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L’autisme, un révélateur des contradictions du capitalisme

Nos interactions sociales ne reposent pas seulement sur des mots, mais sur tout un ensemble de règles implicites. Ces règles ne sont presque jamais enseignées et pourtant chacun est supposé les maîtriser. La société les traite comme des qualités naturelles de l’individu « normal ». Mais elles ne le sont pas. Elles sont construites, situées et profondément inégalitaires. Les personnes qui en souffrent le plus sont les autistes : elles représentent 1 % à 2 % de la population mondiale, soit 100 000 à 200 000 personnes en Belgique.

Les conséquences de l’inadaptation de l’environnement social au TSA (trouble du spectre autistique) sont dramatiques. Des études nous donnent des estimations. Les autistes ont en moyenne 3 fois plus de dépressions et 5,5 fois plus de troubles anxieux que la population générale et environ 7,5 fois plus de troubles de stress post-traumatique. Environ 30 % des femmes dans la population générale subissent des violences sexuelles, et si elles sont également autistes, ce sont 90 % qui en subissent. Les hommes autistes, eux, subissent 8 fois plus de violences sexuelles que les hommes non autistes.

Pour survivre dans un monde patriarcal, les femmes apprennent à décoder des signaux sociaux ambigus et à « jouer un jeu » pour se protéger. Ces réflexes s’acquièrent sur le tas. Il n’existe pas d’enseignement explicite pour repousser un homme insistant sans risquer d’aggraver la situation. Or, ce sont précisément ces mécanismes que la société n’a jamais enseignés aux personnes autistes. Les femmes autistes se retrouvent ainsi doublement exclues. Elles n’ont pas accès à ces règles implicites et, lorsqu’elles demandent qu’on les formule clairement, elles sont sanctionnées pour avoir rompu cette convention de l’implicite.

De tous les troubles neurodéve-loppementaux sans déficience intellectuelle (DI), l’autisme a le sur-risque de suicide le plus élevé. Il est environ 4 fois plus élevé chez les femmes autistes et 2 fois plus élevé chez les hommes autistes. Et les autistes avec une DI en plus font face à une oppression encore plus violente.

Ces chiffres ne décrivent pas une fatalité biologique. Pour comprendre pourquoi l’environnement social produit cette souffrance, il faut d’abord comprendre ce qu’est réellement l’autisme et ce qu’il n’est pas.

Qu’est-ce que l’autisme ?

Il faut s’éloigner des clichés déshumanisants de l’autiste « idiot » ou de l’autiste « singe savant » : ils sont faux et ne servent qu’à justifier leur discrimination. Les personnes autistes sans DI sont les plus susceptibles de ne jamais être diagnostiquées, ce qui gonfle artificiellement la proportion de DI dans les échantillons cliniques et donne l’impression qu’il y a des différences statistiques avec la population générale.

Si l’autisme n’est ni une déficience intellectuelle ni une maladie, quelle différence le caractérise ?

C’est une condition neurodéve-loppementale caractérisée par des différences dans les interactions sociales et la tolérance sensorielle (mais aussi des dysfonctionnements/ atypicités dans la communication, rigidités, intérêts spécifiques, stéréotypies), en lien avec une différence dans la manière dont le cerveau filtre et prédit les informations sensorielles.

Nos perceptions sont en grande partie filtrées par des processus inconscients : attention sélective, adaptation perceptive. Ils fonctionnent selon un certain seuil de prédictibilité. Un bruit familier, comme des conversations dans un bar, sera généralement filtré ; un cri soudain ne le sera pas.

Chez les personnes non autistes, les imprévisibilités mineures sont absorbées par ces mécanismes et ne requièrent pas d’effort conscient. Chez les personnes autistes, ce seuil est plus bas : davantage de stimuli doivent être traités consciemment, ce qui génère une fatigue bien plus importante. Cet aspect traverse tout le spectre, même s’il se manifeste de manière variable selon les individus.

Comme une personne très grande se cogne contre des portes conçues pour une taille standard, l’autiste se cogne contre des interactions sociales conçues pour un fonctionnement qui tolère beaucoup plus d’implicite et d’imprévisibilité. Mais contrairement à un bâtiment, l’architecture sociale est activement défendue : on ne se contente pas de construire des portes trop basses, on fait porter la responsabilité à ceux qui s’y cognent.

Or cette omniprésence de l’implicite n’est pas un simple hasard culturel. Elle remplit une fonction précise dans notre société.

La société capitaliste

Le conformisme social et l’exclusion de la différence ne sont pas des inventions du capitalisme, ils ont existé dans toute société fondée sur l’exploitation (féodalisme, esclavage, etc.). Mais la transition vers le capitalisme industriel les a systématisés d’une manière spécifique, en faisant du double langage non pas un défaut du système, mais son mode de fonctionnement par défaut. La relation salariale exige que l’exploitation soit non seulement acceptée, mais performée comme un choix libre et enthousiaste. C’est cette exigence structurelle qui rend la position de l’autiste particulièrement intenable.

Toute la novlangue managériale : « bienveillance », « honnêteté », « valeurs », « culture d’entreprise », « collaborateurs », etc., est une superstructure de l’hypocrisie et du déni. Le contrat social dominant n’est jamais écrit, précisément parce que l’écrire le rendrait contestable. Il fonctionne par implicite partagé. Si tout le monde disait la vérité sur ses intentions, ses besoins et sa fatigue, le contrat social capitaliste s’effondrerait immédiatement. Ceux qui ont du mal à comprendre l’implicite ne peuvent pas non plus le négocier ni le contester selon ses propres termes. Il n’est dès lors pas étonnant que près de 80 % des autistes soient sans emploi. Les autistes constituent une part importante de l’« armée de réserve de travailleurs », permettant de faire pression sur les autres travailleurs/travailleuses.

Masking et aliénation

Pour s’intégrer à un monde qui ne veut pas de lui, l’autiste doit simuler un comportement « normal » : c’est le masking (camouflage). Plus il réussit à masquer, plus il confirme les normes qui le brisent et plus il s’épuise : la réussite de l’intégration conduit à la destruction de la santé. Son travail et son comportement social deviennent étrangers à lui-même, une aliénation du corps et de l’esprit.

Contrairement au racisme ou au sexisme, cette discrimination est souvent invisible pour la victime elle-même : elle internalise le rejet comme un défaut personnel, un manque d’efforts ou de volonté. Lorsque cette aliénation atteint sa limite biologique, l’autiste subit un effondrement neurologique, le burn-out autistique. Et le coût de ce système retombe sur les familles, en premier lieu sur les femmes. Une idée reçue est que l’autisme vient d’un manque d’amour maternel. En plus d’être pseudoscientifique, elle vient nier la réalité que ce sont elles, les mères, les filles, qui prennent majoritairement en charge les conséquences de l’inadaptation sociale.

Dans ses Manuscrits de 1844, Marx décrivait le travail aliéné comme celui dans lequel le travailleur « ne s’affirme pas mais se nie ». Le masking en est une forme radicale : l’autiste ne vend pas seulement sa force de travail, il vend une performance sociale pour se rendre exploitable. Et, comme le rappelait Marx, le travail aliéné engendre lui-même le type de rapports sociaux dans lesquels les humains, les personnes, se trouvent les uns envers les autres. Les rapports sociaux de production conditionnent les rapports sociaux en général.

Cette distinction entre autistes « productifs » et « improductifs » a une origine sinistre. Le médecin Asperger, sous le régime nazi, classa les autistes entre ceux qui pouvaient travailler pour le Reich et ceux qu’on envoyait aux camps de la mort, notamment lors de l’opération T4 (extermination des handicapés par le régime nazi). Le diagnostic qu’il avait nommé « psychopathie autistique », rebaptisé syndrome d’Asperger, a été abandonné en 2013 faute de différenciation vérifiable. Mais la logique qu’il incarnait, celle de trier les êtres humains selon leur exploitabilité, reste le principe organisateur du marché du travail capitaliste.

L’autisme, révélateur des contradictions

L’autiste qui ne peut pas performer l’individualisme compétitif peine à s’aligner sur l’incohérence d’un monde présenté comme individ-ualiste, alors que sa réalité matérielle est interconnectée. Cela crée une autre contradiction : la société se prive d’une force de travail compétente, car son intégration supposerait un capitalisme non oppressif. Et nous pouvons tous apprendre de l’expérience autistique, car elle éclaire aussi la souffrance des salariés en général, confrontés à des structures similaires dans leurs relations personnelles et à l’aliénation de leur travail.

Si la souffrance autistique découle d’un système qui utilise le mensonge, l’améliorer par des « aménagements raisonnables » ou de la « sensibilisation » peut augmenter l’emploi des autistes, mais ne peut qu’atténuer les symptômes sans traiter la cause. Pire : ces mesures prolongent la logique qu’elles prétendent corriger. L’inclusion sélective des autistes les plus « performants » dans la tech ou la recherche reproduit exactement le tri par exploitabilité que Asperger pratiquait sous le nazisme. Non plus entre la vie et la mort, mais entre l’emploi et l’exclusion. On ne change pas le cadre, on sélectionne ceux qui peuvent s’y plier. Les autistes les plus précaires restent dehors, et ceux qui sont intégrés le sont au prix du masking, c’est-à-dire de leur santé. Si l’on prenait réellement au sérieux la diversité neurologique humaine, cela impliquerait aussi de remettre en question la norme du temps de travail toujours en hausse, et remettrait en question le profit capitaliste.

La question devient alors : quel type de société pourrait fonctionner sans cette séparation de soi ?

Si les décisions de production étaient prises démocratiquement dans l’intérêt collectif, il n’y aurait plus de patronat à qui simuler de l’adhésion enthousiaste, ni d’idéologie oppressante pour justifier l’exploitation. La relation salariale capitaliste exige une hypocrisie spécifique ; elle disparaîtrait dans une organisation démocratique de la production. Tout implicite social ne disparaîtra pas magiquement, mais la dissimulation structurelle du rapport salarial disparaîtra.

Changer le monde, pas l’autiste

Ce n’est pas l’autiste qu’il faut adapter au monde, mais le monde qu’il faut changer. Son expérience révèle l’écart entre les valeurs proclamées (méritocratie, bienveillance, collaboration, etc.) et la réalité des rapports de production (exploitation, hiérarchie, compétition, etc.). Une société où la production servirait réellement l’intérêt collectif n’aurait pas besoin de cette hypocrisie. Elle ne peut être capitaliste, mais elle peut être socialiste. La socialisation des moyens de production ne résoudrait pas toutes les difficultés, mais supprimerait la source principale de souffrance : l’obligation structurelle de mentir pour exister, sur laquelle se brise, en premier et le plus visiblement, la vie des autistes.

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