a
a
HomeThéorieCultureAndrée Blouin : la vie mouvementée d’une passionaria africaine

Andrée Blouin : la vie mouvementée d’une passionaria africaine

Peu de gens le savent, mais la militante panafricaine Andrée Blouin fut un compagnon de lutte de Patrice Lumumba et combattit à ses côtés au Congo belge. Le discours le plus célèbre de Lumumba, prononcé lors de la visite du roi Baudouin au moment de l’indépendance, était de sa plume ! Une raison supplémentaire de lire son autobiographie, publiée pour la première fois en anglais en 1983 et traduite en 2025.

Un témoin privilégié de son époque

La première partie de son livre couvre son enfance et sa jeunesse. Si l’on veut réellement comprendre l’impact de la colonisation, il faut se plonger dans ce qu’elle décrit comme sa « prison de jeunesse » : le couvent impitoyable où les « filles métisses » comme elle devaient expier les péchés de leurs parents. Les enfants métis y sont humiliés quotidiennement, reçoivent à peine de quoi manger et n’ont pas le droit de recevoir la visite de leurs proches noirs. Ce n’est qu’à l’âge de 17 ans qu’elle parvient à s’échapper du couvent avec quelques amies et à commencer sa vie, non sans difficultés. Il lui faudra des années pour se débarrasser du sentiment d’infériorité qu’on lui avait violemment inculqué et pour oser faire confiance à son propre jugement et à sa propre compréhension du monde.

Elle porte un regard très critique sur le système colonial, mais ce qui la radicalise finalement est la mort de son fils de deux ans, à qui l’on refuse la quinine contre le paludisme, « parce qu’elle est réservée aux Blancs ». « Cela m’a politisée », écrit-elle, « comme rien d’autre n’aurait jamais pu le faire. »

Le mouvement panafricain

Durant son troisième mariage, avec André Blouin, son combat pour la décolonisation prend toute son ampleur. Ils s’installent en Guinée en 1958, où Ahmed Sékou Touré mène campagne contre l’empire français qui cherche à maintenir le pays dans sa sphère d’influence. Elle rejoint le mouvement panafricain de Touré et joue rapidement un rôle important dans la lutte pour l’indépendance au Congo-Brazzaville, en République Centrafricaine et également au Congo belge. Elle fait la connaissance de Patrice Lumumba, Antoine Gizenga et Pierre Mulele, avec lesquels elle parcourt le pays à la veille de l’indépendance congolaise au sein de leur Parti Solidaire Africain. Elle organise principalement les femmes congolaises, ce qui conduit à la plus importante organisation féminine du pays.

Dans la préface, Nadia Nsayi écrit : « Dans la région d’origine de mon père, elle a mobilisé des milliers de femmes et s’est adressée à une foule immense pendant la campagne électorale qui a précédé le Jour de l’Indépendance du 30 juin 1960. » Cela lui vaut dans la presse occidentale le surnom de « la pasionaria noire », en référence à la célèbre communiste espagnole et combattante antifranquiste Dolores Ibárruri. Elle attire également l’attention des services secrets belges, qui la décrivent comme: « une fanatique, sincère et infatigable, méprisant l’argent et impossible à corrompre. »

Après l’indépendance, Andrée devient cheffe du protocole du premier gouvernement congolais dirigé par Lumumba. Elle décrit ainsi les premières semaines qui suivent l’indépendance : non seulement Lumumba avait hérité d’une situation catastrophique, mais dès le premier jour, la Belgique lança une opération de déstabilisation. Les experts quittèrent massivement le pays ; les Belges n’avaient formé aucun remplaçant. La population active ne comptait plus que des employés de bureau et des ouvriers non qualifiés. Les services les plus élémentaires commencèrent à s’effondrer, comme les Belges l’espéraient. À Léopoldville, on comptait 100 000 chômeurs pour une population de 350 000 habitants. Le nouveau gouvernement ne pouvait évidemment pas résoudre en deux jours une catastrophe que les Belges avaient préparée pendant quatre-vingts ans.

Finalement, Lumumba est arrêté et Andrée Blouin est expulsée du pays. Son mari et ses enfants restent derrière elle comme otages, afin qu’elle garde le silence. À peine six mois après l’indépendance, Lumumba est assassiné avec la complicité de la Belgique. Peu après, Mobutu arrive au pouvoir, choisi par les États-Unis et la Belgique pour replacer le Congo dans leur sphère d’influence.

Andrée termine son livre par un hommage vibrant à l’Afrique, son pays. “Raconter ma vie est ma manière de parler de l’Afrique. Je veux partager mon Afrique avec ceux qui ne savent pas encore ce que l’Afrique peut leur apporter. Je veux que l’on aime l’Afrique. Je parle de mon pays parce que je veux qu’il soit connu. On ne peut pas aimer ce que l’on ne connaît pas. D’abord vient la connaissance, puis vient l’amour. Là où il y a la connaissance, il y aura certainement l’amour ! » Une conclusion émouvante pour un ouvrage remarquable.

Récemment le dessinateur Manu Scordia a publié une BD sur la vie d’Andrée Blouin : Dans l’ombre des indépendances africaines: Manu Scordia raconte Andrée Blouin

Auteur