La moindre des choses qu’on peut dire de la mobilisation sociale, c’est qu’elle a surpris les partis de l’Arizona. Certes, Bart De Wever et Georges-Louis Bouchez s’attendaient à des protestations syndicales. Mais cette déferlante persistante de manifes-tations massives, de grèves générales et d’autres actions de la part de la classe travailleuse n’était pas du tout prévue. L’intensité de la lutte des classes, car c’est bien de cela qu’il s’agit, est tout simplement historique. Ils ne s’attendaient pas non plus au soutien grandissant des protestations parmi la population plus large. C’est entre deux tiers et plus de 80 % de la population dans les trois régions qui appuient les protestations. Cette séquence de la lutte des classes en Belgique va aussi de pair avec une mobilisation tout aussi historique pour la Palestine. Les deux mouve-ments se nourrissent l’un l’autre. Ce n’est pas un hasard si le drapeau palestinien est arboré dans les manifestations syndicales ou planté sur un piquet de grève.
En toute honnêteté, il faudrait ajouter que la plupart des dirigeants syndicaux ne s’y attendaient pas non plus, tellement ils sont éloignés de leur base, tellement ils sont englués dans les habitudes syndicales instit-utionnelles. Pour eux aussi, la lutte des classes est quelque chose de folklorique et d’historique. C’est, obligés par la pression d’en bas et pour éviter d’être débordés, que les dirigeants syndicaux ont eu recours aux manifestations et aux grèves. Non seulement la classe travailleuse a prouvé qu’elle existait bel et bien, mais aussi qu’elle savait lutter.
Nouvelle génération
Elle entraîne aussi dans son sillage le monde associatif, mais surtout de nombreux jeunes étudiants et lycéens, qui ont rejoint les piquets de grève, les manifestations syndicales, lancé leurs propres grèves et créé leurs propres collectifs. Une nouvelle génération de jeunes étudiants et lycéens, mais aussi de travailleurs, s’est forgé une expérience de lutte et d’organisation rare. Mieux encore, les convictions, c’est-à-dire une consc-ience politique, acquises dans ces luttes vont les marquer à vie.
Cette université des luttes ne se limite pas à l’apprentissage des questions socio-économiques. Les questions du rôle de la police, des parlements, des médias, des partis bourgeois et réformistes sont au centre de la prise de conscience de cette nouvelle génération. Certains s’en inquiètent. Jean Faniel, directeur du CRISP, s’émeut dans un entretien avec SudInfo : « Des réformes impopulaires qui sont imposées ne rapprochent pas le citoyen du monde politique. Je pense que mon exemple de l’enseignement peut être élargi à d’autres segments de la population. Des citoyens s’éloignent du monde politique, mais aussi de la démo-cratie. C’est encore plus grave ». La prise de conscience croissante que la démocratie bourgeoise n’est qu’une démocratie de façade est émine-mment progressiste. Nous, en tant que révolutionnaires, nous ne nous en inquiétons pas ; bien au contraire, cela nous réjouit.
Débordements
La lutte contre le gouvernement fédéral s’accompagne aussi d’une vague de protestation contre les politiques d’austérité des gouver-nements régionaux et commun-autaires. C’est dans la Fédération Wallonie-Bruxelles qu’un pic – encore une fois historique – de lutte a été atteint avec la grève générale de durée illimitée dans l’enseignement. Ici, les directions syndicales, trop timorées, n’ont pas seulement été débordées, mais ont largement perdu le contrôle du mouvement. Le collectif Mars Attacks, regroupant plus de 300 écoles, est devenu la nouvelle structure de combat dans les écoles. Les syndicats n’ont pas disparu, loin de là, mais avec Mars Attacks et l’autre collectif, École en lutte, la base a en grande partie pris le contrôle du mouvement.
Cet élan de la base doit, à notre avis, aussi servir à démocratiser et radicaliser les organisations syndi-cales existantes. D’ailleurs, c’est une tendance qui était également présente chez les postiers qui – certes avec le soutien des directions syndicales – ont largement autogéré leurs quatre semaines de grève dans les centres de distribution. Un responsable syndical se demandait récemment, dans SudInfo, « à quoi il servait encore… ».
Stratégie syndicale défaillante
Malgré ce cycle inédit de luttes sociales, les gouvernements fédéral et régionaux ont réussi à faire passer l’essentiel de leur politique. Ce n’est pas dû à l’absence de combativité des travailleurs et des jeunes, mais plutôt à une stratégie syndicale défaillante. Certes, les mesures ont été amendées çà et là, mais il ne faut pas en exagérer l’importance, comme le font certains dirigeants syndicaux ou les camarades du PTB. Le PTB dédie d’ailleurs une partie de son article-bilan aux « 9 brèches » ouvertes dans les plans du gouver-nement fédéral. Et de conclure : « Voilà le bilan : neuf brèches concrètes, neuf reculs. Neuf preuves que la lutte paie ».
Mais le plus gros est quand même passé. Sur cette question, ni le PTB ni les directions syndicales n’ont de véritables réponses, sauf qu’il faut « continuer la lutte » devant les tribunaux ou avec de nouvelles actions du même type que celles des vingt derniers mois. La lutte des travailleurs mérite un bilan honnête et non édulcoré : sur l’essentiel – la réforme du chômage et celle des pensions –, nous avons perdu. Il ne faut pas avoir peur de le dire.
Est-ce que cela veut dire que cette défaite est éternelle ? Qu’il faut arrêter de lutter ? Non, ce qui a été voté peut être défait par un autre vote, mais surtout par une pression sociale plus grande. Mais cette pression ne viendra pas d’une répétition des mêmes actions « saute-mouton », séparées à chaque fois de nombreuses semaines, juste le temps de refroidir l’élan des travailleurs. C’était jusqu’ici l’essence de la stratégie d’action des syndicats.
Le seul plan d’action qui peut faire reculer, voire faire tomber, le gouvernement est celui qui prépare sérieusement une grève générale reconductible. Mais si nous faisons chuter le gouvernement, ce n’est pas pour que le Parti socialiste y retourne afin d’y mener la même politique. Seul un gouvernement des travailleurs pourra mener une politique en faveur de notre classe.


