Le « mémorandum » signé entre les Etats-Unis et l’Iran, en juin dernier, était l’aveu d’une défaite totale de Washington. Refusant d’en accepter le coût politique, Donald Trump a envoyé cet accord au diable quelques semaines après l’avoir signé en grande pompe à Versailles. Il a de nouveau attaqué l’Iran – en vain : le rapport de force n’a pas évolué d’un centimètre.
La défaite des Américains
En agressant l’Iran, en février, l’impérialisme américain s’était donné plusieurs objectifs : réduire à néant les programmes balistique et nucléaire iraniens, couper les liens entre Téhéran et ses alliés dans la région (surtout les Houthis du Yémen et le Hezbollah libanais), et, enfin, renverser le régime de la République islamique. Aucun de ces buts n’a été atteint.
L’Iran dispose toujours d’un important arsenal et de capacités de production de missiles et de drones capables de frapper toute la région. Le Hezbollah a infligé de lourdes pertes à l’armée israélienne lorsqu’elle a tenté d’envahir le Liban – et a ainsi renforcé son autorité auprès des masses libanaises. Au Yémen, les Houthis sont aujourd’hui en position de force. Quant au régime de Téhéran, il bénéficie du soutien d’une large partie de la population iranienne face aux bombardements criminels des impérialistes américains et israéliens.
Si l’Iran ne dispose toujours pas d’une arme nucléaire, son programme nucléaire est relativement intact. Surtout, Téhéran a pris le contrôle du détroit d’Ormuz. En ouvrant et fermant à sa guise cette artère vitale du commerce maritime mondial, l’Iran dispose d’un énorme moyen de pression sur l’impérialisme américain. La fermeture du détroit a fait monter en flèche les prix des hydrocarbures, accentuant l’inflation aux Etats-Unis et renforçant la colère croissante contre l’actuelle administration américaine – alors même que cette guerre a toujours été très impopulaire, y compris chez les électeurs de Trump.
Le déclin relatif de l’impérialisme américain se manifeste aujourd’hui par un net affaiblissement de ses capacités militaires (qui restent considérables). Ses réserves de munitions – notamment les précieux intercepteurs THAAD et Patriot – ont été drastiquement réduites par la guerre en Ukraine. La presse américaine a aussi révélé que la plupart des bases américaines au Moyen-Orient ont été endommagées par les tirs iraniens au point d’être inutilisables.
L’Arabie saoudite au bord du gouffre
Il semble à peu près établi qu’en février dernier le prince héritier et dirigeant de fait de l’Arabie Saoudite, Mohammed ben Salmane (« MBS »), a encouragé Trump à suivre les conseils du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou – c’est-à-dire à attaquer l’Iran. Les dirigeants saoudiens espéraient qu’une fois l’Iran écrasé, ils pourraient plus facilement imposer leur domination sur la région, notamment face à un autre rival : les Emirats Arabes Unis.
La victoire iranienne a placé la monarchie saoudienne dans une situation impossible. Dos au mur, ses dirigeants ont choisi de faire une démonstration de sa force en s’attaquant aux Houthis. Mal leur en a pris.
L’Arabie Saoudite a déjà mené une longue guerre au Yémen (en alliance avec les Emirats Arabes Unis). Entre 2015 et 2022, elle l’a systématiquement bombardé dans l’espoir d’écraser le mouvement Houthi, qui contrôle le tiers occidental du pays et notamment sa capitale, Sanaa. Cette campagne brutale – marquée par des bombardements d’écoles, d’hôpitaux et d’infrastructures civiles – a reçu le soutien enthousiaste des puissances occidentales. La France a notamment fourni des armes et des munitions qui ont servi au régime saoudien à tuer des milliers de civils yéménites. Mais les Houthis ont résisté. L’alliance entre l’Arabie Saoudite et les Emirats s’est disloquée, chacun d’eux tentant de prendre séparément le contrôle du sud du Yémen à travers différentes milices locales. Toute l’opération s’est soldée par un cessez-le-feu conclu avec les Houthis en 2022.
En juillet dernier, l’aviation saoudienne a bombardé Sanaa pour tenter d’empêcher l’atterrissage de la délégation houthie qui rentrait des funérailles d’Ali Khamenei, le dirigeant iranien tué par des frappes américaines. En représailles, les Houthis ont ciblé des bases militaires et des installations pétrolières en Arabie Saoudite ; ils ont aussi proclamé un blocus contre les exportations de pétrole saoudien.
Fin août, les Houthis sont passés à l’offensive contre les forces pro-saoudiennes dans le sud du Yémen. Ils leur ont infligé une cuisante défaite et ont pris le contrôle de toute la côte yéménite de la Mer Rouge. Comme si cela ne suffisait pas, certaines des unités pro-saoudiennes en déroute auraient été désarmées de force par leurs anciens « alliés » pro-émiratis !
Ayant conquis la côte et l’archipel des îles Hanish, les Houthis ont désormais le contrôle de la circulation maritime entre la Mer Rouge et l’Océan indien. Pour l’Arabie Saoudite, c’est une catastrophe : les deux voies par lesquelles elle exporte son pétrole vers ses principaux clients en Asie – le détroit de Bab el-Mandeb et le détroit d’Ormuz – sont désormais contrôlées par l’Iran et ses alliés. S’ils le souhaitent, ces derniers peuvent donc étrangler économiquement le royaume saoudien.
Les Houthis ont aussi bombardé l’aéroport de Riyad et le terminal pétrolier de Yanbou, d’où est exportée une large partie du pétrole saoudien. D’autres drones – tirés par des milices pro-iraniennes en Irak, semble-t-il – ont aussi frappé l’oléoduc est-ouest qui relie à la Mer Rouge les champs pétrolifères de l’est du pays. Le 18 septembre, l’entreprise pétrolière saoudienne Aramco a dû prévenir ses clients européens qu’elle serait incapable de leur fournir du pétrole brut à raffiner durant tout le mois d’octobre.
L’aventure militaire saoudienne au Yémen – comme celle des Etats-Unis en Iran – a donc débouché sur une défaite retentissante. Cet épisode consolide un peu plus le nouvel équilibre des forces au Moyen-Orient, qui est largement à l’avantage de l’Iran et de ses alliés. Il renforce aussi l’influence d’autres puissances impérialistes. Face aux gesticulations destructrices des Américains, des Israéliens et des Saoudiens, la Russie et la Chine se posent en championnes de la « stabilité » et de « l’ordre ». Fort de son poids économique croissant, Pékin exerce une attraction toujours plus grande sur nombre de régimes du Moyen-Orient – au détriment des Etats-Unis.
Manœuvres impérialistes
Humilié par les Houthis, le régime saoudien s’est tourné vers ses alliés pour leur demander de l’aide. Le 7 août 2026, Riyad avait conclu « l’Accord de défense conjointe de La Mecque », une alliance défensive liant l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan. Mais Ankara et Islamabad ont refusé de venir en aide à l’Arabie Saoudite contre les Houthis. Les deux « alliés » avancent la même excuse officielle : le traité d’alliance en question n’a pas encore été ratifié par leurs parlements respectifs. En réalité, Erdogan et les dirigeants pakistanais n’ont aucune envie d’être entraînés dans le bourbier au Yémen.
D’après plusieurs journaux américains, MBS s’est aussi adressé à Trump pour le supplier de bombarder les Houthis et d’enrayer leur offensive vers le sud, mais le Président américain aurait refusé. Il faut dire que les résultats d’une campagne de bombardements étaient très incertains.
Au printemps 2025, Trump a mené une offensive de quelques semaines contre les Houthis. Elle s’est soldée par un échec. Malgré des bombardements meurtriers pour la population civile, Washington n’a pas réussi à briser la résistance des Houthis, qui sont même parvenus à détruire deux chasseurs F-18 « Hornet » et sept drones MQ-9 « Reaper » (qui coûtent respectivement autour de 70 et 30 millions de dollars pièce). Par ailleurs, une nouvelle attaque américaine contre les Houthis aurait très certainement provoqué la fermeture totale du détroit de Bab el-Mandeb. Cela aurait porté un nouveau coup sévère à l’économie mondiale, qui vacille déjà au bord du précipice.
Tous ces « alliés » ayant refusé de les aider, les dirigeants saoudiens se sont tournés vers… l’impérialisme français ! Le 24 septembre, Macron annonçait qu’il allait envoyer des « moyens militaires, c’est-à-dire des soldats, des radars, des systèmes de défense » pour protéger le site saoudien de Yanbou contre d’éventuelles frappes des Houthis. Le caractère soi-disant « défensif » de cette opération n’est que pure fiction. En aidant Riyad à se défendre contre les ripostes des Houthis aux bombardements saoudiens, l’impérialisme français l’aidera de facto à agresser le Yémen.
En volant au secours du très réactionnaire régime saoudien, qui est aussi un très bon client de l’industrie militaire française, l’impérialisme français espère sans doute profiter de l’affaiblissement de Washington pour tenter de récolter quelques miettes d’influence dans la région. Mais cette gesticulation de Macron est parfaitement risible : comment les « moyens militaires » français pourraient-ils jouer un rôle déterminant là où les impérialistes américains eux-mêmes ont jeté l’éponge ?
Au milieu de la tragédie qui frappe le Moyen-Orient, une farce vient donc de commencer : le caniche Macron prétend jouer le rôle d’un lion. Combien cela coûtera-t-il au budget de l’Etat, à l’heure où le gouvernement prépare une nouvelle cure austéritaire pour la masse de la population ?
L’ensemble du mouvement ouvrier doit s’opposer fermement à cette absurde manœuvre de l’impérialisme français.


