de la classe ouvrière dans ce conflit ? D’où venait ce caractère quasi-insurrectionnel qui régnait parmi la population ? Vivait-on une période de révolution ou de pré-révolution ? Où se situe la crise de régime dans tout cela ?

Tout d’abord il y eut l’identification avec le sort des parents : elle n’était pas seulement affective mais relevait également d’une appartenance de classe. Gino Russo et Jean-Denis Lejeune sont tous les deux sidérurgistes, payés depuis deux ans par leurs collègues de travail, qui abandonnent une partie de leur salaire tous les mois pour qu’ils puissent se dédier complètement à la recherche de leurs filles. Mais la réaction des travailleurs puisait également dans leur ras–le-bol face à l’injustice en général. Le délégué socialiste de Volkswagen, Claude Dufrasne, soulignait ainsi : « le dessaisissement du juge Connerotte, ce n’est pas une goutte, c’est un seau d’eau qui a fait déborder le vase ».

Personne ne s’étonnera que seulement 57% des Belges soient satisfaits de leur situation. Par rapport à l’année 1985, la vision négative du travailleur belge à propos de son salaire et de ces chances d’épanouissement personnel s’est étendue (+ 16%). Bienvenue en Belgique, pays de cocagne de la flexibilité : 32% travaillent le samedi ; 28% le soir ; 20% le dimanche ; 19% en équipes ; 13% la nuit !

L’injustice faite aux parents et aux enfants était perçue comme la « mère de toutes les injustices », leur combat, la « mère de tous les combats ». Battus en 1993 sur leur front classique de la lutte syndicale, nombreux étaient les travailleurs qui percevaient ici une nouvelle issue, une nouvelle porte qui s’ouvrait. Ceci étant dit, il serait erroné d’expliquer la participation des travailleurs simplement par un mécanisme de vases communicants : une greffe syndicale sur un mouvement de solidarité avec les parents.

Par ce mouvement, ce sont les fondements mêmes de l’édifice qui furent ébranlés. Mais à la différence d’une crise révolutionnaire arrivée à pleine maturité, le gouvernement n’était pas incapable de gouverner, il n’était pas paralysé par ses divisions. Le gouvernement et le régime certes divisés, demeuraient capables de prendre des décisions intelligentes (voir plus haut) qui leur redonnèrent rapidement l’initiative. Lénine, spécialiste de la question, définit une des conditions essentielles pour une révolution : « (…) Pour que la révolution éclate, il ne suffit pas, habituellement, que la base  « ne veuille plus » vivre comme auparavant, mais il importe encore que le sommet « ne le puisse pas »… ».

Mais ceci n’épuise pas la question de cette « semaine de tous les dangers ». Tirant les leçons de la révolution de 1905 en Russie, à travers le lien entre révolution et grève générale, Rosa Luxembourg écrivait : « Ce n’est pas la grève de masse qui provoque la révolution, c’est la révolution qui provoque la grève en masse » (…) « Toute action politique de classe entamée par le prolétariat peut, en quelques heures, arracher à leur immobilité des couches de la classe ouvrière jusque-là inertes, ce qui naturellement se manifeste sur-le-champ en une lutte économique orageuse ». Car « l’ouvrier secoué par le choc électrique d’une action politique s’attaque avant tout, dans le premier moment à ce qui est le plus près de lui : la défense contre un esclavage économique ; l’ouragan de la bataille politique lui fait tout à coup sentir, avec une intensité imprévue, le poids et la pression des chaines économiques ».

Que les débrayages du 13 au 20 octobre n’aient pas abouti en une grève générale constitue un indice très important. Cette grève générale, ce choc électrique de l’action politique a été craint cette semaine-là par le patronat et le gouvernement. Pourquoi n’a-t-elle pas eu lieu ? Plusieurs raisons expliquent cela : 1) l’attitude très prudente voire absente du patronat. Celui-ci a préféré lancer un appel discret aux sommets syndicaux pour qu’ils mettent fin rapidement aux débrayages. 2) L’attitude de ces mêmes sommets syndicaux qui se limitèrent à la production d’un communiqué de presse et à des tentatives de mise en veilleuse du mécontentement. 3) La situation défensive dans laquelle se trouve la classe ouvrière suite au chômage et à la précarisation de l’emploi. 4) Le désarroi idéologique et programmatique de nombreux militants syndicaux et surtout une perception erronée de la part de la gauche syndicale de ce qu’est la lutte de classes : de nombreuses délégations syndicales dans les entreprises étaient divisées cette semaine-là, pas seulement entre la droite et la gauche classique, mais surtout au sein même de la gauche. Une partie de la gauche syndicale ne conçoit la lutte de la classe que sous l’angle d’un conflit entre travail et capital sur le lieu de travail. La lutte politique est conçue comme le prolongement de la lutte sociale et la grève générale comme le couronnement de celle-ci. La dialectique de Rosa Luxembourg échappe à cette gauche. En même temps c’est une partie du mouvement réel qui leur échappe. Cette conception tronquée de la lutte des classes a fortement affaibli le potentiel de mobilisation dans certaines entreprises. Elle a empêché cette gauche syndicale de jouer le rôle de direction de remplacement face au vide laissé par les sommets officiels des syndicats. L’existence d’une force marxiste de masse aurait pu transformer le potentiel révolutionnaire en réalité révolutionnaire ces jours-là.

L’appel à une grève générale de 24 heures par la seule FGTB, le 28 octobre, qui connut un succès certain, ne constitue pas dans ce contexte un prolongement sur le terrain économique de la « semaine blanche ». Elle a révélé une partie de ce potentiel, mais l’objectif des dirigeants syndicaux était tout autre. Michel Nollet, président national de la FGTB (syndicat socialiste), s’exprimait ainsi avec une franchise rare à la radio : « Vous n’ignorez pas qu’il y a un certain nombre de grèves dans les entreprises, en liaison avec la Marche Blanche. Il me semble utile de remettre un peu d’ordre dans tout ça, en la canalisant vers l’accord interprofessionnel ». En d’autres mots : une tentative d’utiliser l’économique pour tuer le politique.

Alors comment définir cette situation politique dans le pays ? À nouveau nous appelons Lénine à la rescousse. Parlant de la situation de la Russie en 1913, Lénine considère que le pays traverse : « une crise politique à l’échelle de toute la nation : c’est une crise qui atteint précisément les bases de l’organisation de l’État, et nullement n’importe lequel de ses points de détail : elle atteint les fondations de l’édifice, et non pas ses ailes, l’un de ses étages ». Voilà une description qui ressemble beaucoup à la crise Blanche dans laquelle était entré le pays : une crise de la nation tout entière. Le point central de la crise est le total manque de confiance de la population dans les institutions bourgeoises. La bourgeoisie n’est pas restée passive : elle a défini une stratégie de « réformes » pour recrédibiliser une partie des institutions et pouvoir mieux gérer de nouveaux incidents de parcours. Si le mouvement blanc n’a plus le caractère tumultueux de cette semaine d’automne, il continue malgré tout un cheminement plus profond. Il ne se passe pas un week-end sans au moins une marche blanche dans l’un ou l’autre petit village du pays. Les parents ont lancé une Charte des Comités Blancs (déjà plus d’une centaine) et appellent à des États Généraux du Citoyen pendant le mois d’octobre.

La commission d’enquête sur les « disfonctionnements » des différentes enquêtes au sujet des enfants disparus constitue un outil central dans cette opération. A certains moments, elle s’est même révélée un agent de plus grande déstabilisation par ses découvertes (mépris complet des magistrats pour les gens issus du peuple, racisme, incompétence, mensonges en direct des magistrats et policiers au-dessus de tout soupçon, rétention délibérée d’information par la gendarmerie à de fins de monopole, auxquels s’est ajouté le plaisir de la population de voir être interrogés pour la première fois ceux et celles qui d’habitude se sentent intouchables). Mais en général, cette commission a un effet cathartique dans la population (des taux d’écoute de 525.000 personnes à minuit pendant la semaine lors des diffusions en direct de la commission). Les conclusions de cette commission mettent par contre à nu le bras de fer qui a lieu dans les coulisses de l’appareil d’État entre le pouvoir législatif, judiciaire et la gendarmerie (force de police nationale et paramilitaire). L’essentiel des critiques de ce rapport est adressé à l’appareil judiciaire et très peu à la gendarmerie. Pire, la commission reprend à son compte la thèse d’une police unique chère à l’état-major de la gendarmerie. Bien que le rapport ait été approuvé unanimement par un parlement soulagé (dont la commission a provisoirement redoré le blason), de nouvelles divergences émergent autour de la mise en application des « suggestions » du rapport. L’état-major de la gendarmerie a exprimé dans la pratique son mépris pour les conclusions de la commission en félicitant ouvertement et officiellement les officiers en charge, et la magistrature est partie en grève. Le dernier volet de la Commission parlementaire, celui des « protections », risque d’être explosif (un parlementaire socialiste a déjà donné sa  démission pour retrouver sa liberté de parole à ce sujet).

Le double choc de la fermeture des Forges de Clabecq et de Renault-Vilvorde

Si la semaine « de tous les dangers » n’a pas abouti directement à une grève générale, elle n’a pas laissé insensible le mouvement ouvrier et les syndicats en particulier. La profonde volonté de reprendre son destin en main se manifeste aussi sur les lieux de travail et dans les sections syndicales. Nombreux sont les témoignages de délégués syndicaux qui signalent une attitude plus critique des travailleurs à leur égard. Un délégué de Volkswagen souligne ainsi « qu’auparavant, les travailleurs abandonnaient une partie de leur pouvoir à leur délégué. Aujourd’hui nous remarquons qu’une partie des travailleurs tente de se réapproprier ce pouvoir ». Un autre militant syndical dans la construction métallique avoue qu’il n’a jamais ressenti autant de pression sur lui de la part de ses collègues : « ils me font toujours confiance mais ils exigent beaucoup plus de moi et me demandent de rendre de comptes ».  Une responsable de la formation syndicale dans les services publics nous a confié cet incident très révélateur lors d’une séance de formation : « un économiste du Parti Socialiste (au gouvernement, ndlr) était venu donner un cours pendant lequel il assénait les militants syndicaux des dogmes sur la nécessité des sacrifices etc. Soudainement, plusieurs travailleurs l’ont interrompu et ont exprimé leur ras-le-bol de ce réalisme économique, d’autres l’ont pris plus durement à partie…En fin de compte, il a quitté brusquement la réunion, fou de rage en criant qu’il n’acceptait pas qu’on le remette en cause de cette façon-là…  Pour de nombreux militants syndicaux l’effet de la « tornade blanche » a été de faire chuter de leur piédestal les « fausses vérités ». « Il n’y a pas d’oracle » remarquait un autre militant. Les paroles de Gino Russo sont encore plus claires quand il affirme devant les hauts magistrats du pays qui voulaient mettre sur pied une commission d’experts pour enquêter sur les « disfonctionnements » de la justice : « les experts c’est nous ! » Cet état d’esprit lié à une reprise en main de leur propre destinée est très caractéristique du changement qui s’est opéré dans le mouvement ouvrier. La double fermeture à deux mois d’intervalle de deux entreprises importantes (Forges : 1800 emplois ; Renault : 3200 emplois) a encore accéléré la prise de conscience des travailleurs. La crise de confiance en l’appareil d’État qui a abouti au mouvement blanc s’est, à présent, étendue au système économique. Mieux que toute propagande, ces fermetures ont remis en question la légitimité même d’une des règles économiques dominantes: la production pour le profit. Pas étonnant que le slogan le plus populaire de la Marche Multicolore Pour l’Emploi était « Pour donner priorité à l’Homme dans l’économie ». Les délégations syndicales des forges de Clabecq ont joué un rôle prépondérant dans la cristallisation au sein du mouvement syndical du changement de conscience opéré depuis le mois d’octobre dans le pays. Elles ont fortement aidé à clarifier le débat dans les syndicats mais admettent qu’elles n’auraient jamais réussi leur Marche sans l’élan de la Marche Blanche. Leur combat (exemplaire à beaucoup d’égards) pour maintenir tous les emplois et refuser d’accepter un plan social qui avait poussé trop de travailleurs dans d’autres entreprises à vendre leur emploi est un tournant dans la culture syndicale de ces dernières années.

Enfin des délégués qui osent dire non, qui luttent non seulement pour maintenir tous les emplois mais tentent de ressouder l’unité du mouvement ouvrier, perdu dans les luttes isolées entreprise par entreprise. La Marche à laquelle ils appellent, sans attendre le soutien des sommets officiels des organisations syndicales, ne se veut pas une marche de solidarité, mais une marche d’unité contre toutes les fermetures. Une marche pour la justice sociale où converge aussi la lutte des parents pour plus de justice pour les enfants. C’est à nouveau Gino Russo, papa de la petite Mélissa assassinée, qui déclare à la télévision: « Il n’y a pas de gradation dans la misère et la souffrance des enfants. On ne peut faire de différence entre l’assassinat de nos filles et les enfants des ouvriers de Clabeq qui seront jetés dans la misère. C’est l’argent qui a tué nos filles, c’est aussi l’argent qui tue l’emploi ».

70.000 personnes se sont finalement rassemblées à l’appel d’une seule délégation syndicale. Un véritable camouflet aux états-majors syndicaux. Un délégué remarquait avec pertinence : « Si les parents des enfants disparus avaient demandé aux grands partis d’organiser la Marche Blanche, elle n’aurait probablement jamais eu lieu. Si les délégués de Clabecq avaient demandé aux sommets syndicaux l’autorisation d’organiser la Marche Multicolore elle aussi n’aurait jamais eu lieu. »  Ici aussi la force de cette initiative résidait dans le fait qu’elle venait « d’en bas ». Cette marche rendait également visible l’existence d’une gauche syndicale (surtout dans la FGTB mais aussi dans le syndicat chrétien) et socialiste massive, qui a gagné en confiance ce jour-là.

Unir le mouvement blanc et la « gauche syndicale »

Lors de la fermeture de Renault près d’un mois après cette formidable marche, les dirigeants syndicaux ont repris rapidement l’initiative. Pas question de voir surgir un deuxième Clabecq ! On ne prend plus le risque d’un deuxième électron libre dans un climat social très volatil, se sont-ils dit. Très rapidement une Marche Nationale pour l’emploi a été convoquée par les deux syndicats, mais avec des revendications qui ne correspondaient pas du tout aux attentes des travailleurs : pour une réduction du temps de travail, mais avec perte de salaire ; contre les licenciements… « abusifs ! » ; contre les fermetures… « sauvages ! » etc. Malgré ce handicap, la manifestation fut un succès. La lutte des travailleurs de Renault a aussi fait voler en éclat le mythe de l’Europe sociale et a ébauché, grâce à la première Euro-grève dans le secteur privé, les contours d’un véritable syndicalisme européen. Depuis lors, plusieurs autres marches ont été convoquées dans les grandes villes. À l’initiative des forges de Clabecq une deuxième marche eut lieu pour l’emploi mais aussi « contre les menteurs », ceux qui promettent l’emploi mais qui créent le chômage. Celle-ci, ouvertement boycottée par les structures syndicales, et après des semaines de propagande haineuse contre les syndicats de Clabecq, a malgré tout encore rassemblé 10.000 manifestants. C’est à cette manifestation que Roberto D’Orazio, président de la délégation syndicale des forges de Clabecq a fait le constat que « des marches et des manifestations ne suffisent pas et qu’il  faut penser à préparer une grève générale dans le pays ». «La problématique de notre usine ne trouve pas de solution sans changer la politique économique de ce gouvernement et du patronat ».

Conscients de ce danger, l’appareil syndical et le gouvernement régional ont sorti de leur manche un repreneur potentiel de l’usine et une proposition d’accord social afin d’essayer de désamorcer la « bombe-Clabecq » et de tenter de diviser les travailleurs. Un accord social concocté par les plus hauts dirigeants du pays et les sommets syndicaux a été présenté aux travailleurs via un référendum. Un accord social qui accordait encore moins que les droits légaux en cas de fermeture. Mais après 5 mois de luttes incessantes et face à une immixtion sans pareil de ministres et de médias dans le débat au sein de l’usine, une certaine fatigue s’est inévitablement installée parmi les travailleurs. Malgré cela plus de 55% des travailleurs ont quand même refusé l’accord de misère. Un succès, qui a été directement fêté avec euphorie par les travailleurs dans l’usine. Bien que l’avenir immédiat semble à nouveau bouché, les délégués syndicaux préparent un grand rassemblement de 2.000 délégués en automne autour d’une plateforme pour un « syndicalisme de participation ». Depuis plusieurs semaines une bonne centaine de délégués se réunit régulièrement aux forges pour mettre en place cette plate-forme. Cette initiative va de pair avec l’appel pour des États Généraux pour le Plein Emploi issus des milieux syndicaux et politique de gauche et qui avance une proposition de loi-cadre pour les 32 heures sans perte de salaire et un droit de véto pour les syndicats en cas de fermeture d’entreprise.

L’année 97 s’annonce d’emblée comme une année cruciale pour sortir de certaines impasses au sein du mouvement ouvrier. À la fin de cette année aura lieu un congrès du syndicat socialiste sur le thème du « projet de société ». Les États Généraux du Citoyen et le rassemblement de la « gauche syndicale » se seront tenus auparavant. Le patronat, qui a pu conclure des conventions collectives largement en sa faveur, et la droite syndicale, vont reprendre du poil de la bête dans les prochains mois. C’est leur offensive qui obligera les militants dans le mouvement syndical avant tout (le Parti Socialiste est impliqué dans une tourmente de scandales à répétition qui dégoûte de nombreux affiliés) à aller de l’avant. Quelle que soit l’issue immédiate du conflit Renault et des forges de Clabecq et la capacité de récupération du régime de la profonde crise qui le secoue, un mouvement s’est amorcé qui, pour la première fois depuis 15 ans, commence à trouver une expression organisée et programmatique.

Les trois chocs (l’affaire Dutroux, Clabecq et Renault) de l’année écoulée ont été un formidable accélérateur de la crise de conscience des travailleurs. Nombreux sont les travailleurs qui se reconnaissent maintenant dans les propos de Carine Russo, la maman d’une des petites filles assassinées et qui concluait récemment un débat avec cet appel : « Il faut cesser d’être raisonnable. Arrêter de se dire qu’on ne changera pas le monde ».

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