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Pourquoi la fin du chômage illimité représente un recul important pour le camp des travailleurs

La Belgique était l’un des derniers pays de l’UE à disposer du chômage illimité dans le temps. Etait-ce parce que nous n’étions “pas assez modernes” comme le proclamaient les néolibéraux ? Ou plutôt parce que la classe ouvrière belge et nos syndicats avaient mieux su se mobiliser et résister aux attaques anti-sociales des vagues d’austérité consécutives de ces 40 dernières années ? Quoi qu’il en soit, cette période est pour le moment révolue puisque le gouvernement Arizona (MR, NVa, Engagés, CD&V, Vooruit) a fait ce que le PS et ses coalitions rêvaient de faire sans jamais oser le dire ouvertement : s’en prendre au droit au chômage de manière encore plus conséquente qu’il ne l’avait fait par le passé.

Récemment, Paul Magnette, actuel président du PS, s’est vu poser une question simple : remettrez-vous le chômage illimité en place si vous retournez au pouvoir ? Sa réponse fut tout aussi simple : non, c’est impossible.

Le PS est un parti qui aime s’appeler ‘de gauche’ lorsqu’il est dans l’opposition mais qui se dit ‘responsable’ quand il s’agit d’appliquer des mesures de droite lorsqu’il est au gouvernement. C’est une machine électorale qui n’a pas [plus] volonté de transformer la société. Le PS s’appuie sur le mouvement ouvrier et syndical dont il est issu. Sa base électorale reste fondamentalement parmi les travailleurs. En tant que parti réformiste, il ne remet pas en cause le capitalisme mais veut le gérer mieux que les capitalistes mêmes. Avec ce genre de sorties médiatiques, le parti envoie ainsi un signal à la droite et à la bourgeoisie comme un gage de ‘bonne gestion’ pour se garantir la possibilité de retourner se dorer la pilule dans une majorité casse-gueule sous le soleil des places au parlement et dans l’administration, des dîners “de travail” onéreux, des gros salaires… bref de tous les avantages que lui offre gracieusement le système. A vouloir imiter la classe capitaliste, ses politiques, ses pratiques et sa moralité, ce parti s’est embourbé dans toute une série de cas de corruption et d’enrichissement personnel dignes des partis de droite selon des articles sur le sujet.

Ainsi, ce parti ne joue plus aucun rôle pour tirer la conscience des travailleurs vers les idées socialistes. Au contraire, il a passé des dizaines d’années à dépolitiser les luttes et à semer la confusion entre libéralisme et idées socialistes. Aujourd’hui, nous en payons tous le prix et particulièrement les plus précarisés.

“C’est fini les carrières complètes au chômage !”

Même s’il agit contre son camp social, le PS voit bien que malgré tout beaucoup de travailleurs qui forment la base électorale à ‘gauche’ sont complètement opposés au droit au chômage illimité. Les libéraux, ainsi que le manque cruel de contre arguments des sociaux-démocrates, ont fini par gagner cette bataille idéologique concernant le droit au chômage. Ensemble, ils ont réussi à faire entrer dans la tête de beaucoup de gens que les “profiteurs” sont les quelques personnes qui, pour une raison ou une autre, passaient chaque année entre les mailles du filet et ne travaillaient pas ou peu. Le scandale autour de l’émission poubelle “Sans boulot : tous fraudeurs ?” du non moins poubelle Frédéric Deborsu n’est qu’un des nombreux exemples de cette propagande patronale sans fin. Cependant le travail d’explication des syndicats et associations de terrain a fait en partie changer l’opinion. 

Cet argument sur les « profiteurs » mérite pourtant qu’on lui torde le cou pour plusieurs raisons. D’abord les personnes ayant passé 10 ans ou plus au chômage au moment de la réforme en janvier 2026 sont au nombre de +- 15 000 (sur plus de 5,4 millions de travailleurs actifs en Belgique). Et parmi ces gens, on trouve aussi beaucoup de personnes qui travaillaient malgré tout, mais qui ne pouvaient pas vraiment faire comptabiliser ce travail dans les chiffres officiels : ALE, temps partiels avec complément, etc. De plus, tous les chiffres, que ce soit ceux du patronat, ou bien ceux des syndicats, de l’Etat, etc. s’accordaient jusque-là pour dire qu’il existe plus de demande que d’offre en termes d’emploi, mais aucun n’envisageait sérieusement une réduction collective du temps de travail sans perte de salaire pour palier ce problème. Solution pourtant évidente que nous, communistes révolutionnaires, ne cessons de mettre en avant.

Ensuite, les plus gros profiteurs de notre pays, comme dans tous les pays capitalistes sans exception aujourd’hui, sont les dirigeants d’entreprises qui reçoivent en Belgique environ 25 milliards d’argent public chaque année et dont les études montrent qu’une bonne partie de cet argent finit purement et simplement dans la poche des actionnaires sans créer les emplois attendus. De l’autre côté, les dépenses publiques pour les chômeurs de longue durée (càd 2 ans et plus) sont estimées entre 1 et 2 milliards d’euros par an. Comme nous sommes nombreux à le dire, les plus gros assistés de Belgique sont les patrons. Et il n’est pas ici question d’une aide “de survie”, mais bien d’enrichissement personnel. Il n’en reste pas moins qu’ils ont obtenu une nouvelle victoire face à notre camp social en durcissant les conditions d’obtention du chômage.

Dessin de Manu Scordia

Si l’argent gracieusement donné aux patrons via les “aides à l’embauche” servait réellement à créer de l’emploi, c’est autant d’argent qui serait récupéré sur les aides sociales dont le chômage. Mais cela n’intéresse pas les capitalistes qui préfèrent toujours disposer d’une manne de travailleurs “inactifs” pour aller puiser dedans pour pouvoir faire pression à la baisse sur les salaires et les conditions des travailleurs actifs. De plus, sous le capitalisme, les entreprises sont soumises à la concurrence et à l’impératif du profit. Les aides publiques ne visent en réalité pas la création d’emplois – ce discours est un mensonge et une absurdité pour tout véritable économiste. Elles servent à optimiser la production pour gagner en compétitivité, ce qui passe régulièrement par la suppression d’emplois. La cruelle vérité est que nos impôts servent à supprimer nos emplois.

Comment et pourquoi le droit au chômage illimité a été obtenu par le mouvement ouvrier organisé

Le droit au chômage a été acquis dans le sang des luttes ouvrières. Avant qu’il soit instauré à partir de la fin de la deuxième guerre mondiale en 1945, c’était le mouvement ouvrier lui-même qui cotisait collectivement pour fournir une aide d’urgence à celles et ceux qui n’avaient pas accès au travail ou qui avaient été blessés sur leur lieu de travail. Avant la mise en place de ce système de sécurité sociale par les travailleurs et les syndicats, “tomber” au chômage signifiait la faillite, la misère et potentiellement la mort. Du fait des trop nombreuses crises du capitalisme et des vagues de licenciement massives réalisées par le patronat, des famines éclataient même régulièrement en Belgique et ce jusque dans les années 1930, faute d’indemnités de chômage suffisantes pour se nourrir.

Après la 2e guerre mondiale, le mouvement ouvrier arrive à imposer au patronat ce fameux chômage illimité dans le cadre du compromis et du pacte social d’après guerre qui avait pour but d’étouffer une possible vague révolutionnaire en Belgique et en Europe. Cela s’explique par plusieurs facteurs. D’abord les résistants belges étaient pour beaucoup liés au mouvement ouvrier organisé (communistes, syndicalistes, socialistes…) et jouissaient alors d’une énorme popularité au point que le parti communiste belge devint le troisième parti aux élections de 1946, derrière les socialistes et les chrétiens démocrates.

Ensuite, le patronat et le capitalisme étaient vus, à juste titre, comme responsables des crises du passé, de la guerre et par-dessus le marché (ou plutôt dans la logique du marché) comme des collabos : une majorité de patrons belges ont collaboré sous l’occupation pour continuer à faire du profit. Ainsi, ils étaient complètement discrédités aux yeux des masses.

Dans ce contexte, les syndicats et le mouvement ouvrier ont réclamé et imposé ce droit au travail et une vraie sécurité de l’emploi, et donc une sécurité sociale pour les travailleurs momentanément privés d’emploi. Les travailleurs d’alors étaient davantage conscients qu’aujourd’hui de cette nécessité car l’expérience du chômage de masses des années 30 les avait marqué. Ces mesures étaient le fruit d’années de lutte dans la rue, par la grève, ainsi qu’une réponse sérieuse à l’instabilité et au chaos de l’économie capitaliste. Il s’agissait également d’une mesure préventive de défense des intérêts des travailleurs pour empêcher les patrons de pouvoir faire pression à la baisse sur les salaires de tous, de faire accepter n’importe quelles mauvaises conditions à l’ouvrier grâce à la concurrence exercée par des travailleurs sans emploi ni revenu. L’obtention du chômage illimité représentait une grande victoire.

2025 est l’année qui a connu le plus de fermetures d’entreprises en Belgique (en France également), battant déjà le record de 2024 (en réalité cette augmentation s’observe continuellement depuis 2012). 2026 ne s’annonce pas spécialement mieux selon les analystes. Visiblement le prolétariat n’est pas non plus à l’abri d’une nouvelle crise économique de grande ampleur, par exemple du fait de l’éclatement de la bulle de l’I.A. ou du fait de guerres supplémentaires qui mettrait potentiellement des milliers de travailleurs supplémentaires au chômage. Il est assez stupide que nous entrions dans cet avenir sombre avec une sécurité sociale moins efficace et sécurisante que par le passé.

Seule une réduction drastique du temps de travail règlera le problème de chômage

Aussi sûr que le patronat belge a collaboré durant la guerre, le PS a collaboré étroitement avec les ‘sociaux’-chrétiens et les néolibéraux, durant toute la deuxième moitié du 20e siècle jusqu’à aujourd’hui, pour tenter de concilier les intérêts antagonistes des travailleurs avec ceux du patronat dans une logique de réforme du système. Cette tactique “du moindre mal” a quand même abouti au mal, au pire. Et elle a permis le maintien du capitalisme en place. Au lieu de s’attaquer à ce système avec les moyens nécessaires pour le renverser, tous ces partis ont géré la faillite et les crises récurrentes de celui-ci en faisant systématiquement payer les coûts à ceux d’en bas pendant que les sommets de la société se gavaient jusqu’à éclatement. Pire encore, les idéologies que ces partis ont défendues et promues ensemble pour maintenir les travailleurs divisés ont fini par faire passer les victimes objectives du capitalisme pour les responsables des crises budgétaires. Ainsi le mépris de classe et la stigmatisation des chercheurs d’emploi sont devenus tellement banalisés que les travailleurs eux-mêmes les reprennent à leur compte sans avoir conscience de ce que cela implique réellement pour elles et eux.

Fin 2025, les politiciens bourgeois de l’Arizona et cie fanfaronnaient en expliquant que beaucoup de chômeurs avaient déjà trouvé de l’emploi avant d’être exclus du chômage. De deux choses l’une, d’une part certains de ces emplois relevaient peut-être d’arrangements illégaux avec l’employeur : des salariés continuaient à travailler tout en étant officiellement au chômage, une situation qui a pris fin lorsque l’exclusion est devenue imminente, comme on l’a vu pendant la pandémie lorsque des entreprises ont été condamnées pour avoir fait travailler des employés en chômage technique. D’autre part, il s’agit de chômeurs qui, sous la menace de ne plus pouvoir subvenir à leurs besoins, ont été contraints d’accepter des postes jusque-là vacants, sans doute pour de bonnes raisons.

L’unique solution au problème du chômage, qui existe dans TOUS les Etats capitalistes (et ce n’est pas une coïncidence), est en réalité de donner du travail à tout le monde en réduisant le temps de travail sans perte de salaire ni augmentation des cadences. C’est là la seule façon de démasquer les soi-disant “profiteurs”. De même, cette mesure transitoire s’en prendra directement au capital et au pouvoir du patronat pour leur ôter ce droit de (sur)vie et de misère sur nous toutes et tous, en même temps qu’elle relancera les luttes pour des augmentations de salaires et une société plus juste.

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