a
a
HomeInternationalAmérique latineMexique: la mort d’El Mencho, le capitalisme mexicain et l’impérialisme américain

Mexique: la mort d’El Mencho, le capitalisme mexicain et l’impérialisme américain

Cet article a été publié pour la première fois le 12 mars 2026


Le 22 février, Nemesio Oseguera Cervantes, alias El Mencho, le chef du Cartel de Jalisco Nueva Generacion (CJNG) était tué dans une opération de l’armée mexicaine. En réaction, le CJNG a déclenché une orgie de violence dans plus de 20 états mexicains. Ses membres ont bloqué des autoroutes, incendié des bâtiments, pris d’assaut des installations gouvernementales et tendu des embuscades aux forces de l’ordre dans tout le pays. Une prime de 20 000 pesos a même été offerte par les trafiquants pour chaque militaire tué.

Pendant des jours, la presse capitaliste a publié reportage sur reportage parlant des conséquences de ces événements sur le tourisme et, bien sûr, sur la prochaine coupe du monde de football, oubliant souvent au passage les premières victimes : les travailleurs mexicains. Plusieurs dizaines de personnes ont été tuées, dont une femme enceinte. Des témoins ont même rapporté que des membres du cartel avaient abattu des civils puis brûlé leurs corps dans les rues.

Cette offensive n’est pas vraiment inédite. Il y a plus de 2 ans, l’armée mexicaine avait arrêté le fils de Joaquin Guzman, le chef du cartel de Sinaloa. Ses hommes avaient alors transformé la ville de Culiacan en zone de guerre. Des membres du cartel avaient tiré sur des avions civils, abattu deux hélicoptères et tué 10 soldats. Le tout quelques jours avant une visite de Joe Biden. En 2015, El Mencho avait déjà été pris pour cible par la police et l’armée. En représailles, des membres du CJNG avaient abattu un hélicoptère à la mitrailleuse, tuant 9 soldats. L’arme utilisée avait été achetée légalement aux Etats-Unis. Partout sur le front de la « guerre contre la drogue » menée par le gouvernement américain, des armes américaines sont utilisées pour défendre le trafic en direction des Etats-Unis, contre des opérations militaires menées ou appuyées par les Etats-Unis.

Cette explosion de violence a aussi des racines immédiates aux Etats-Unis eux-mêmes. La côte de popularité de Trump est au plus bas, du fait de ses aventures militaires à l’étranger, de l’inflation, du scandale Epstein, etc. A la recherche d’une victoire facile pour redorer son blason, il a annoncé en janvier : « Nous allons commencer à frapper les cartels. Les cartels dirigent le Mexique. »

Ces déclarations de Trump sont aussi liées à l’offensive impérialiste menée par les Etats-Unis sur l’ensemble du continent américain. Washington veut y raffermir son influence et en écarter la Chine. Mais, après des décennies de pillage et de crimes impérialistes, la présence militaire américaine est extrêmement impopulaire parmi les masses d’Amérique Latine. La lutte contre le narcotrafic fournit donc un prétexte commode pour justifier de nouvelles interventions militaires.

Le 5 mars ; le secrétaire à la guerre Pete Hegseth a reclamé que les pays d’Amérique Latine s’attaquent de façon plus agressive aux cartels, ajoutant que « l’Amérique est prête à affronter ces menaces et à passer à l’offensive si nécessaire. » Le chef de cabinet adjoint de la Maison blanche, Stephen Miller, a également déclaré : « Les cartels qui opèrent dans cette hémisphère sont l’Etat islamique et l’Al-Qaïda de l’hémisphère et doivent être traités avec la même férocité. » Pour justifier leurs manœuvres, les impérialistes recyclent donc tout simplement le discours de la « guerre contre le terrorisme » qu’ils ont menée en Afghanistan et au Moyen-Orient !

Même si l’opération contre El Mencho a été menée sur le terrain par des troupes mexicaines, elles étaient appuyée par la « division anti-cartels » du Pentagone, et suivaient des renseignements fournis par la CIA, le FBI et la DEA. Trump avait à plusieurs reprises menacé d’instaurer de nouvelles barrières douanières si le gouvernement mexicain ne faisait pas assez pour lutter contre le trafic. La Présidente Claudia Sheinbaum s’est executée, alors même qu’elle avait promis lorsqu’elle a été élue qu’elle n’engagerait pas une nouvelle guerre de la drogue.

Trump prétend que la mort d’El Mencho est un immense succès. En réalité, cet épisode aura peu d’impact sur la violence au Mexique ou sur l’ampleur du trafic à destination des Etats-Unis.

La Empresa

Les cartels comme le CJNG ne sont pas de simples gangs, mais de grandes entreprises capitalistes dont le champ d’activité ne se limite pas à la drogue. Le CJNG est par exemple impliqué dans la production et le commerce de la drogue, bien sûr, mais aussi dans le trafic de carburant et d’êtres humains, l’exploitation minière clandestine, ainsi que dans des secteurs légaux comme l’immobilier, les crypto-monnaies, le commerce de la tequila et le marché agricole. Surnommé « La Empresa » (l’entreprise), il emploie plus de 35 000 personnes. Des groupes criminels plus modestes peuvent même acheter une franchise de la « marque » CJNG, comme s’ils ouvraient un McDonald’s ! Le cartel opère ainsi dans presque tout le Mexique, aux Etats-Unis et dans plus de 40 pays. Il est impossible d’imaginer sérieusement vaincre une pareille hydre en se contentant d’en couper une tête.

Tuer un chef comme El Mencho peut même aggraver le problème, en provoquant une meurtrière guerre de succession. Le CJNG lui-même a ainsi émergé d’une lutte intestine provoquée par la mort du chef du cartel de Sinaloa.

Par le passé, l’Etat mexicain avait noué un accord tacite avec les cartels : ceux-ci étaient laissés tranquilles à condition qu’ils n’interfèrent pas avec l’économie légale. Cette « Pax Mafiosa » a pris fin avec la « guerre contre la drogue » déclenchée par le président Felipe Calderon en 2005, sous la pression des Etats-Unis. Résultat : le nombre d’homicides au Mexique a plus que triplé entre 2007 et 2021, jusqu’à atteindre près de 34 000 assassinats par an.

Cette « guerre » n’a pas empêché le développement des cartels, qui emploient environ 175 000 personnes (ce qui fait d’eux le cinquième employeur du Mexique) et réalisent des milliards de dollars de profits. Ils sont profondément intégrés au capitalisme mexicain, comme l’est d’ailleurs le crime organisé dans de nombreux pays à travers le monde.

Une large part des dépenses des cartels est consacrée à la corruption, à tous les niveaux. Des membres de la police et de l’armée sont à leur solde. Nombre de travailleurs n’ont aucune confiance en eux, à juste titre. En 2014, 43 étudiants avaient été assassinés par la police et l’armée, à la demande d’un cartel de l’Etat de Guerrero. Et ce n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres.

Les travailleurs vivant dans les quartiers populaires réclament de pouvoir vivre en paix et en sécurité. Mais il est impossible d’y parvenir en déployant plus de policiers, de soldats et en augmentant les pouvoirs des forces armées. Renforcer l’appareil d’Etat c’est renforcer l’outil qui est aussi utilisé contre la classe ouvrière et la jeunesse. Les travailleurs ne peuvent compter que sur leur propres forces.

Ces dernières décennies, le Mexique a vu apparaître une mosaïque de groupes organisés spontanément par des travailleurs pour défendre leurs communautés. Ils ont pu remporter des victoires contre des attaques des cartels dans plusieurs Etats, mais sont fragilisés par leur caractère décentralisé et souvent apolitique. Certains se sont même transformés en gangs criminels ou ont été absorbés dans des milices paramilitaires liées à l’appareil d’Etat.

Comment les travailleurs peuvent-ils vaincre ?

Le Mexique a une longue histoire révolutionnaire derrière lui. Les ouvriers et les paysans mexicains ont pris les armes à plusieurs reprises pour combattre la réaction. Cette année marque par exemple le vingtième anniversaire du soulèvement de Oaxaca, durant laquelle les travailleurs organisés en comités de grève prirent le contrôle de zones entières de cet Etat et repoussèrent les escadrons de la mort envoyés par le gouvernement. Aussi puissants que puissent être les cartels, ils ne feraient pas le poids face à des millions de travailleurs armés et coordonnés.

Pour mettre un terme à la violence, il faut aussi s’attaquer à ses racines économiques et politiques, qui ne s’arrêtent pas aux frontières du Mexique. Cela signifie mettre fin à la misère des paysans colombiens, qui cultivent de la coca plutôt que du café ou des céréales qui ne leur permettraient pas de survivre. De même, endiguer le flot d’armes des Etats-Unis vers le Mexique ne pourra se faire qu’à condition que la classe ouvrière américaine prenne le contrôle de l’industrie de l’armement, dont les patrons se remplissent les poches en fournissant des armes aux cartels. L’usage massif des opioïdes aux Etats-Unis, qui enrichit les cartels, pousse sur le terreau de la misère et de la souffrance causées par le capitalisme américain. Enfin, les cartels ne seraient jamais en mesure de recruter s’il n’existait pas au Mexique des millions de jeunes pauvres, sans emplois ni éducation.

Les cartels sont une excroissance monstrueuse du capitalisme mexicain et de l’impérialisme américain. Eliminer un chef avant qu’un gang rival ne le fasse n’y réglera rien. On ne pourra mettre un terme à la violence que subissent les masses mexicaines qu’en renversant le système capitaliste ! 

Auteur

Mots-clés
Article précédent
Article suivant