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L’État ramasse les déchets d’Engie, les travailleurs paient

La Belgique compte sept réacteurs nucléaires. Cinq étaient déjà engagés dans un processus de démantèlement : ils sont trop vieux et trop usés. Depuis des décennies, l’État sait que les centrales ont une fin de vie et prévoyait de les arrêter sans rien organiser derrière. Parce qu’organiser aurait signifié empiéter sur la propriété privée des centrales. Et parce que l’Etat croit que le marché résout les problèmes, que sa main invisible allait se mettre au travail pour financer les capacités de remplacement. 

Étonnamment, cette main invisible n’a rien fait. Engie, qui est propriétaire des centrales via sa filiale Electrabel, refuse d’investir pour prolonger leur vie. Elle dit vouloir développer le renouvelable, mais la raison structurelle est plus simple : Engie est une entreprise privée et un tel investissement n’est pas rentable. C’est face à cela que l’État a choisi de racheter à Engie la totalité du parc nucléaire, une négociation qu’il annonce vouloir conclure par un protocole d’accord avant octobre 2026. Il va payer pour reprendre ce qui ne peut plus faire de bénéfices. Il organise ici un transfert direct de l’argent des travailleurs vers le capital, par l’impôt. Engie a pressé le citron jusqu’à la dernière goutte, et c’est aux travailleurs de lui en fournir un nouveau. 

L’État socialise les pertes et privatise les profits 

Mais cela ne doit pas nous étonner : l’État capitaliste sert d’abord le profit des capitalistes, et non les travailleurs. Rappelons la théorie marxiste de l’État en citant Lénine dans L’État et la Révolution : « l’État est un organisme de domination de classe, un organisme d’oppression d’une classe par une autre »[1]. C’est pourquoi il n’y a ici aucun dysfonctionnement de l’État, car cet achat n’est pas désavantageux pour le capital. Nous devons dénoncer l’illusion d’un État au service de la majorité. L’histoire des réacteurs belges en est l’illustration typique : à chaque étape de leur existence, le capital s’est servi dans les poches des travailleurs. 

Il s’est servi d’abord au moment de la construction. Entre 1959 et 1975, l’État belge avait déjà fourni 1,6 milliard de francs en prêts sans intérêts à l’industrie nucléaire[2]. Le risque de l’investissement et le prix de la recherche scientifique a donc été payé par les travailleurs. 

Il s’est servi une deuxième fois par l’amortissement des centrales. Les centrales ont été amorties en vingt ans, alors que leur durée de vie dépasse ce chiffre de plusieurs décennies[3]. Le coût de construction des réacteurs a été répercuté sur la facture d’électricité[4]. Tout ce qu’elles produisent depuis est du bonus sur une infrastructure déjà payée. Pour la seule période 2021-2024, les surprofits sont estimés à 9 milliards d’euros[5]. 

Il s’est servi une troisième fois dans l’impôt. Car sur ces 9 milliards, 1,3 milliard seulement a été effectivement taxé. Et même cette part est contestée : le secteur de l’énergie a attaqué l’État belge en justice pour récupérer 1 milliard sur ce qu’il a versé[6]. L’État qui a financé les centrales n’ose pas reprendre le dixième de ce qu’elles rapportent, et même ce dixième, les loups se déchaînent pour le dévorer. 

Et le capital, n’étant jamais rassasié, se sert enfin au moment de la fin de vie des réacteurs et de la gestion des déchets. Fin 2024, Engie avait provisionné 18 milliards d’euros, via sa filiale Synatom, pour prendre en charge les déchets nucléaires et le démantèlement[7]. Cela paraît beaucoup moins « généreux » quand on sait que Synatom a pu reprêter 75 % du montant total des provisions à Engie et Electrabel[8] : l’argent n’a jamais quitté le groupe, il continue de financer ses activités, et ce que l’on présente comme des fonds mis de côté n’est qu’une ligne comptable. En plus de cela, l’ONDRAF (Organisme national des déchets radioactifs et des matières fissiles enrichies) estimait le coût de leur gestion à 24 milliards d’euros, et d’autres scénarios montent jusqu’à 60 milliards sur le siècle[9]. 

Le bilan est clair : le capital a été financé à l’entrée, remboursé et payé plusieurs fois par l’impôt, et il sera déchargé à la sortie. Le profit a été privatisé pendant cinquante ans. 

Nationalisation du nucléaire 

Qu’Engie veuille que l’État rachète ses centrales peut paraître étrange pour une entreprise privée. Mais les capitalistes suivent avant tout le profit, et ils se découvrent une passion pour la nationalisation précisément au moment où l’industrie cesse de rapporter. Engie lui cédera avec grand plaisir un segment en fin de vie chargé d’un siècle de responsabilités, qui retomberont sur les travailleurs, leurs enfants et les enfants de leurs enfants. C’est là une nationalisation au service du capital, chose que nous dénonçons. 

Les États capitalistes misent tout sur le nucléaire à long terme pour éviter les investissements d’une vraie transition énergétique. Ils la refusent parce qu’elle suppose de s’attaquer aux intérêts des multinationales de l’énergie. Cette fuite en avant ne règle rien : elle laisse entière la question des déchets. La classe ouvrière doit exiger la nationalisation des parcs nucléaires et imposer cette transition. Sans cela, l’électricité produite ira aux data centers et aux projets des entreprises privées. Seule une planification écologique peut organiser le remplacement de la fission et elle nécessite un État ouvrier. Et pour la fusion nucléaire, les investissements actuels sont trop faibles, seule une société socialiste investira suffisamment dans la recherche de nouvelles énergies propres.

Ce que nous, marxistes, revendiquons, c’est l’expropriation sans indemnités d’Electrabel et de Synatom. Nous exigeons en même temps l’expropriation des actifs rentables du groupe Engie : c’est avec eux, et non avec l’impôt des travailleurs, que doivent être financés le démantèlement et la gestion des déchets. Nous exigeons l’ouverture des livres de comptes d’Engie, d’Electrabel et de Synatom, avant toute signature. Et nous exigeons que ces centrales passent sous le contrôle démocratique de ceux qui les font tourner et qui les démantèleront. 

Les centrales arrivent toutes en fin de vie, et nous ne pouvons faire confiance à l’État capitaliste. Une fois les investissements faits sur le dos du travail, il reprivatisera et offrira le gain au capital. Seul un gouvernement des travailleurs mènera cette expropriation jusqu’au bout. Engie est un groupe français dont l’État français est actionnaire : cette bataille appelle donc les travailleurs d’Engie en France et ailleurs, et elle pose la question de la propriété de l’énergie à l’échelle européenne. 

1. https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/08/er1.htm#c1.1  

2. https://shs.cairn.info/revue-courrier-hebdomadaire-du-crisp-1976-12-page-1?lang=fr

3. https://ieb.be/Tous-plumes-par-Electrabel

4. https://revue-democratie.be/index.php?Itemid=132&catid=10&id=528%3Adossier-energie-iii-electrabel-et lelectricite-quel-avenir-pour-la-belgique&option=com_content&view=article

5. https://www.rtbf.be/article/crise-energetique-les-surprofits-des-centrales-nucleaires-dengie-atteindront-9- milliards-deuros-11059323

6. https://www.rtbf.be/article/le-secteur-de-l-energie-reclame-a-l-etat-belge-le-remboursement-d-un-milliard-de taxes-sur-les-surprofits-11775337 

7. https://economie.fgov.be/fr/themes/energie/sources-et-vecteurs-denergie/nucleaire/les-provisions-nucleaires

8. https://www.rtbf.be/article/provisions-nucleaires-plusieurs-milliards-toujours-absents-10651000 

9. https://www.renouvelle.be/fr/nationalisation-du-nucleaire-en-belgique-qui-payera-et-combien/

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