La lutte de Liverpool devrait servir d’inspiration au mouvement syndical et aux partis de gauche. Cela concerne surtout le PTB dans la coalition à la commune de Molenbeek. Le PTB est le parti le plus à gauche à côté du PS, Vooruit, Ecolo et Mama. Il a fait campagne sur le thème de la rupture avec l’austérité. Pourtant, la décision de licencier 40 travailleurs du CPAS et de la commune et de diminuer la prime de moitié est assumée pleinement, certes avec réticence, par le PTB. La ‘rupture’ tant voulue par le PTB, par ses militants et une partie importante de la population de Molenbeek doit faire place maintenant à ‘une gestion responsable’. Ce parti se trouve dans une situation contradictoire : d’un côté il soutient les licenciements, comme le dit le président du PTB de la commune : “Molenbeek doit se séparer de 40 travailleurs”, de l’autre, il dénonce correctement les sous-financement et la mauvaise gestion et il appuie aussi les travailleurs en lutte contre ces mêmes licenciements.
Grand écart
Ce grand écart n’est pas si incompréhensible que cela. Il découle d’un côté d’une volonté du PTB de se montrer “responsable” et “loyal” dans la coalition avec des partis réformistes et de garder son appui parmi la classe travailleuse de la commune. Nous avions déjà averti il y a quelques années que la tentation de former des coalitions de gauche (PS, Ecolo, PTB) était un véritable piège pour le PTB. Cette attitude est en réalité une soumission au réformisme de droite du PS et Vooruit en particulier. Un réformisme de droite contre lequel il n’est pas capable de se défendre vu que ses propres idées et pratiques ces dernières années sont aussi sur la voie glissante d’un réformisme de gauche. Cela ressemble à petite échelle, dangereusement, à un début de Syrization du PTB. Syriza est le parti de la gauche radicale en Grèce avec lequel le PTB s’identifiait il y a dix ans. Celui-ci promettait une rupture avec l’austérité avant de capituler devant la pression des banques et de l’Union Européenne. Pourtant, la rupture avec l’austérité est possible. Comme nous le démontrons dans cet article sur la lutte de la ville de Liverpool. Mais à l’intérieur de capitalisme, chaque victoire de ce type ne peut être que provisoire. Pour mettre définitivement fin à l’austérité, c’est le capitalisme même qui doit être vaincu.
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Il y a 40 ans, la ville socialiste de gauche de Liverpool, dirigée par la Militant Tendency (l’équivalent britannique de l’Organisation Communiste Révolutionnaire aujourd’hui), a réussi à mettre Thatcher à genoux.
En 1983, une majorité travailliste de gauche est arrivée au pouvoir à Liverpool. La nouvelle administration socialiste a remporté les élections grâce à un programme axé sur d’importantes réformes sociales, un programme de construction massive de logement public et sur l’arrêt du démantèlement des services municipaux. Cette victoire électorale allait à l’encontre de la tendance nationale marquée par les défaites électorales du Parti travailliste. En effet, le Parti travailliste menait une opposition faible et peu convaincante contre Margaret Thatcher. Celle-ci était alors Première ministre d’un gouvernement conservateur de droite en Grande-Bretagne. Son surnom, « Iron Lady » (la Dame de fer), laisse supposer qu’elle n’a jamais été vaincue politiquement. Pourtant, elle a dû céder à deux reprises. La première fois, ce fut lorsqu’elle se retrouva face à la population de Liverpool, massivement mobilisée. La deuxième fois, grâce au mouvement contre la « Poll Tax », un impôt injuste qui frappait surtout les plus pauvres et épargnait les riches. Ce n’est pas un hasard si les camarades de Militant (le Revolutionary Communist Party aujourd’hui) étaient à la tête de ces deux mouvements.
La politique du gouvernement conservateur de Londres visait des coupes budgétaires drastiques. Les communes ont vu leur autonomie restreinte et les vannes financières se refermer. Ainsi, en l’espace de quatre ans, Liverpool s’est vu retirer 34 millions de livres par le gouvernement central de Thatcher. C’est ainsi que Londres a contraint les communes à réduire leurs budgets. La précédente majorité libérale de Liverpool s’était résignée à ces « économies » et avait démantelé les services publics. La section travailliste de gauche de Liverpool voyait les choses différemment. Le courant marxiste au sein du Parti travailliste, regroupé autour du journal Militant, prônait de ne pas se plier aux ordres de Thatcher.
Quelle stratégie fallait-il adopter ? Concrètement, le conseil municipal devait présenter un budget fondé sur les besoins sociaux de la population. Faute de moyens, un budget déficitaire a donc été présenté. Ce déficit ne devrait pas être comblé par de nouvelles taxes, mais par des fonds supplémentaires accordés par le gouvernement central. Ces fonds supplémentaires ne pouvaient être obtenus que par une mobilisation massive de la population et des syndicats. Des manifestations et des grèves devaient venir renforcer la résistance de l’administration de gauche. Or, la présentation d’un budget déséquilibré était interdite par la loi.
Les conseillers municipaux qui approuvent un tel budget s’exposent à une lourde amende et ne peuvent plus se présenter aux élections. Pourtant, une très large majorité de membres et d’élus avait été ralliée à cette cause. « Mieux vaut enfreindre la loi que briser les pauvres », telle était leur devise. Les mesures d’austérité de Thatcher allaient coûter six mille emplois à Liverpool. C’était inacceptable.
Le Parti travailliste a donc adopté une approche très différente à Liverpool. Les deux mille licenciements votés par l’ancienne majorité (libérale) ne seront pas mis en œuvre. Ensuite, la construction de cinq mille nouveaux logements sociaux sera lancée, ce qui représentera douze mille emplois dans le secteur du bâtiment. Dans une ville où le taux de chômage masculin atteint 25 %, cela fait une différence. Pour 4 000 employés, le salaire minimum est augmenté de 100 £ par semaine. La durée hebdomadaire de travail des 30 000 employés est réduite de 39 à 35 heures. Lorsque ce budget est voté par le conseil municipal en novembre 1983, vingt mille personnes viennent manifester leur soutien au Parti travailliste. En mars 1984, à l’occasion du « Budget Day », les syndicats organisent une grève de 24 heures pour soutenir l’administration socialiste. Cinquante mille manifestants se rassemblent ce jour-là devant la mairie. Le maire et le premier adjoint à la mairie, Tony Mulhearn et Derek Hatton, n’ont cessé de marteler que Thatcher avait volé pendant des années l’argent des citoyens ordinaires. Cet argent devait être restitué. Un sondage a montré que 60 % de la population soutenait cette cause. 74 % étaient même prêts à supporter les conséquences d’une grève pour soutenir le collège de Liverpool. Thatcher commença à sentir le vent tourner. La majorité socialiste de gauche à Liverpool était plus tenace qu’elle ne le pensait. Elle n’avait pas pris en compte des dirigeants travaillistes de cette envergure. Elle pouvait faire face à l’opposition docile de la direction nationale du Parti travailliste, mais les élus du The Militant, c’était une autre paire de manches. La situation devint vraiment difficile pour Thatcher lorsqu’un nouveau front s’ouvrit avec la grève des mineurs. Elle ne pouvait pas faire face à deux fronts à la fois. C’est pourquoi elle décida de faire d’importantes concessions. Finalement, 60 millions de livres sterling furent transférés du budget central vers Liverpool. Cela permit de financer les réformes sociales.
Ce fut une victoire retentissante. Mais Thatcher avait soif de vengeance. Sachant qu’elle ne pouvait pas venir à bout de la majorité travailliste de gauche par la voie démocratique, elle a choisi la voie judiciaire. Les 47 conseillers municipaux qui avaient voté un budget « illégal » ont été condamnés à de très lourdes amendes. Au total (frais de justice compris), ils devaient 500 000 £. Cette somme a été récoltée grâce à une gigantesque collecte de fonds auprès de la population. Cependant, ils se sont retrouvés aux prises non seulement avec Thatcher, mais aussi avec les dirigeants sociaux-démocrates complaisants du Parti travailliste. Neil Kinnock a fustigé l’attitude des dirigeants travaillistes de gauche de Liverpool et a ensuite provoqué leur exclusion du parti. Mais à Liverpool, le souvenir d’une lutte héroïque et victorieuse contre Thatcher est encore bien vivant aujourd’hui.
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Quelles leçons peut-on tirer de la comparaison de l’attitude du PTB à Molenbeek et de celle de nos camarades à Liverpool ?
La première est sans doute que sans la construction d’un mouvement à la base (dont le potentiel existe objectivement dans la masse des travailleurs et leurs familles à Bruxelles), même les élus les mieux intentionnés du monde ne peuvent affronter l’Etat austéritaire bourgeois correctement.
La deuxième est que le PTB, qui a entamé ce processus il y a déjà un moment, s’éloigne de plus en plus de la stratégie de rupture qu’il met pourtant en avant. Seule une approche clairement marxiste et révolutionnaire, qui met en son cœur la nécessité de s’appuyer sur la colère et la frustration de l’ensemble de la classe ouvrière, permet en réalité d’obtenir les épaules nécessaires à une vraie politique de rupture.
Cela signifie concrètement que le PTB ne devrait pas “couper la poire en deux” avec la bourgeoisie, mais s’appuyer fermement sur les forces vives du prolétariat. Et non seulement s’opposer à ces mesures d’austérité et rendre un budget davantage déficitaire si nécessaire, mais surtout immédiatement lancer un plan de mobilisation avec les organisations syndicales, les associations de quartiers, les organisations de jeunes, les petits commerçants et les autres usagers des services publics. Il devrait aussi envisager un front avec d’autres communes bruxelloises comme celle de Saint-Josse. Ainsi la lutte dans les communes et CPAS pourrait devenir le fer de lance de la lutte contre l’Arizona. En faisant le lien entre cette lutte communale et la lutte nationale (des profs, des étudiants, des cheminots, des postiers…) on pourra se donner les moyens de mettre l’Arizona à genoux voire de faire chuter ce gouvernement pour ne plus jamais devoir se poser la question de l’austérité.
Beaucoup de militants savent que le PTB dispose de relais dans les syndicats belges. Le PTB devrait ouvrir le débat sur la stratégie à mener pour battre l’Arizona. Ce n’est pas une répétition de nouvelles manifestations nationales et de grèves de 24h qui va modifier le rapport de force. Une grève reconductible doit être préparée. Selon nous le potentiel existe dans la société ouvrière belge pour ne pas devoir voter de l’austérité, même localement.
Un monde sans austérité est possible, mais cela signifie remettre en question les fondements mêmes de la logique capitaliste. Et donc transformer la société en nationalisant les grands leviers de l’économie. Cette lutte pour la socialisation des moyens de production peut démarrer localement en mettant le feu aux poudres, mais pour cela il faudra d’abord vaincre l’austérité communale en rompant réellement avec le réformisme et la collaboration de classe !


