Lorsqu’on évoque le surréalisme aujourd’hui, la plupart des gens ont en tête les peintures de Magritte ou de Dali. Au mieux, ils ont vaguement entendu parler d’André Breton et du cadavre exquis. Mais le surréalisme est bien plus que cela et ne peut être résumé à quelques jeux pour enfants, à quelques heures de cours d’histoire de l’art à l’université ou à quelques tableaux qui coûtent aujourd’hui des dizaines de millions d’euros…
André Breton (qui fut le théoricien et le chef de file du mouvement), Philippe Soupault, Paul Éluard, Louis Aragon, Benjamin Péret, René Char, Robert Desnos, Pierre Naville, pour ne citer que quelques-uns d’entre eux, étaient bien plus que des artistes tels qu’on se les imagine aujourd’hui.
Si leur histoire est si méconnue, c’est que la bourgeoisie, comme elle le fait à chaque fois, tente de vider de son contenu politique et contestataire ce courant, et de dévoyer la puissance de ses idées vers quelque chose d’inoffensif pour elle et son système.
D’où vient le surréalisme ?
Le mouvement surréaliste provient d’une scission du mouvement Dada (ou dadaïsme). Ces deux courants, Dada et le surréalisme, émergent après la Première Guerre mondiale. C’est aussi plus ou moins à cette époque, au début du XXe siècle, qu’apparaissent de nouveaux courants artistiques, qui cherchent à rompre avec les codes rigoristes de l’art réaliste bourgeois qui dominait le monde de l’art aux siècles précédents.


Dada, puis le surréalisme, vont très vite rassembler des jeunes autour d’un même projet de révolution dans l’art et dans la société. Ces courants vont toucher de nombreux domaines : l’écriture surtout, mais aussi la peinture, la sculpture, le cinéma, le théâtre, la photographie, et même la musique et le design. Ensemble, ils sont également des précurseurs majeurs des « performances artistiques », si connues et banales aujourd’hui.
Cependant, ces mouvements comportent également une forte dimension théorique (cf. les deux Manifestes du surréalisme), mais surtout politique.
La Première Guerre mondiale va particulièrement impacter la conscience de ces jeunes militants révolutionnaires. Puisque l’humanité produite par le capitalisme est capable de choses aussi absurdes que cette boucherie monumentale, alors l’art peut, lui aussi, être absurde. Ensemble, ils rejettent les valeurs et la rationalité qui mènent aux absurdités du nationalisme, des conflits militaires et des massacres coloniaux. Ils sont tous horrifiés par les conséquences de la guerre, notamment par le nombre de morts et de blessés. Ils ne partagent pas une seconde l’ivresse ambiante de la victoire.
Éluard, en service dans un hôpital militaire, explique dans une lettre à ses proches : « Les blessés, les éclopés forment un monde à part, silencieux, que l’on regarde à peine et que l’on fiche dehors. Ils vivent entre eux, ils souffrent entre eux, sans presque plus de rapports avec les autres hommes. On dirait qu’ils n’appartiennent déjà plus à la vie. »
Tout ce que les futurs surréalistes vont observer durant la guerre va profondément les marquer et va toujours davantage les pousser à la révolte.
Ils considéraient, à juste titre, que la guerre n’était pas un accident, mais la conséquence logique de l’impérialisme et de la crise du capitalisme. À leurs yeux, créer de l’art pour la bourgeoisie revenait à collaborer avec le système qui avait provoqué la guerre.
Un courant extrêmement critique et volontairement provocateur
Les critiques des surréalistes envers le monde de l’art et le monde bourgeois vont fuser. Éluard proclame que le temps où le poète était solitaire est révolu. Celui-ci doit désormais produire dans un esprit de fraternité et vivre parmi les autres individus de la société.
Breton explique en long et en large comment l’art est emprisonné dans le capitalisme. Pour lui, l’art doit cesser d’être « décoratif » et superficiel ; il doit, au contraire, être utile et servir le changement social, l’idée du progrès et la révolution prolétarienne !
Pour les surréalistes, il faut en finir avec la marchandisation de l’art, sortir l’art de la logique de marché. Ils veulent tous et toutes un art libre, un art libéré, et même libéré d’une rationalité jugée trop instrumentale, trop bourgeoise. Ce qui fait d’eux de fiers héritiers des romantiques des siècles précédents.
Les surréalistes sont fascinés par l’inconscient, l’irrationnel, « l’automatique », le choc, le rêve, « l’amour fou », le merveilleux… Tout ce qui serait « au-delà du réel » : surréel.
Ces militants de l’art s’attaquent à tout ce qui étouffe l’imagination et entrave la liberté de l’artiste. Pour les surréalistes, l’art doit servir les idées révolutionnaires. Et pour eux, l’art est un moyen, et non une fin.
Le surréalisme émergera en rupture avec le mouvement Dada. Contrairement à une partie de leurs homologues allemands, qui vont devenir communistes après la Révolution russe de 1917, les dadaïstes vivant en France vont en rester au stade, très nihiliste, de la destruction pour la destruction. Ils voulaient tout détruire, même l’art. Rien n’avait vraiment de sens pour eux, si ce n’est la négation.
Lassés de détruire par plaisir, Breton et les futurs surréalistes cherchent plutôt à réinventer l’art. Ils vont donc, après une énième dispute lors d’un faux procès devant public, se séparer pour de bon. Le 13 mai 1921, André Breton préside une performance d’agit-prop intitulée Mise en accusation et jugement de M. Maurice Barrès par Dada. Le concept est simple : juger symboliquement l’écrivain nationaliste et va-t-en-guerre Maurice Barrès pour ce que les jeunes avant-gardes considèrent comme un « crime contre la sûreté de l’esprit ».
Durant ce « procès » et lors de la tentative du Congrès de Paris, les membres du groupe se disputent pour la dernière fois.
Transformer le monde
« Transformer le monde, a dit Marx. Changer la vie, a dit Rimbaud.
Ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un. »
André BRETON (1896-1966),
Position politique du surréalisme,
Discours au Congrès des écrivains (1935)
Le surréalisme va développer une poésie qui s’oppose aux notions bourgeoises glorifiant « l’art pour l’art » et le « beau ». Il considère la répression de l’inconscient individuel, des rêves et du désir humain comme le pendant parfait de la répression sociale inhérente à la société de classes elle-même. Pour les surréalistes, la conception bourgeoise de l’art et de la culture est aussi erronée que la politique sociale désastreuse que cette bourgeoisie mène tambour battant.
En 1924, la première publication de leur revue La Révolution surréaliste commence à structurer le groupe. 1924 est aussi l’année du Premier Manifeste du surréalisme, écrit par Breton, aussi un peu pour rendre hommage à Guillaume Apollinaire, mort durant la guerre, précurseur de l’esprit du surréalisme et inventeur du mot.
Les surréalistes se battent pour un art collectif, ce qui dénote fortement avec la manière dont l’artiste est perçu et produit aujourd’hui sous le capitalisme. Les surréalistes privilégient souvent les productions collectives — tracts, jeux, textes ou cadavres exquis — où la signature individuelle s’efface au profit du groupe.
Le groupe republie et promeut également d’autres textes, poèmes et auteurs plus anciens, oubliés, tels que Comte de Lautréamont ou Saint-Pol-Roux. En cela, ils ne sont pas tellement autocentrés.
Pour eux, comme pour Comte de Lautréamont : « La poésie doit être faite par tous. Non par un. » « Le surréalisme, dit Éluard, travaille à démontrer que la pensée est commune à tous. Il travaille à réduire les différences entre les hommes. » Des idées qui relient de fait le mouvement aux idées communistes.
Parfois, les staliniens ont critiqué les surréalistes en essayant de les dépeindre comme coupés de la réalité du monde ouvrier. Mais, en réalité, Éluard, comme tant d’autres, luttait justement contre l’entre-soi militant et faisait très attention à ne pas s’enfermer dans ce qu’ils appelaient une « tour d’ivoire ».
Pour eux, la poésie et l’art doivent être liés à la vie réelle. Les artistes doivent s’engager politiquement et socialement et refuser de cantonner l’art à la seule esthétique, qui l’enferme sur lui-même.
Les jeunes qui forment ce groupe sont tous antimilitaristes, anticolonialistes, anticapitalistes, communistes ou anarchistes… Mais ils sont surtout très anticonformistes. S’ils mettent en avant l’idée de révolution dans l’art et dans la société, ils sont aussi attachés à l’idée d’une révolution à l’intérieur de l’esprit.
Leur plume, leur talent doivent être mis au service de la lutte contre l’injustice. Et ils vont aller très loin dans ce sens, puisque tout membre du groupe qui cherche simplement à réaliser une carrière littéraire ou artistique sera définitivement exclu. Et ce, alors que Breton lui-même vivait en partie de son œuvre, ce qui est contradictoire en soi.
D’autres exclusions seront davantage justifiées, telle que celle de Salvador Dalí (en 1934), que Breton finira par surnommer « Avida Dollars » (anagramme), tant celui-ci ne vivait que pour l’argent. Les surréalistes accusent également Dalí de soutenir les idées fascistes.

Salvador Dalí finit par devenir un ami de Francisco Franco et un tel soutien du régime qu’il a fui l’Espagne après la mort du dictateur par peur d’être lynché.
Le sarcasme, l’ironie, les coups d’éclat, les performances, bref, la provocation seront leur marque de fabrique. Par exemple, lorsqu’Anatole France, écrivain bourgeois très célèbre et prix Nobel de littérature, mais qui représente toute la littérature officielle et réaliste que les surréalistes exècrent, décède en 1924, les membres du jeune groupe surréaliste vont se mêler à l’immense cortège qui suit son cercueil, scander des slogans comme s’ils étaient en manifestation et même diffuser un tract intitulé « Un cadavre », qui propose de gifler le cadavre de France et de le balancer dans la Seine pour éviter que son corps « ne fasse encore de la poussière ».
Par là, ils expriment une dénonciation de l’establishment littéraire bourgeois et de ses valeurs. Ils cherchent à marquer un coup d’arrêt symbolique à la vénération des auteurs traditionnels et à prouver que l’esprit provocateur et révolutionnaire de Dada est toujours bien présent dans le surréalisme.
Mais les surréalistes vont aussi produire du contenu bien plus intéressant politiquement et, de fait, moins gauchiste.
La guerre du Rif et le massacre de dizaines de milliers de combattants et de civils colonisés entrés en résistance face à la domination coloniale espagnole et française au Maroc vont encore les radicaliser davantage. Le groupe ne trouvera que dans les idées du Parti communiste français le même degré de dégoût pour cette guerre impérialiste de conquête coloniale, ce qui le poussera à y adhérer pendant un temps.
Même si le groupe oscillera continuellement entre idées anarchistes et marxistes, en adhérant au Parti communiste vers la fin des années 1920, les surréalistes vont lutter un moment contre leurs tendances anarchistes et même critiquer, dans un texte, certains comportements anarchistes. Du temps où ils seront au Parti communiste, ils vont mener des actions concrètes et fortes. Par exemple, les surréalistes vont rédiger un texte et le distribuer sous forme de tract devant l’Exposition coloniale de 1931 à Vincennes (Paris) pour dénoncer le « brigandage colonial » et l’oppression qui en découle.
Le titre du tract ? « Ne visitez pas l’Exposition coloniale ». Ce pamphlet dénonce l’arrestation et la condamnation à mort de colonisés communistes qui luttent là-bas pour la même chose qu’eux ici, en métropole. Il appelle au retrait immédiat des troupes françaises des colonies, ainsi qu’à l’arrestation sur-le-champ des généraux des armées coloniales françaises afin de les juger. Enfin, il dénonce en détail les massacres coloniaux commis par la France au Liban, au Maroc, en Afrique centrale et en Annam (actuel Vietnam). Le tout en rappelant les positions de Vladimir Lénine sur la question coloniale.
Tous ces artistes se politisent rapidement et affirment avec poigne leurs convictions antifascistes. Il est, par exemple, possible que l’idée du tableau Guernica soit venue à Pablo Picasso grâce à ses nombreux échanges avec des artistes surréalistes comme Paul Éluard. Les deux hommes correspondent et discutent régulièrement des crimes de guerre et des autres conséquences de la montée du fascisme. Éluard, de son côté, écrira par la suite des poèmes et des recueils en faveur de la cause révolutionnaire espagnole.
Les surréalistes sont, pour la plupart, des révolutionnaires convaincus. Beaucoup d’entre eux vont donc adhérer sans hésitation au Parti communiste à la fin des années 1920, car le parti, qui ne s’appelle d’ailleurs pas encore PCF à cette époque mais simplement PC, est alors encore largement perçu comme révolutionnaire dans cette période de son histoire.
Cependant, les membres du groupe artistique vont se faire exclure un à un comme des malpropres par la direction du PC à mesure que le parti se stalinise durant les années suivantes, ou bien vont partir d’eux-mêmes car ils refusent la ligne imposée par Moscou.
Dans les années 1930, Breton sera lui aussi exclu du PC car il prend fait et cause pour l’Opposition de gauche de Trotsky. Ensemble, ils s’opposent à la dérive antidémocratique et bureaucratique en URSS, mais également à la vision de l’artiste portée par le dogme stalinien, c’est-à-dire le réalisme socialiste : la représentation de la réalité selon le point de vue de la bureaucratie dans le contenu et selon des critères académiques dans la forme. Ils dénonceront également ensemble l’ignominie des procès de Moscou.
Les membres du groupe vont alors se rapprocher toujours davantage des idées et des positions de Trotsky et de l’Opposition de gauche, et vont ainsi rompre définitivement avec le stalinisme en 1935, qui, selon les mots mêmes de Breton, « avait malheureusement tendance à anéantir […] l’esprit révolutionnaire ».
Louis Aragon sera le seul membre historique du groupe à rester au PCF, mais en rompant avec le groupe des surréalistes pour devenir stalinien, au point d’écrire des poèmes à la gloire de Joseph Staline et de la Guépéou…
Paul Éluard, lui aussi, quittera le PC, mais le rejoindra à nouveau en 1942 durant la Seconde Guerre mondiale, car le parti organise alors une grande partie de la Résistance. Son poème « Liberté » sera ensuite parachuté par les Alliés au-dessus de la France occupée afin de remonter le moral de la population et d’inciter à la résistance.
Beaucoup de surréalistes seront en effet résistants. C’est notamment le cas de Robert Desnos, autre membre historique du groupe surréaliste, qui, lui, n’adhérera jamais au PC. Capturé par la Gestapo, il mourra d’inanition et d’épuisement dans le camp allemand de Theresienstadt, en Tchécoslovaquie, après avoir été déporté dans plusieurs camps, dont Auschwitz, Buchenwald et Flossenbürg.
Benjamin Péret, un autre grand surréaliste français, quittera le Parti communiste en 1929, mais restera toute sa vie un communiste révolutionnaire, proche des courants trotskistes et farouchement anticolonialiste. En 1931, Benjamin Péret s’engage politiquement au Brésil en participant à la fondation de la Ligue communiste du Brésil, section de l’Opposition de gauche internationale. Son militantisme trotskiste lui vaut d’être arrêté puis expulsé du pays par le gouvernement Vargas car accusé d’être un « agitateur communiste ». En 1936, il part en Espagne pour combattre les fascistes les armes à la main. Là-bas, il rejoint les communistes antistaliniens du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM), dont le leader historique, Andreu Nin, sera torturé et assassiné par des agents de Staline. Le contexte de cette répression l’amène ensuite à rejoindre les milices de Buenaventura Durruti, révolutionnaire anarchiste espagnol, et participe directement aux combats contre les franquistes.
Pierre Naville, autre membre historique du groupe surréaliste, s’oriente lui aussi rapidement vers le trotskisme et abandonne progressivement l’activité artistique au profit du militantisme révolutionnaire. Plus tard, il rompra avec le trotskisme, mais deviendra ensuite une figure importante de la sociologie du travail en France.
Même exclus du Parti communiste, ils vont tous, à leur façon, continuer la lutte contre l’injustice. Breton, avec d’autres, lance un appel au regroupement des intellectuels antifascistes. Le groupe surréaliste va ainsi rejoindre le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes en 1934 tout en restant méfiant envers certaines formes d’unité antifasciste trop larges. Ainsi, après la rupture avec le stalinisme, une partie importante du groupe continue donc de chercher des voies révolutionnaires !

Diego Rivera, Léon Trostky et André Breton au Mexique
En 1938, Breton participe avec Trotsky et Diego Rivera à l’élaboration du projet d’une Fédération internationale de l’art révolutionnaire indépendant (FIARI). De celle-ci naîtra un manifeste pour un art libre et indépendant, qui dénonce à la fois la dictature bureaucratique en URSS et la montée du fascisme dans le monde, tout en prenant soin de ne pas les renvoyer dos à dos.
Ce texte sera écrit par Trotsky et Breton, mais signé uniquement par Breton et Diego Rivera. Dans ce manifeste, les auteurs expliquent qu’en art, seul un régime de liberté totale est concevable et que, par conséquent, communistes et anarchistes peuvent marcher ensemble, main dans la main, autour de cette idée.
Le manifeste se termine sur des mots restés célèbres :
« Nos objectifs : l’indépendance de l’art — pour la révolution. La révolution — pour la libération totale de l’art ! »
Indirectement, Breton va contribuer à la révolte de 1946 sur l’île d’Haïti, qui mènera au renversement du régime autoritaire du président Élie Lescot. En décembre 1945, Breton est invité en Haïti pour donner une série de conférences à Port-au-Prince. Il arrive avec l’artiste cubain Wifredo Lam et rencontre la jeune avant-garde haïtienne — poètes, étudiants et jeunes intellectuels — qui se regroupent autour de la revue La Ruche.
Le discours de Breton expose les idées fondamentales et politiques du surréalisme. Celui-ci est tellement inspirant et tellement critique envers l’ordre autoritaire, colonial et impérialiste que les jeunes qui éditent cette revue décident de publier son discours dans le prochain numéro. Mais les autorités saisissent la revue et arrêtent les militants de La Ruche.
Cela suscite immédiatement le courroux des jeunes et des travailleurs de l’île, qui organisent pendant cinq jours un important mouvement social conduisant au renversement du régime.
Breton dira plus tard que, bien sûr, il n’est pas l’architecte de cette révolte et que le contexte haïtien était déjà explosif en raison de la misère, de l’oppression sociale et de l’héritage colonial.
Les surréalistes et l’oppression des femmes
Les surréalistes glorifiaient et idéalisaient les femmes, mais il est aussi assez évident que les artistes femmes n’avaient pas du tout la même place que les artistes masculins au sein du mouvement. Même s’ils remettent en cause certains rapports traditionnels entre les sexes, ils restent largement influencés par les représentations masculines de leur époque. Dans les faits, ils les considéraient surtout comme des muses. Dans le Dictionnaire abrégé du surréalisme de 1938, Éluard et Breton écrivent, à l’entrée « femme » : « La femme est fatalement suggestive ; elle vit d’une autre vie que la sienne propre, elle vit spirituellement dans les imaginations. »
Même s’ils vouent tous un culte aux femmes, célèbrent l’amour, le désir et la liberté, et remettent en cause la morale bourgeoise, leur attitude vis-à-vis d’elles ne sera pas toujours exemplaire. Leur rapport aux femmes est marqué par la fétichisation, la manipulation, l’érotisation permanente… Certaines artistes femmes du mouvement — comme Leonora Carrington, Dorothea Tanning, Meret Oppenheim… ou encore Frida Kahlo (qui a toujours refusé l’étiquette de surréaliste) — se distancient du mouvement, même si elles adhèrent à certains aspects de son esthétique et de ses idées. D’autres artistes femmes, en revanche, y adhèrent pleinement ou de manière critique.

« Le tableau blanc » (1953) de Marcel Mariën parle de lui-même.
Cependant, les surréalistes, surtout Breton — et particulièrement après la Seconde Guerre mondiale — dénoncent le patriarcat avec beaucoup de véhémence et de provocation. Ils expliquent que la domination de l’homme sur la femme est l’un des fondements de l’ordre social existant. Ils remettent fortement en question les valeurs bourgeoises de l’honneur et du déshonneur, qui n’ont qu’un nom pour Breton : « l’homme, le despotisme masculin ». Ils considèrent que « la troglodyte virilité pousse au décervelage ». Dans Arcane 17, André Breton déclare en 1945 : « L’heure n’est plus de s’en tenir à des velléités, à des concessions plus ou moins honteuses, mais bien de se prononcer en art sans équivoque contre l’homme et pour la femme ».
Breton, qui était fasciné par les métamorphoses, l’androgynie et les identités ambiguës, admirait notamment l’artiste surréaliste Claude Cahun, considérée comme une pionnière de la remise en question des notions de genre.
Même si les surréalistes ont « changé de compagne comme un musicien change de partition », ils luttaient également avec force pour l’émancipation des femmes. Cela n’a cependant pas empêché certains de leurs membres, comme Max Ernst, de se comporter de manière exécrable avec leur compagne. Si, d’une manière générale, ils étaient largement en avance sur leur temps, les hommes du mouvement surréaliste sont aussi restés, sous bien des aspects, prisonniers des limites de leur époque et empreints de patriarcat.
Malgré ses innombrables insuffisances sur la question des femmes, le surréalisme sera l’un des mouvements qui intégrera le plus de femmes dans ses groupes, lesquels émergeront un peu partout dans le monde.
Le surréalisme à l’étranger
Le groupe surréaliste français va finir par se déchirer amèrement. Finalement, il n’était peut-être pas un groupe que l’on pourrait qualifier de politiquement sérieux, même si son histoire reste inspirante et presque légendaire.
Les — nombreuses — querelles d’ego, au sein de ce qui n’était finalement qu’un regroupement d’intellectuels et d’artistes petits-bourgeois, ainsi et que les tensions politiques permanentes qui caractérisent la gauche communisme à l’époque, auront partiellement raison de sa dynamique. Mais le surréalisme fera des émules ailleurs qu’en France, car, en bons communistes, les surréalistes sont internationalistes.
Des groupes similaires (ou fortement influencés par le surréalisme) vont émerger à l’étranger, notamment en Espagne, en Tchécoslovaquie, au Mexique, aux États-Unis, en Égypte, au Japon, en Haïti, au Chili, en Argentine, au Royaume-Uni, en Yougoslavie, en Roumanie, à Cuba, mais aussi, bien sûr, en Belgique : à Mons, à La Louvière (avec le groupe du Hainaut) et à Bruxelles.
René Magritte, par exemple, était communiste au moins à un moment de sa vie. Même s’il l’était un peu moins qu’un Paul Nougé qui sera militant du Parti Communiste en Belgique, ou q’un Achille Chavée, qui, lui, cofonde le groupe Rupture, dont l’engagement politique constitue la principale motivation.
Malheureusement, Chavée finira par devenir stalinien après son retour de la guerre d’Espagne et fera même face à des accusations concernant sa participation, en qualité d’auditeur militaire, au système répressif mis en place par le Parti communiste espagnol au sein des Brigades internationales afin de réprimer les révolutionnaires de la CNT et du POUM. Le groupe Rupture finira par éclater sous la pression lui aussi.

Le groupe Rupture chez Fernand Dumont en 1938. Au fond, la sculpture de la tête de Rimbaud par Van de Spiegele. Achille Chavée est assis au premier rang, à l’extrême droite. De gauche à droite : Constant Malva, Marcel Havrenne, André Lorent, André Bovy, Bob Deplus, Marcel G. Lefrancq et Max Michotte.
Le but déclaré du groupe Rupture est de « forger des consciences révolutionnaires, de participer à l’élaboration d’une morale prolétarienne et de collaborer le plus étroitement possible à l’évolution du mouvement surréaliste ». En Belgique, plusieurs groupes surréalistes sont davantage liés à l’action politique organisée et au mouvement ouvrier qu’en France.
René Magritte, quant à lui, fut membre du groupe surréaliste de Bruxelles et participa à des créations collectives d’affiches pour le Parti communiste en Belgique, non sans déception. Il dessinera également des affiches antifascistes, ainsi que des affiches pour des centrales syndicales qui luttaient pour la réduction collective du temps de travail, qu’il ne signera pas en son nom.

En 1935, Achille Chavée et René Magritte participent à l’organisation de l’Exposition surréaliste de La Louvière, organisée par le groupe Rupture, au sein de laquelle ils exposent tous deux. Il s’agit d’une des premières grandes expositions surréalistes en Belgique.
Si l’exposition n’attire pas les foules, des artistes pour le moins connus aujourd’hui y exposeront : Joan Miró, Salvador Dalí, René Magritte, Man Ray, Max Ernst, Paul Klee, et tant d’autres.
L’esprit du Surréalisme souffle encore
Surréalisme et révolution sociale sont donc indissociables. Toute leur histoire est jalonnée d’innombrables références aux explosions sociales et aux révoltes des masses. Dans un discours prononcé le 19 novembre 1957, André Breton disait encore :
« Contre toute attente, je suis de ceux qui trouvent encore, dans le souvenir de la Révolution d’Octobre, une bonne part de cet élan inconditionnel qui m’y a porté quand j’étais jeune et qui impliquait le don total de soi. »
En 1962, au moment de la mort de Natalia Sedova, la femme de Trotsky, Breton rend hommage aux idées du couple en proclamant qu’un jour viendra où « non seulement justice serait pleinement rendue à Trotsky, mais aussi où les idées pour lesquelles il a donné sa vie seraient appelées à retrouver toute leur vigueur et leur portée ».
C’est également ce pour quoi l’Internationale Communiste Révolutionnaire (ICR) se bat, plus que jamais aujourd’hui encore, en organisant les jeunes et les travailleurs et travailleuses radicalisés au sein d’une organisation mondiale qui entend mettre fin à tout ce que les surréalistes détestaient du plus profond de leur être.
Si, aujourd’hui, les grandes figures du surréalisme ne sont plus, l’esprit de révolte et l’audace qui caractérisent ce mouvement soufflent encore sur le vieux monde.
En tant que communistes révolutionnaires, nous n’aurons de cesse de rappeler le caractère éminemment politique de ce courant ainsi que ses liens innombrables avec les idéaux révolutionnaires communistes et anarchistes.
Que ce soit dans l’art ou dans les relations sociales et amoureuses, la révolution nous tend toujours autant les bras et nous appelle. C’est maintenant à nous de trouver le courage d’aller l’embrasser !
Comme le disait déjà Breton dans le premier Manifeste du surréalisme en 1924 :
« Tout est près.
Les pires conditions matérielles sont excellentes.
Les bois sont blancs ou noirs.
On ne dormira jamais. »


