Le Groenland est au cœur d’une véritable tempête dans les relations entre l’Europe et les Etats-Unis. Début janvier, Donald Trump a proclamé sa volonté de prendre le contrôle de l’île, actuellement propriété du Royaume du Danemark, d’ici « deux mois ».
La crise s’est rapidement intensifiée, entre la menace implicite d’une invasion brandie par le président américain – rendue plus crédible le 18 janvier par l’annonce de la mise en alerte d’une division parachutiste spécialisée dans la guerre en milieu arctique – et les gesticulations européennes, en passant par l’annonce de nouveaux tarifs douaniers contre plusieurs pays européens, puis leur suspension.
Ajoutant l’humiliation à la menace, Trump a aussi publié des captures d’écran de messages privés au ton souvent servile envoyés par plusieurs dirigeants : le président français Emmanuel Macron et le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte.
Mi-janvier, Donald Trump a semblé reculer – affirmant par exemple qu’il ne serait pas nécessaire de recourir à la force au Groenland – avant d’annoncer avoir conclu un accord, non pas avec les gouvernements danois ou groenlandais, mais avec Mark Rutte ! Celui-ci aurait proposé aux Etats-Unis d’acquérir la souveraineté, non pas sur l’ensemble du Groenland, mais sur plusieurs portions de son territoire…
Les dirigeants danois ont immédiatement affirmé qu’ils n’avaient pas été consultés et que cet « accord » ne les engageait en rien. Ces montagnes russes diplomatiques sur le Groenland – qui sont loin d’être achevées – témoignent de la rapide décomposition de l’alliance entre l’impérialisme américain et les impérialistes européens.
Convoitises impérialistes
Cela fait plusieurs années que Trump fait régulièrement allusion à sa volonté de prendre directement le contrôle du Groenland. Mais cette revendication est passée au premier plan après l’enlèvement de Nicolas Maduro, le président du Venezuela.
La convoitise de Washington pour le Groenland fait partie intégrante de sa nouvelle stratégie mondiale. L’impérialisme américain n’a plus les moyens de tenter de dominer le monde entier et entend donc concentrer ses forces et ses efforts sur son « pré carré » traditionnel, le continent américain.
Cela suppose d’essayer d’expulser la Chine de l’Amérique latine – où elle s’est particulièrement implantée depuis une décennie – mais aussi contrôler directement les points clés du continent. C’est le cas du canal de Panama, que Trump a menacé d’occuper militairement, mais aussi du Groenland.
Ce territoire arctique est riche en ressources naturelles. Il occupe une position stratégique, à la jonction entre l’Océan polaire arctique et l’Océan atlantique. C’est d’autant plus important que la fonte des glaces promet de donner une importance cruciale aux voies maritimes polaires.
Cette nouvelle offensive sur le Groenland vise aussi pour Trump à distraire l’attention des masses américaines, alors que sa popularité s’effondre sous les coups conjugués de la crise économique, de l’inflation et des contrecoups de sa politique répressive contre les migrants.
Panique des Européens
Les annonces de Trump ont semé la panique parmi les dirigeants européens. A travers le Groenland, c’est tout l’équilibre des relations entre les puissances impérialistes occidentales qui est attaqué par Trump. Comme l’a affirmé Mette Frederiksen, la Première ministre danoise, « Si les Etats-Unis choisissent d’attaquer militairement un autre pays de l’OTAN, alors tout s’arrête. Y compris notre OTAN, et donc la sécurité mise en place depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. »
La suzeraineté américaine sur l’Europe était jusqu’à présent dissimulée derrière le voile des soi-disant « valeurs occidentales », de la « démocratie », du « droit international », etc. Pendant les années 1990 et 2000, l’impérialisme américain était suffisamment puissant pour pouvoir laisser ses « alliés » européens tirer leurs propres épingles du jeu. La protection américaine, et notamment sa présence militaire directe en Europe, permettait par exemple à l’impérialisme français de concentrer l’essentiel de ses forces en Afrique ou dans ses possessions d’outre-mer, sans craindre de voir ses positions en Europe de l’Est être menacées par la Russie ou la Chine.
Pour Washington, cet arrangement appartient au passé. Les dirigeants américains veulent que cesse ce « parasitisme » des Européens. Le vice-président J. D. Vance l’avait déjà proclamé haut et fort à Munich en février dernier. Les Américains passent aujourd’hui de la parole aux actes et traitent les impérialistes européens à la hauteur de ce qu’ils sont réellement : un assemblage fragile de puissances de second ordre, dont le déclin est condamné à s’accélérer.
Colonisation
Paniqués par cette nouvelle réalité, les dirigeants et les éditorialistes bourgeois européens se lamentent de l’« ingratitude » de Trump vis-à-vis de ses « alliés » et proclament bruyamment qu’il est de l’intérêt supérieur de la civilisation de défendre la souveraineté danoise sur le Groenland. Il ne s’agit que de propagande hypocrite.
Pour les Inuits du Groenland, soumis depuis trois siècles à la colonisation danoise, les « valeurs démocratiques européennes » ont une saveur particulière. De 1965 à 1992, le gouvernement danois a mis en œuvre une politique de stérilisations forcées à grande échelle des femmes et des adolescentes inuites. En 1970, une Inuite en âge de procréer sur deux avait ainsi été stérilisée de force et parfois sans même en être informée. A cela s’ajoutent de nombreux enlèvements d’enfants et des adoptions forcées. Aujourd’hui encore, les parents inuit du Groenland ont sept fois plus de risques que les Danois de se voir retirer leurs enfants par les services sociaux, à la suite de « tests d’aptitude parentale » menés souvent en danois – et pas en langue inuite – par des agents qui, la plupart du temps, ignorent tout de la culture groenlandaise.
Paniquée par la convoitise américaine vis-à-vis du Groenland, la Première ministre danoise Mette Frederiksen a tenté de redorer le blason du colonisateur en présentant des excuses officielles pour les stérilisations (ce qui ne coûte rien) et en annonçant la fin prochaine des tests d’aptitude. Mais cela ne change pas la situation du Groenland, soumis à la colonisation danoise et menacé par les appétits impérialistes des Etats-Unis.
Hypocrisie et faiblesse
Les dirigeants européens font preuve d’une hypocrisie sans limites. Durant le sommet de Davos, le 20 janvier, Emmanuel Macron a dénoncé « un ordre mondial qui serait décidé par ceux qui prétendent avoir la voix la plus forte, ou le bâton le plus fort »… Ce règne « du plus fort » ne posait pourtant aucun problème à l’impérialisme français lorsqu’il était du côté du manche, avec les Etats-Unis.
Pendant des années, les impérialistes européens ont approuvé et appuyé la politique prédatrice de l’impérialisme américain, qu’il s’agisse d’aider Israël et les Etats-Unis à bombarder l’Iran, de mener une guerre par procuration contre la Russie en Ukraine, de ravager la Libye et la Syrie, etc. Ils ne poussent des cris d’orfraie que parce que c’est eux qui sont menacés par le « bâton » des Etats-Unis !
Au-delà des déclarations grandiloquentes et des gesticulations d’Emmanuel Macron, la réalité est que les impérialistes européens sont en position de faiblesse. Les forces armées européennes sont ridicules face à celles des Américains. En janvier, leur démonstration de force au Groenland s’est limitée à l’envoi de 31 soldats en tout et pour tout – dont 13 Allemands qui sont repartis au bout de trois jours ! C’est plutôt d’une démonstration de faiblesse qu’il faudrait parler…
La Commission européenne et sa présidente Ursula von der Leyen renâclent à prendre des mesures de rétorsion contre les menaces de tarifs douaniers agités par Trump. Elles savent pertinemment que l’économie européenne, qui a déjà du mal à conserver ses parts de marché, serait bien incapable de mener une guerre commerciale victorieuse contre les Etats-Unis.
Par ailleurs, les Européens ne peuvent se permettre de froisser durablement Washington, car ils ont besoin que les Américains maintiennent leur présence militaire en Europe pour les aider à contrebalancer l’influence grandissante de la Russie et de la Chine.
Enfin, contrairement à ce que s’imaginent des gens comme Raphaël Glucksmann, l’Europe capitaliste n’est pas un tout cohérent. C’est un assemblage bancal de classes dirigeantes dont les intérêts ne coïncident souvent pas et sont même parfois contradictoires. Certains dirigeants européens comme Giorgia Meloni ne voient donc pas pourquoi ils devraient déclencher un affrontement diplomatique et commercial avec les Etats-Unis, pour défendre les intérêts des Français ou des Danois. Dans la lutte entre les plus grandes puissances mondiales – et en premier lieu entre les Etats-Unis et la Chine – les impérialistes européens sont divisés et tiraillés entre les intérêts de plus en plus divergents de leurs capitalismes respectifs.
Cette crise est une nouvelle illustration de la réalité d’un « monde multipolaire » en pleine crise du capitalisme, alors que les puissances impérialistes rivales se jettent les unes contre les autres dans la lutte pour les marchés et les sphères d’influence, et piétinent au passage les travailleurs et les opprimés. Pour mettre fin au chaos et à la barbarie qui menace d’engloutir le monde, il faut en finir avec le capitalisme !


