rois élections régionales se sont tenues dans l’Est de l’Allemagne au mois de septembre. Leurs résultats ont été un coup de tonnerre politique qui a résonné loin au-delà des frontières du pays. Ils sont aussi une manifestation de la crise de régime du capitalisme allemand.
En Saxe-Anhalt, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) a remporté près de 44 % des voix, tandis que la CDU (Union chrétienne démocrate) du chancelier Friedrich Merz est passée de 37 % à 17 %. En Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, l’AfD a remporté plus de 38 % des voix, devant le SPD (social-démocrate) à 35,5 %. La CDU n’a pas passé la barre des 5 % et ne sera donc pas représentée au parlement régional. C’est la première fois que cela arrive en République Fédérale Allemande depuis la Deuxième Guerre mondiale. A Berlin, c’est Die Linke (« La gauche » – réformiste de gauche) qui a remporté les élections avec 25 % des voix, après une campagne radicale axée sur la crise du logement.
Le capitalisme allemand en crise
Le capitalisme allemand est confronté à la pire crise qu’il ait connu depuis des décennies. Les sanctions contre la Russie ont coupé l’industrie allemande du gaz russe à bon marché. Dans les secteurs les plus énergivores, la production industrielle a chuté de 15 % depuis 2022. Des dizaines de milliers d’emplois ont été supprimés.
Cette situation se fait sentir plus durement encore dans l’Est de l’Allemagne. L’ex-RDA a été frappée de plein fouet par les politiques de privatisation massive lors de la réunification. Le marasme économique qui en a résulté se faisait encore sentir lorsqu’a éclaté la crise de 2008. Comme l’expliquent nos camarades du Revolutionäre Kommunistische Partei (RKP) : « la Saxe-Anhalt est endettée à hauteur de 23,7 milliards d’euros et a enregistré au cours des six dernières années la plus faible croissance économique de tous les Etats fédéraux. »
Frappé de plein fouet par l’inflation, par la crise du marché de l’énergie, et par la concurrence chinoise en Europe et dans le monde, le capitalisme allemand n’a pas le choix. Pour défendre ses parts de marchés et préserver ses profits, il doit réclamer toujours davantage d’austérité et attaquer toujours plus la classe ouvrière, attisant ainsi la colère des masses contre le gouvernement Merz et contre le système de manière générale.
Cette situation désastreuse a été la principale base de la croissance électorale de l’AfD. En Saxe-Anhalt, 65 % des travailleurs qui déclarent que leur situation financière est « mauvaise » ont voté pour l’AfD, contre seulement 37 % de ceux qui la trouvent « bonne ». 89 % des électeurs de l’AfD déclarent que les prix augmentent tellement qu’ils ne peuvent plus payer leurs factures et 80 % déclarent ne plus pouvoir maintenir leur niveau de vie.
Militarisme et austérité
A la crise économique s’ajoute le poids croissant des dépenses militaires. Pour défendre ses positions impérialistes et ses marchés en Europe de l’Est face à la concurrence de la Russie, la bourgeoisie allemande s’est lancée dans une débauche militariste. Les dépenses militaires ont plus que doublé depuis 2019. Avec plus de 107 milliards de dollars en 2026, le budget militaire allemand est le premier d’Europe et le quatrième au monde !
Ces deux dernières années, alors que les Etats-Unis réduisaient leur investissement militaire en Europe, l’Allemagne est devenue le principal financeur de la guerre par procuration que les impérialistes occidentaux mènent en Ukraine contre la Russie. Depuis 2022, Berlin a envoyé au total 43,3 milliards d’euros d’aide « civile » et près de 57,6 milliards de matériel militaire !
Et c’est la classe ouvrière qui paie la facture de ce militarisme forcené. Pour financer le réarmement et continuer à financer la guerre en Ukraine, la coalition gouvernementale de la CDU et du SPD applique un programme de coupes systématiques dans les dépenses sociales. Alors même que le chômage et le coût de la vie augmentent continuellement, le gouvernement Merz veut repousser l’âge de la retraite à 70 ans et porter la semaine de travail à 40 heures !
Or, l’AfD s’est opposé nettement à l’aide militaire à l’Ukraine comme aux sanctions contre la Russie, en mettant en avant l’impact qu’elles avaient sur le niveau des travailleurs allemands. Cela a encore renforcé son attrait parmi la classe ouvrière touchée par la récession.
Les erreurs de la gauche
La croissance de l’AfD n’est donc que le reflet déformé, sous une forme réactionnaire, de cette colère de classe. La question se pose : pourquoi celle-ci ne s’est-elle pas exprimée sur la gauche ?
Cela tient avant tout aux erreurs de la gauche allemande elle-même. Die Linke a été incapable de prendre une position claire sur la guerre en Ukraine et contre le militarisme de l’OTAN. Au nom de la lutte contre le « fascisme », le parti de gauche participe au soi-disant « cordon sanitaire démocratique » contre l’AfD : le parti s’est abstenu lors de l’élection de Friedrich Merz comme chancelier, lui permettant d’accéder au pouvoir ; en Mecklenbourg-Poméranie-Occidentale, le parti participe à une coalition gouvernementale avec le SPD, qui gouverne pourtant avec Merz au niveau fédéral ; en Saxe-Anhalt, les dirigeants de Die Linke ont déclaré qu’ils étaient prêts à soutenir un gouvernement minoritaire de la CDU ! Toutes ces compromissions avec des partis et des gouvernements austéritaires sont un cadeau à l’extrême-droite, qui peut se présenter comme la seule véritable opposition.
Les élections à Berlin offrent une leçon importante. Dans cette ville marquée par une profonde crise du logement, Die Linke l’a emporté après avoir fait campagne en réclamant davantage de droits pour les locataires, l’instauration du contrôle des loyers et – surtout – la nationalisation des biens immobiliers des grands propriétaires. C’est la preuve qu’il est possible d’orienter vers la gauche la colère des masses contre le système, en défendant un programme de lutte contre le capitalisme.
Une menace fasciste ?
Les résultats de l’AfD suscitent une inquiétude légitime chez de nombreux jeunes et militants de gauche, qui craignent que le « fascisme » ne soit aux portes du pouvoir en Allemagne. L’AfD est un parti réactionnaire, xénophobe et raciste, et un ennemi du mouvement ouvrier. Il doit être combattu sans répit. Pour autant, il est exagéré de parler d’une menace fasciste en Allemagne.
Le fascisme ne se limite pas au racisme et à la xénophobie : c’est un mouvement de masse, mobilisant la petite bourgeoisie et les classes moyennes pour en faire une force armée tournée directement contre la classe ouvrière. Une fois au pouvoir, le fascisme utilise cette force pour anéantir totalement le mouvement ouvrier organisé et écraser les travailleurs sous une dictature de fer, défendant au final les intérêts de la la grande bourgeoisie. C’est ce qui s’est produit en Italie, en Allemagne, en Espagne ou ailleurs dans les années 1920 et 1930.
Aujourd’hui, la petite bourgeoisie a largement disparu, privant les fascistes du réservoir social nécessaire pour devenir une force de masse et instaurer une dictature. Comme le trumpisme aux Etats-Unis ou le parti de Meloni en Italie, l’AfD est un parti bourgeois qui profite des erreurs de la gauche pour capter à son profit la colère d’une partie de la classe ouvrière contre la crise du capitalisme et contre les partis de l’establishment.
Pour une alternative de classe !
L’AfD utilise la xénophobie pour détourner l’attention des travailleurs, mais cela ne lui sera pas d’un grand secours si le parti arrive au pouvoir. Comme Trump et Meloni, il appliquera alors les mêmes politiques austéritaires que ses prédécesseurs, car ce sont celles qui correspondent aux besoins objectifs de la classe dirigeante.
Ce faisant, il sapera ses propres bases d’appui au sein de la classe ouvrière. C’est ce qui est arrivé à tous les mouvements d’extrême-droite qui se sont hissés au pouvoir ces dernières années en détournant la colère des masses. En Italie, Meloni a été confrontée à une grève gigantesque pour la Palestine en septembre dernier et son gouvernement est aujourd’hui en sursis. Aux Etats-Unis, nombre d’électeurs de Trump se tournent aujourd’hui contre lui. Sa campagne xénophobe s’est heurté à une résistance croissante qui a culminé dans la grève générale de Minneapolis. Loin de marquer un basculement dans le « fascisme », un gouvernement de l’AfD ne serait qu’une étape dans l’intensification de la lutte des classes en Allemagne.
Mais, que ce soit pour enrayer aujourd’hui la croissance de l’AfD ou pour préparer la lutte contre un éventuel gouvernement d’extrême-droite, le mouvement ouvrier devra disposer d’une alternative claire, reposant sur une base de classe. Cela suppose de rompre avec la désastreuse politique du « cordon sanitaire » et de s’attaquer à tous les partis du capitalisme allemand et au capitalisme lui même !


