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« La révolution ne connaît pas le compromis » : leçons de la vie de Malcolm X

« Ne soyez pas choqués quand je vous dis que j’ai été en prison », déclara Malcolm X à un parterre de militants en 1963. « Vous êtes toujours en prison. C’est ça, l’Amérique : une prison. »

Bien qu’il ne fût pas marxiste, Malcolm était un leader né et un révolutionnaire qui a sacrifié sa vie dans la lutte pour libérer cette prison. Alors que la classe dirigeante le traitait avec mépris et hostilité, son exemple audacieux continue d’inspirer les combattants révolutionnaires à travers le monde.

Le 21 février 1965, son évolution en tant que penseur politique fut interrompue par une pluie de balles à l’Audubon Ballroom de New York. Que les autorités aient été impliquées ou non dans son assassinat, elles étaient probablement au courant que celui-ci se préparait et n’ont rien fait pour l’empêcher.

Nous vivons une époque de grande instabilité et de conflits. L’oppression, l’exploitation et l’humiliation que subissent des millions de personnes ne cessent de s’aggraver. Les gens recherchent des dirigeants capables de comprendre leur frustration et de leur montrer comment canaliser cette colère vers un véritable changement.

Un révolutionnaire est une personne qui œuvre en faveur d’une révolution politique ou qui y participe activement. Cela inclut ceux qui veulent lutter contre la structure du pouvoir gouvernemental sans comprendre clairement les rapports de propriété sur lesquels repose cet appareil politique. Tous les communistes authentiques sont des révolutionnaires, mais tous les révolutionnaires ne sont pas communistes. L’une de nos tâches principales consiste à rallier les travailleurs et les jeunes révolutionnaires aux idées du socialisme scientifique.

Bien que nous ayons de nombreuses divergences avec les révolutionnaires non communistes, nous partageons également d’importants points d’accord. C’est dans cet esprit que nous pouvons tirer de nombreuses leçons et puiser une grande inspiration de la vie de Malcolm X.

Élevé dans un creuset de violence

Né Malcolm Little à Omaha, dans le Nebraska, le 19 mai 1925, le futur leader de masse a tiré des conclusions révolutionnaires de son expérience de vie. Élevé dans un pays où le racisme était ancré dans les fondements mêmes de la société, la famille de Malcolm a été victime d’actes de terreur raciste. Une nuit, le KKK s’est présenté au domicile familial, brandissant des fusils de chasse et des carabines. Les menaces du Klan ont contraint la famille à déménager dans le Michigan.

Dans le Michigan, le père de Malcolm, Earl Little, fut tué de la manière la plus brutale qui soit, déchiqueté par un tramway. Bien que l’on ait conclu à un « accident », il s’agissait très probablement d’un meurtre raciste.

Jusque dans les années 1940, le mouvement « Back to Africa » (Retour en Afrique) de Marcus Garvey constituait le plus grand mouvement nationaliste noir aux États-Unis. Le père de Malcolm X était un disciple de Garvey, et les racistes l’avaient pris pour cible en raison de son engagement au sein du mouvement. Malcolm a été inspiré par le militantisme de son père, et ses idées l’ont marqué.

Malcolm admirait Garvey pour son attitude intransigeante et parce que Garvey cherchait à organiser les masses noires, et non les élites noires :

Garvey avait à cœur les espoirs et les aspirations de l’homme noir, et les masses noires… le sentaient, c’est pourquoi elles lui ont apporté leur soutien… L’intellectuel noir était contre Garvey. Le professionnel noir était contre Garvey.

Malcolm X a cultivé une détermination tout aussi inébranlable. Quand il était jeune, il a dit à son professeur d’anglais qu’il voulait faire des études de droit. Le professeur lui a répondu : « Avocat… ce n’est pas un objectif réaliste », lui suggérant plutôt d’apprendre un métier manuel.

« C’est à ce moment-là que j’ai commencé à changer – intérieurement », a écrit Malcolm plus tard, « quoi que j’entreprisse depuis lors, je me suis efforcé d’y réussir. » Il a conservé ce tempérament inébranlable jusqu’à la fin de sa vie. Un jour, lorsque sa maison fut la cible d’un attentat à la bombe incendiaire, Malcolm déclara : « Je ne m’énerverais pas pour quelques bombes. »

Malcolm admirait Garvey pour son attitude intransigeante et parce que Garvey cherchait à organiser les masses noires, et non les élites noires. / Image : A&E Television Networks, Wikimedia Commons

Le racisme dans l’Amérique d’après-guerre

Le racisme est profondément enraciné dans le capitalisme américain. L’esclavage devait être justifié et constituait le fondement matériel des idées suprémacistes blanches. Après la Guerre de Sécession et la Reconstruction, le capitalisme s’est servi du racisme pour maintenir les travailleurs divisés et détourner leur attention de la véritable source de notre misère : le système capitaliste reposant sur la logique de profit.

Malcolm avait 20 ans à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les emplois étaient plus nombreux dans les zones industrialisées, ce qui a entraîné une vague de migration massive des Noirs vers le Nord-Est, le Midwest et la Californie. Dans les années 1960, la majorité de la population noire vivait dans les villes.

Le mouvement des travailleurs noirs contre les lynchages et la discrimination dans les années 1930 et 1940, notamment la campagne pour la libération des Scotsboro Boys, a marqué les esprits. Alors que des centaines de milliers d’anciens combattants noirs rentraient d’une guerre prétendument menée pour la « liberté et la démocratie », le désir d’égalité raciale s’est intensifié.

La plupart des Afro-Américains n’ont pas profité de la période de prospérité d’après-guerre. Comme l’écrivait Manning Marable : « Malcolm […] était un produit du ghetto moderne. La rage émotionnelle qu’il exprimait était une réaction au racisme dans son contexte urbain : écoles urbaines ségréguées, logements insalubres, taux de mortalité infantile élevés, drogue et criminalité. »

De nombreuses entreprises refusaient purement et simplement d’embaucher des Noirs, et lorsqu’elles le faisaient, ceux-ci étaient « les derniers embauchés, les premiers licenciés ». Les taux de pauvreté et de chômage étaient bien plus élevés chez les Noirs, en particulier chez les jeunes. Les disparités en matière de chômage et de pauvreté persistent encore aujourd’hui.

N’ayant guère de perspectives d’accéder à une qualité de vie décente, Malcolm s’est retrouvé pris dans le monde de la criminalité. En 1948, il a été incarcéré dans une prison du Massachusetts — un tournant majeur dans sa vie.

Derrière les barreaux, Malcolm X fit la connaissance d’un détenu plus âgé, John Elton Bembry, qui le convainquit de l’importance de la lecture, de l’éducation et de la discipline. Son parcours scolaire s’était arrêté après la quatrième, mais en prison, il devint un lecteur vorace :

Chaque soir… j’étais furieux quand on « éteignait les lumières ». Cela semblait toujours m’interrompre en plein milieu d’une lecture passionnante. Heureusement, juste devant ma porte, il y avait une lampe de couloir qui projetait une lueur dans ma cellule… Ainsi, quand venait l’« extinction des feux », je m’asseyais par terre pour pouvoir continuer à lire.

Certains membres de sa famille s’étaient engagés au sein de la Nation of Islam (NOI), et lorsqu’ils l’ont contacté, il a rejoint le mouvement — consacrant le reste de sa vie à lutter contre le système et le racisme.

L’attirance de Malcolm pour la NOI est liée au vide qui existait dans la politique américaine. Les dirigeants de l’AFL (American Federation of Labor, la Fédération américaine du travail)  et du CIO (Congress of Industrial Organizations, le Congrès des organisations industrielles) tennaient à rester dans les limites du capitalisme et collaboraient avec l’ennemi de classe pour contrôler les travailleurs dans leur pays et les amener à soutenir les crimes de l’impérialisme américain à l’étranger. Cela a conduit à une politique d’acceptation de la ségrégation et du racisme.

La principale force de gauche était le Parti communiste, une organisation stalinienne déjà en déclin. Bien qu’il eût accompli un travail positif dans la lutte contre le racisme, ses revirements sur les questions raciales et ses politiques opportunistes, associés à la « peur rouge », n’étaient pas non plus attrayants. Compte tenu de l’état de la gauche et du mouvement syndical, il n’est pas surprenant que la plupart des jeunes Noirs ne voyaient pas ces organisations comme des voies viables vers la libération.

La ségrégation Jim Crow et la terreur raciste régnaient sur le Sud. La « ségrégation de facto » et la discrimination régnaient sur le reste du pays. / Image : domaine public

Le nationalisme noir aux États-Unis

Au cours de la lutte contre le racisme américain, deux tendances principales se sont dessinées. L’une a lutté contre la ségrégation et pour l’égalité et l’intégration raciale, tandis que l’autre a adopté le séparatisme et le nationalisme noir. Depuis les luttes de masse des années 1930 et 1940, la trajectoire générale de la lutte contre le racisme a suivi la première voie.

Avec les travailleurs américains passant à l’offensive et le nombre croissant de travailleurs noirs adhérant aux syndicats, l’influence du nationalisme noir parmi les masses s’est affaiblie. Cependant, le rythme du changement était lent, et les conditions de vie de millions de Noirs restaient intolérables. Il y avait largement de quoi permettre aux idées nationalistes noires de trouver un écho, en particulier parmi certaines couches de la jeunesse, du lumpen-prolétariat et de la classe moyenne.

Wallace Fard Muhammad fonda le NOI à Détroit vers 1930. Lorsqu’il quitta le pays en 1934, Elijah Muhammad prit la tête de ce qui n’était alors qu’une organisation comptant quelques centaines de membres.

Bien que le NOI n’adhérât pas à la foi islamique orthodoxe, il se présentait comme une alternative au christianisme, qu’il associait à juste titre à la classe dirigeante. Il interdisait l’alcool et les drogues, que la société capitaliste utilise comme un outil pour maintenir les opprimés dans l’engourdissement et l’asservissement. Il interdisait les jeux d’argent, qui ne sont qu’un impôt de plus prélevé sur la classe ouvrière. Il rendait les gens fiers d’être Noirs.

Plus de quatre cents ans d’esclavage et de terreur raciste ont eu des conséquences désastreuses sur la population noire. Les institutions culturelles et éducatives capitalistes expliquaient l’histoire en se plaçant elles-mêmes au centre et mettaient l’accent sur la « destinée manifeste ». On a poussé les Noirs à intérioriser un sentiment d’infériorité. Le fait de donner aux gens une identité et un sens de l’histoire, ainsi que de renforcer leur confiance en eux, a séduit une partie de la population noire urbaine, contrainte de vivre dans des logements insalubres et ségrégués.

Faute d’une analyse de classe, le NOI est tombé dans une forme de politique identitaire. Il regroupait la population noire en une seule masse opposée aux « diables blancs », qui étaient eux aussi présentés comme une masse indifférenciée. Mêlant mythologie fictive à certains faits historiques réels, il affirmait que les Noirs avaient besoin de leur propre nation. Comme la plupart des religions, le NOI enseignait qu’un être suprême finirait par sauver le peuple et que les Noirs se verraient un jour attribuer leur propre terre. En attendant, nombre de ses membres se lancèrent dans la création de petites entreprises.

Dans le contexte de l’Amérique d’après-guerre, un groupe comme celui-ci pouvait trouver un écho. Mais il resta extrêmement restreint — jusqu’à la sortie de prison de Malcolm X.

La construction de l’organisation

Malcolm X fut libéré en 1952 et, dès l’automne 1953, travaillait à plein temps en tant que pasteur de la NOI. Il menait une vie très active et respectait une discipline rigoureuse. Chaque aspect de son existence était consacré à la cause. Il ne possédait rien et dépendait de la NOI pour se loger et subvenir à ses besoins. Il était facile pour Malcolm d’exiger des gens qu’ils se conforment à ses principes, car il montrait l’exemple et était encore plus exigeant envers lui-même. Il s’agissait là d’une transformation personnelle extraordinaire au regard de ses jeunes années.

Malcolm était un révolutionnaire en devenir. Les révolutionnaires doivent avoir le courage de dire la vérité et de rester fidèles à leurs principes lorsqu’ils sont attaqués. Ils doivent être animés d’une conviction inébranlable et savoir transmettre leur message de manière convaincante. Malcolm incarnait toutes ces qualités.

Malcolm X s’attachait à recruter activement des adeptes, en ciblant particulièrement les jeunes. Il se rendait dans les lieux de rencontre et engageait la conversation. Il interrogeait des inconnus sur le racisme et leur demandait ce que « l’homme blanc » avait fait de bien pour eux. De cette manière, il amenait les gens à réfléchir au racisme et à la manière de le combattre.

En tant qu’orateur, il avait la capacité d’amener son auditoire à remettre en question des croyances profondément ancrées, à contester le cadre idéologique imposé par le système dominant. Malcolm n’a jamais cessé d’étudier, et sa maîtrise de l’histoire des États-Unis et du monde l’a aidé à dénoncer le système raciste. Lors des réunions publiques, il ne se contentait pas de faire la leçon à la foule, mais encourageait les participants à poser des questions et à débattre des idées.

En tant qu’orateur, il avait le don d’amener son auditoire à remettre en question des croyances profondément ancrées, à contester le cadre idéologique imposé par le système dominant. / Image : Eve Arnold Magnum

Malcolm donnait à ses recrues le sentiment que la vie pouvait être différente. Certains, qui avaient des problèmes d’alcool ou de drogue, ou qui étaient impliqués dans des activités criminelles, ont radicalement changé de vie. Ils considéraient leurs anciennes habitudes comme des chaînes les menant à la misère et voyaient dans la nouvelle vie au sein de la NOI un moyen de changer les choses.

Malcolm a bâti le NOI d’une manière dont Elijah Muhammad n’avait pas été capable. Alors que Muhammad adoptait une approche passive et construisait une organisation repliée sur elle-même, les méthodes de Malcolm ont fait passer le nombre de membres du NOI d’environ 1 200 en 1953 à 6 000 en 1955. On estime qu’en 1961, l’organisation comptait entre 50 000 et 75 000 membres, et disposait de plus de 100 mosquées à travers le pays.

Danton, l’un des leaders de la Révolution française, a déclaré dans une phrase restée célèbre que les révolutionnaires avaient besoin « d’audace, d’audace et encore d’audace ! » Malcolm X en avait à revendre. Tout en développant l’organisation, il n’hésitait pas à s’attaquer à n’importe quel adversaire. Malcolm a également joué un rôle clé dans la couverture médiatique dont a bénéficié la NOI, ce qui a permis à un public bien plus large de prendre conscience de son existence.

Malcolm X s’est vu attribuer une chronique régulière dans l’Amsterdam News, un hebdomadaire important de Harlem. Il a également été invité dans un épisode consacré à la NOI dans l’émission télévisée de Mike Wallace. Les intervieweurs ont attaqué Malcolm et la NOI au cours de cette émission, intitulée « The Hate That Hate Produced » (La haine engendrée par la haine), mais Malcolm a tenu bon, expliquant patiemment ses idées.

Il a également lancé un journal mensuel, Muhammad Speaks. Très vite, celui-ci comptait des dizaines de milliers de lecteurs, dont beaucoup n’étaient pas membres. Il est devenu un outil supplémentaire de développement. Il comprenait le pouvoir d’attraction d’une presse révolutionnaire qui dit la vérité aux gens et offre une vision unifiée de la voie à suivre :

« Il vous faut un journal. Nous croyons au pouvoir de la presse… Le journal Muhammad Speaks, je l’ai lancé moi-même – avec l’aide d’une autre personne – dans mon sous-sol. Et pourtant, je n’ai jamais dépassé la troisième secondaire à l’école… Nous pouvons produire un journal qui fournira à notre peuple tant d’informations que nous pourrons déclencher une véritable révolution bien ici, avant même que vous ne vous en rendiez compte. »

Lutter contre les violences policières

Les attaques de l’État ont également contribué à forger l’organisation, en particulier deux cas de violences policières flagrantes à l’encontre de membres de la NOI. La réponse magistrale de Malcolm à ces incidents a clairement révélé sa vision d’une lutte audacieuse contre l’oppression, par opposition à une attitude passive.

En 1957, deux membres du NOI de Harlem ont vu des agents de la police de New York (NYPD) passer à tabac un homme. Lorsqu’ils ont protesté, les policiers ont attaqué l’un d’entre eux, Johnson Hinton, à coups de matraque : « Son crâne était fendu, puis une voiture de police est arrivée et il a été emmené au commissariat le plus proche… Il n’était que semi-conscient. Le sang lui coulait sur la tête, le visage et les épaules. »

Malcolm a mobilisé des centaines de membres et de non-membres et a défilé jusqu’au commissariat pour s’assurer que Hinton soit emmené à l’hôpital. « Les Noirs de Harlem en avaient depuis longtemps assez des brutalités policières », écrivait Malcolm, « et ils n’avaient jamais vu aucune organisation d’hommes noirs prendre fermement position. » Cette action électrisante a renforcé l’image de Malcolm en tant que leader prêt à lutter contre la violence et l’oppression.

L’autre incident eut lieu le 27 avril 1962, lorsque des policiers de Los Angeles firent une descente et tuèrent sept membres de la Nation of Islam, en rendant un autre invalide à vie. Malcolm arriva en avion depuis New York et se servit de cet incident pour dénoncer le racisme systémique et la brutalité de la LAPD.

L’engagement de Malcolm X contre les violences policières a contribué à le faire connaître à l’échelle nationale et l’a orienté vers une voie plus ouvertement politique.

L’engagement de Malcolm X contre les violences policières a contribué à le faire connaître à l’échelle nationale et l’a orienté vers une voie plus ouvertement politique. / Image : Bill Hudson, Associated Press

Rupture avec la NOI

Pour bâtir une grande organisation, un dirigeant doit inspirer ses membres par ses idées. Certaines des idées de la Nation of Islam ont trouvé un écho dans la lutte de la population noire contre le racisme, mais elles étaient mêlées à de nombreuses idées pro-capitalistes confuses et réactionnaires, à la religion et à d’autres formes d’idéalisme philosophique.

Les années 1950 et 1960 ont été marquées par une lutte de masse contre la ségrégation raciale. Le mouvement des droits civiques a lié la lutte contre les lois Jim Crow aux revendications sociales de la classe ouvrière noire. Le boycott des bus de Montgomery, les sit-in et les manifestations de masse se sont déroulés sans la participation active de la NOI, qui s’est abstenue de prendre part à ces mouvements. Malcolm X se trouvait à Washington, DC, en août 1963 pour la Marche historique sur Washington, mais la NOI n’a joué aucun rôle en tant qu’organisation.

Malcolm s’orientait inexorablement vers l’activisme politique. Elijah Muhammad souhaitait diriger le NOI comme une secte, isolée de ces grands événements. Lui et la haute direction ont commencé à considérer Malcolm comme une menace pour le contrôle de la NOI. Cela a finalement conduit à un affrontement.

Plusieurs problèmes ont fini par entraîner la scission, notamment des rumeurs selon lesquelles des dirigeants de la NOI rencontraient des groupes racistes d’extrême droite dans l’espoir d’acquérir des terres où les Noirs pourraient s’auto-ségréguer socialement et vivre séparément dans le Sud profond. À l’inverse, Malcolm s’éloignait progressivement du nationalisme noir pour se tourner vers des idées socialistes.

Ce qui avait initialement attiré Malcolm vers la NOI, c’était la vie dégradante sous le capitalisme américain, qui était intimement liée au racisme. Il était en solidarité organique avec les luttes des peuples d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Asie du Sud-Est contre le colonialisme et l’impérialisme. Malcolm se tournait vers les musulmans du monde entier et vers les gouvernements des anciens pays coloniaux pour trouver des réponses sur la manière de lutter contre le racisme aux États-Unis.

Tout en s’éloignant du nationalisme de la Nation of Islam en Amérique, il critiquait sans relâche les réformistes du mouvement des droits civiques. Il ne se faisait aucune illusion sur les démocrates ou les républicains, et prônait l’abstention électorale jusqu’à ce qu’une force politique viable soit mise en place : « Ne jetez pas vos bulletins de vote. Un bulletin de vote, c’est comme une balle. On ne jette pas son bulletin tant qu’on n’a pas repéré une cible, et si cette cible est hors de portée, gardez votre bulletin dans votre poche. »

Son attitude intransigeante envers les partis de la classe dirigeante trouvait ses racines dans sa conviction que seule une véritable lutte révolutionnaire pouvait mettre fin au racisme :

La révolution ne repose jamais sur le fait de quémander à quelqu’un une tasse de café « mixte ». Les révolutions ne se mènent jamais en tendant l’autre joue. Les révolutions ne reposent jamais sur le principe « aimez vos ennemis » ni sur celui de « priez pour ceux qui vous maltraitent ». Et les révolutions ne se mènent jamais en chantant « We Shall Overcome ». » Les révolutions reposent sur l’effusion de sang. Les révolutions ne font jamais de compromis. Les révolutions ne reposent jamais sur des négociations. Les révolutions ne reposent jamais sur aucune forme de gesticulation symbolique. Les révolutions ne reposent même pas sur le fait de supplier une société corrompue ou un système corrompu de nous accepter en son sein. Les révolutions renversent les systèmes. Et il n’existe aucun système sur cette terre qui se soit révélé plus corrompu, plus criminel, que ce système.

Cette perspective l’a conduit vers le Socialist Workers Party (SWP). Il a fait l’éloge du journal du SWP et a pris la parole lors d’événements organisés par le parti. Malheureusement, à cette époque, le SWP avait déjà dégénéré politiquement. Au lieu d’essayer de le convaincre de la justesse des conceptions marxistes, ses dirigeants se sont ralliés au contraire ralliés au nationalisme noir — précisément les idées dont Malcolm s’éloignait à ce moment-là —, gaspillant ainsi l’occasion de rallier un leader de masse talentueux à la cause communiste révolutionnaire.

Malcolm expliquait : « Les révolutions renversent les systèmes. Et il n’existe aucun système sur cette terre qui se soit révélé plus corrompu, plus criminel, que ce système. » / Image : RCA

La dernière période

Lorsque Malcolm rompit avec la Nation of Islam, il créa deux groupes, l’un religieux et l’autre politique : Muslim Mosque, Inc. et l’Organization of Afro-American Unity (Organisation pour l’unité afro-américaine, OAAU).

Lorsqu’un journaliste interrogea Malcolm sur l’idéologie de l’OAAU, il répondit que l’organisation « est considérée comme nationaliste noire ». C’est une formulation intéressante, qui indique que Malcolm avait commencé à émettre des doutes sur ce terme, mais qu’il n’avait pas encore d’alternative.

Mais sur au moins un point important, l’OAAU restait fidèle aux racines nationalistes noires de Malcolm : elle cherchait à organiser les Noirs américains au-delà des différences de classe plutôt que selon les différences de classes sociales. Elle ne défendait pas la position selon laquelle seule une révolution ouvrière peut mettre fin au capitalisme et jeter les bases de l’éradication du racisme — et selon laquelle la lutte pour cette révolution est indissociable de la lutte visant à unir la classe ouvrière dans une action commune au-delà des clivages raciaux et selon des intérêts de classe.

Nous ne saurons jamais ce qui aurait pu se passer si Malcolm X n’avait pas été assassiné à l’âge de 39 ans, ni si une organisation comme les Revolutionary Communists of America (RCA — section soeur de l’OCR aux USA) aurait pu le rallier à sa cause, si nous avions eu une taille suffisante à l’époque. Néanmoins, la direction que prenait Malcolm est claire. Le 29 mai 1964, on lui a demandé quel système politique et économique il soutenait :

Je ne sais pas. Mais je suis ouvert… Comme je l’ai dit plus tôt, tous les pays qui se libèrent aujourd’hui du joug du colonialisme se tournent vers le socialisme. Je ne pense pas que ce soit un hasard. La plupart des pays qui étaient des puissances coloniales étaient des pays capitalistes, et le dernier bastion du capitalisme aujourd’hui, c’est l’Amérique. Il est impossible pour un Blanc de croire au capitalisme sans croire au racisme. On ne peut pas avoir de capitalisme sans racisme. Et si vous en rencontrez un et que vous parvenez à engager la conversation avec cette personne, et qu’elle a une philosophie qui vous convainc qu’elle n’a pas ce racisme dans sa vision du monde, généralement, c’est un socialiste ou sa philosophie politique est le socialisme.

Les conditions qui ont forgé Malcolm X sont toujours d’actualité et il y a de nombreuses leçons à tirer de sa vie héroïque. Deux d’entre elles se démarquent. Premièrement, il est vital que nous construisions un parti communiste important, expérimenté et éduqué en prévision des luttes de classe titanesques qui nous attendent. Deuxièmement, chaque fois que des mouvements contre l’injustice capitaliste se développent, les marxistes doivent y participer activement et faire valoir nos idées, avant tout la nécessité de l’indépendance de classe. Nous ne pouvons pas nous contenter de suivre ces mouvements. Nous devons soutenir les aspects qui renforcent l’unité et la confiance de classe, tout en combattant ceux qui vont à l’encontre de cela.

Si nous agissons ainsi de manière claire et respectueuse, nous pourrons rallier à notre cause les meilleurs éléments de ces mouvements et renforcer les forces du communisme révolutionnaire. Si nous parvenons à construire une organisation communiste importante et dynamique aux États-Unis, nous garantirons la victoire de la classe ouvrière, mettrons fin au capitalisme raciste et commencerons à bâtir un monde nouveau fondé sur la solidarité et la coopération internationales.

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