Pour une école vraiment démocratique et émancipatrice !
L’effervescence sociale dans l’enseignement est à son comble. Il faut retourner en 1996 pour retrouver une telle vague de colère et d’actions. Tous les « acteurs » de l’enseignement sont impliqués, même les directions. Fait remarquable, les élèves les ont rejoints massivement et s’organisent dans leurs propres comités. Dans certaines écoles, les parents s’organisent aussi pour soutenir la révolte.
Suite à l’appel à deux semaines de grève, les enseignants ont brusquement enfoncé l’accélérateur. Cela ne peut surprendre que ceux et celles qui ne connaissent pas la brutalité des attaques des mesures Glatigny. Le mépris affiché par la ministre ne fait qu’attiser l’indignation des enseignants. Le MR et Les Engagés justifient ces mesures par la fameuse « dette ». Or, cette dette résulte d’abord d’un sous-financement structurel délibérément maintenu par les gouvernements successifs. Ce dernier est aussi au service d’un projet politique visant à réduire fortement les services publics. Et pendant qu’on rogne ainsi sur le social, le budget fédéral de la défense connaît la plus forte hausse de toute l’Union européenne. Le choix de société de la caste des politiciens est évident : des bombes et non des livres, des casernes et pas des écoles.
Depuis 2025, les enseignants sont sur la brèche, avec de nombreuses grèves et manifestations contre les coupes budgétaires au cœur du secteur. Jusqu’ici, les actions de grève étaient intermittentes. Mais aujourd’hui, elles sont devenues quasi permanentes avec l’appel à la grève générale jusqu’en juillet.

Électrochoc
L’annonce, au mois de mars, des textes de loi (le décret-programme) a provoqué un véritable électrochoc. Jusqu’ici, il s’agissait surtout d’une déclaration d’intention du gouvernement formé en 2024. Maintenant que les lois précises soumises au vote du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles sont connues, leur lecture fait sursauter le monde enseignant.
Voici quelques-unes des mesures les plus frappantes : non-nomination des nouveaux enseignants, fin de la gratuité des repas scolaires, augmentation de 2 heures de travail par prof et par semaine sans compensation (ce qui va automatiquement se traduire par une perte d’effectifs de 10 %), augmentation du minerval à 1 200 euros…
Avec la publication du décret en mars émerge un nouveau collectif, Mars Attacks. Venant de la base, cette initiative inter-réseaux et de tous les niveaux de l’enseignement a commencé par regrouper une dizaine d’établissements, mais aujourd’hui, plus de 240 ont déjà rejoint le collectif. C’est ici qu’il faut rechercher le centre de gravité de la lutte extraordinaire qui s’élance depuis plusieurs semaines dans les écoles. Les directions syndicales soutiennent les grèves et les couvrent « légalement », mais n’en sont pas le moteur. L’attrait de Mars Attacks s’explique par ses modes d’action plus radicaux, la volonté d’aller « au finish » (grève générale de durée indéfinie), son rejet pur et simple des mesures (« pas de négociation au rabais ») et le fait qu’il englobe syndiqués de tout bord et non-syndiqués dans les assemblées d’écoles.
Lors de la grande grève de 1996 contre les mesures de la ministre socialiste Onkelinx, des collectifs semblables avaient vu le jour. Leur apparition correspond à une réaction contre la timidité, voire le refus, des directions syndicales de se lancer dans des actions plus radicales, ainsi qu’à un besoin d’un mouvement nettement plus démocratique porté par la base. Quelle similitude avec ce printemps 2026 !
Contre l’école du capitalisme
Ce qui indigne le monde enseignant, ce n’est pas tant la manière dont ces mesures touchent la profession que leur caractère socialement inégalitaire, les poussant sans cesse plus dans l’action. Mettre fin aux repas scolaires gratuits, par exemple, est une mesure qui va toucher les familles les plus précaires. Augmenter le minerval à 1 200 euros va toucher 60 % des étudiants et leurs familles. Il ne s’agit pas ici des « classes moyennes », comme le répètent les médias, mais des larges couches de la classe travailleuse. Dans un contexte économique de blocage des salaires, de saut d’index et de facture énergétique en hausse, ces mesures font très mal. La nature de classe (sociale) de ces mesures saute aux yeux et heurte l’idée que se font les enseignants de l’école.

De toute l’Union Européenne, le degré de ségrégation sociale de l’école en Belgique est le plus élevé.
Pourtant, le décret de 2009 rappelait encore le droit de « chaque élève à des chances égales d’émancipation sociale dans un environnement pédagogique de qualité ». Quelle hypocrisie ! L’enseignement, sous le capitalisme, a toujours été inégalitaire du point de vue social. Sous les effets de l’action du mouvement ouvrier, il s’est démocratisé et est devenu moins élitaire. Mais il est resté un outil de reproduction des classes sociales. Le vieux rêve social-démocrate, c’est-à-dire réformiste, d’une école qui réussirait à abolir ces classes sociales est une chimère. Aussi longtemps que le capitalisme existe, quelles que soient les réformes progressistes dans l’enseignement, l’école restera inégalitaire. Cela ne veut pas dire que la lutte pour une école démocratique et d’émancipation sociale ne doit pas être menée ici et aujourd’hui. Bien au contraire. La lutte actuelle pose, de façon très concrète, la question d’une refonte complète de l’école. L’école doit sortir des griffes des intérêts du patronat et du capitalisme.
Comment avancer dans la lutte ?
Le maintien de la grève et des actions jusqu’au vote en commission et au Parlement (avant le 10 juin) est crucial. Pour augmenter la pression sur le Parlement, il faut élargir le mouvement, d’abord vers d’autres secteurs des services publics. C’est vital. Le soutien des parents est important, mais il faut aussi faire appel à eux en tant que travailleurs et travailleuses. Les parents qui travaillent dans le transport, dans des bureaux, dans des usines, dans le nettoyage, etc. Les syndicats de ces secteurs doivent commencer à se bouger pour élargir au plus vite le mouvement de grève, car les profs ne pourront pas gagner seuls face à ce gouvernement, qui a ignoré tous les appels et mouvements sociaux jusqu’à présent ! Il est aussi nécessaire de contacter les enseignants de l’autre côté de la frontière linguistique. La colère y est aussi grande contre la politique de la ministre N-VA Zuhal Demir. Avec eux, ils peuvent former une fronde pour mettre ces mesures en échec. Les enseignants et les élèves se battent pour nous tous, pas seulement pour eux ! Il faut que les grands syndicats appellent à une grève interprofessionnelle de 24 heures, idéalement reconductible, en soutien à la lutte dans les écoles.
Si les profs obtiennent une victoire face à l’Arizona, ils et elles écriront l’histoire ensemble, en même temps qu’ils ouvriront la voie à de nouvelles luttes et de nouvelles victoires. Notre camp social a besoin de cette victoire pour reprendre confiance en ses forces et ainsi montrer à toute l’Europe que l’austérité n’est pas une fatalité. Une autre école est possible, un autre monde est possible, il ne dépend que de nous de les faire advenir !

Plus largement, la « révolution des craies », comme se décrit l’actuelle lame de fond de l’école, ne peut réussir que si elle se donne comme horizon la révolution sociale !


