C’est avec une intensité rare, voire historique, que les grèves et les manifestations ont déferlé dans l’enseignement francophone durant les six premiers mois de l’année. Après plusieurs journées d’arrêt de travail, c’est la grève générale illimitée qui s’est installée dans les établissements scolaires pendant près de deux mois. Le boycott des examens dans de nombreuses écoles a encore souligné le gouffre qui sépare les enseignants du gouvernement. Il faut en effet remonter au printemps 1996 pour trouver un élan de lutte comparable à celui d’aujourd’hui. L’ensemble de l’enseignement est vent debout contre l’exécutif francophone, mais aussi contre le gouvernement fédéral. Les attaques contre les retraites ont également réussi à unir dans l’action les professeurs néerlandophones et francophones.
Confrontation directe
Il ne s’agit pas ici d’un conflit conjoncturel, mais de griefs structurels qui ont soulevé le monde enseignant, tous réseaux et toutes catégories professionnelles confondus. Au-delà du refus de l’austérité, c’est le modèle même de l’école capitaliste, qui reproduit les inégalités de classe, qui est de plus en plus remis en cause. Ceci concerne la structure de l’école (générale, technique ou professionnelle), le contenu des cours, les méthodes d’évaluation et la pédagogie. Les luttes de 2026 sont en réalité le prolongement de celles de 2025 et de 2024. En réalité, il existe une continuité dans la contestation sociale dans l’enseignement depuis de nombreuses années, suite aux coupes répétées dans les budgets publics. À cela s’ajoute la mainmise grandissante du « monde économique » sur l’enseignement, avec les revendications patronales distillées via l’Union européenne et l’OCDE. L’excellent livre de Nico Hirtt et de Cécile Gorré, L’École du capitalisme, décortique bien ce processus. En parallèle au mouvement belge, les enseignants français et espagnols ont aussi trouvé le chemin de la lutte. Partout en Europe d’ailleurs, l’enseignement public est attaqué. En 2002, les dépenses d’éducation représentaient environ 5,5 % des dépenses publiques, contre 10 % en 2019.
L’émergence de Mars Attacks
Le mouvement de lutte a également vu émerger Mars Attacks, un collectif interréseaux qui a donné un nouveau souffle à la lutte. Ce mouvement est plus radical et participatif que les syndicats, dont il se veut complémentaire. Rejetant toute négociation avec la ministre Glatigny, il rejette totalement les contre-réformes du gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. En cela, il se distingue des directions des organisations syndicales qui ont tendance à la conciliation et à la compromission. Certains dirigeants syndicaux craignent ces initiatives de la base. À Bruxelles, ils n’ont pas hésité à exclure deux militantes combatives (une déléguée et une ex-déléguée de la CGSP) pour leur appartenance à École en lutte. Avec le collectif École en lutte, Mars Attacks représente la volonté de la base d’aller plus loin dans les méthodes de lutte et les revendications. Ce n’est pas un hasard si, lors d’un entretien télévisé, sa porte-parole a présenté Mars Attacks comme « un mouvement radical ». Quel changement dans la conscience du corps enseignant, qui est souvent plutôt modéré politiquement.
Pas de vacances pour la colère
Malgré le déploiement massif d’actions, de manifestations et de grèves, le gouvernement régional n’a pas cédé. Ses décrets ont été votés. Dans ce sens, la lutte n’a pas abouti. Mais la volonté de combattre n’est pas entamée. « La colère n’a pas pris de vacances », déclare une enseignante aux médias. Durant l’été, des enseignants, rejoints par les parents (dans l’association Parents Attacks) et les lycéens, se sont retrouvés, ont organisé des débats et préparé la rentrée scolaire. Les syndicats ont déposé un préavis de grève jusqu’au 27 septembre. Mais cela sera-t-il suffisant pour faire reculer le gouvernement ? Pour y parvenir, il faut hisser la protestation à un niveau supérieur. Selon nous, cela passe par une meilleure organisation à la base, une extension de la lutte aux autres secteurs des services publics et des revendications radicales.
Organiser et étendre la lutte
Comment faire ? D’abord, il faut renforcer Mars Attacks comme principal vecteur de la lutte. Cela n’exclut pas la participation des syndicats et des délégués syndicaux. Mais le centre de gravité de l’organisation de la lutte doit passer par l’assemblée générale dans les écoles et l’élection de délégués révocables par ces assemblées. Ces assemblées doivent rassembler les enseignants, les autres métiers de l’école, mais aussi les élèves et les parents. Mars Attacks devrait alors prendre l’initiative de mettre sur pied des comités de ville composés de ces délégués, mais aussi au niveau de la Wallonie et de Bruxelles. Les élèves peuvent aussi s’organiser en comités lycéens et fonctionner de la même manière au niveau de la fédération.
L’élargissement du mouvement à d’autres secteurs, notamment aux services publics, est vital. Des initiatives doivent être prises pour contacter les syndicats, mais aussi les travailleurs directement dans leurs entreprises. En fin de compte, beaucoup de travailleurs sont aussi parents ou souhaitent l’être. Ils sont donc concernés.
De la « révolution des craies » à la révolution sociale
Ensuite, les revendications ne peuvent pas se limiter à refuser les contre-réformes. Le statu quo n’est pas une bonne alternative. Il faut d’abord un projet pour une école démocratique, gratuite et émancipatrice. Cela passe par un tronc commun le plus longtemps possible, des classes plus petites avec pas plus de 15 élèves par classe. Il faut également investir massivement dans l’infrastructure et engager davantage de personnel. Et naturellement, la gratuité complète de l’enseignement. Pour financer tout cela, il faut refuser de payer la dette publique qui enrichit les actionnaires et appauvrit la société. La nationalisation des banques et des institutions financières doit permettre de le faire. Pour soustraire l’enseignement aux impératifs de l’économie capitaliste, il faudra mettre fin à ce système capitaliste.
Le secteur de l’enseignement peut être un levier décisif dans les luttes sociales des prochains mois. Son exemple doit être suivi !


