Entretien avec Célia Ponce, déléguée CGSP Enseignement à Saint-Gilles, réalisé début janvier.
Révolution : Peux-tu faire le point sur les attaques du gouvernement ?
« Le gouvernement FWB prévoit depuis l’été de grosses coupes budgétaires, en visant principalement l’enseignement. Mais au départ, cette déclaration restait très vague. Il n’y avait ni chiffres ni calendrier précis. Depuis, les décrets tombent petit à petit.
Le premier décret a été voté le 11 décembre. Il s’agit d’une attaque contre l’enseignement qualifiant, et donc contre les classes populaires, car l’enseignement qualifiant concerne majoritairement les classes populaires.
Ils veulent rendre l’enseignement qualifiant davantage adapté aux besoins du monde du travail en supprimant un tas d’options. Par ailleurs, ils prévoient d’empêcher les étudiants du qualifiant de poursuivre des études supérieures, puisqu’ils n’obtiendront plus le CESS. Cette réforme est mise en œuvre sans aucun refinancement de l’enseignement qualifiant, alors qu’il fait partie des secteurs qui vont le plus mal. Pire encore, ils veulent réduire les budgets alloués aux infrastructures, alors qu’il y a des besoins criants.
Ensuite, d’autres attaques sont prévues dans des décrets à venir. Ils appellent cela une "réévaluation", mais cela signifie en réalité des coups :
- Réduire les budgets des infrastructures, malgré les besoins.
- Supprimer la gratuité scolaire, jusque-là appliquée jusqu’en troisième primaire (et encore, uniquement pour le matériel).
- Réduire les financements des instances de recherche (FNRS, ARES).
- Augmenter le temps de travail des enseignants de deux heures, par différents moyens, pour prétendument lutter contre la pénurie. Cela concernera d’abord les nouveaux enseignants, puis ceux jugés "moins chargés", etc.
- Remplacer les nominations par une sorte de CDI. Ces enseignants devront travailler deux heures supplémentaires, probablement sans augmentation salariale significative. Leur pension serait aussi nettement inférieure, avec une perte estimée entre 300 et 500 euros par mois. Rappelons aussi que les nominations protègent les enseignants de nombreux abus : elles les préservent des pressions, du favoritisme et assurent une protection syndicale. »
Quelle est l’atmosphère au sein du corps enseignant ?
« Alors, au moins au niveau francophone, on n’a jamais vu autant de gens motivés… et dégoûtés en même temps. On n’a jamais vu autant de personnes quitter l’enseignement. Et on n’a jamais eu aussi peu d’élèves qui souhaitent devenir enseignants. Les hautes écoles sont désertes. Hier encore, je parlais avec une ancienne professeure de haute école qui a perdu son poste à cause du manque d’étudiants.
L’atmosphère est donc très tendue. Beaucoup de collègues sont en burn-out ou mécontents. Mais il y a dix ans, ces mécontentements restaient confinés aux discussions en salle des professeurs. Aujourd’hui, cela se traduit par des arrêts de travail, des piquets et des manifestations. »
Comment s’est déroulée la grève du 26 novembre ?
« Ça a été historique, tant en termes de chiffres qu’en termes de combativité. Pour la première fois depuis des années, on a revu des piquets de grève. Beaucoup de mes collègues, peut-être même tous, n’en avaient jamais organisé auparavant.
Cela nous a permis, par exemple à Saint-Gilles et ailleurs, de mobiliser des élèves. Sans ces piquets, nous ne serions pas allés devant les écoles, et nous n’aurions pas pu dialoguer avec eux.
Pour les élèves, les questions budgétaires restent abstraites. Mais ce qui est concret, c’est qu’ils ne pourront plus suivre certaines options, qu’ils ne pourront plus envisager des études supérieures, qu’ils devront changer d’école ou encore supporter des infrastructures dégradées, comme des fenêtres cassées qui ne seront pas réparées par manque de moyens.
Il faut aussi souligner la dynamique à Liège, qui est à l’avant-garde des mouvements enseignants. Là-bas, ils ne se sont pas contentés d’une grève, mais ont également organisé un rassemblement mais également d'autres actions notamment devant le siège du MR ainsi que deux jours de grève supplémentaires pour certaines écoles. A Namur et à Mons, des élèves ont organisé des actions car leurs écoles qualifiantes sont fort touchées par les mesures. »
Quelle sera la suite ?
« Deux journées de grève sont prévues les 27 et 28 janvier. Je pense que cela pourrait être un moment décisif, car deux jours de grève consécutifs, cela n’a pas eu lieu depuis 1996. L’enjeu est de voir si les directions syndicales organiseront ces journées à la hauteur des attentes des enseignants.
L’idée est de préparer ces journées par une semaine de petites actions dans les écoles, ce qui est une bonne stratégie. Pour cela, il est essentiel d’organiser des assemblées partout, y compris dans les écoles où il n’y a pas de délégation syndicale. Cela demande une logistique importante pour aller dans ces établissements. Il faut aussi partager toutes les informations. Lors de la grève de novembre, la diffusion de la liste des piquets par les trois syndicats à leurs affiliés a permis une vraie mobilisation. À Saint-Gilles, toutes les écoles autour de la mienne étaient présentes, et j’ai trouvé cela formidable. »
Ce plan est-il suffisant pour faire reculer le gouvernement ?
« Nous faisons face à une droite très dure. Donc, non, je pense qu’il faudra aller plus loin. Ce qui est prévu, c’est une semaine de grèves tournantes vers mars-avril. Mais à mon avis, il faut que toute la population s’implique. L’enseignement concerne toute la société. Il faudra aller jusqu’à bloquer l’économie. Avec les politiques d’austérité imposées par tous les gouvernements, nous sommes à un moment où il faut agir. Il faudra donc établir des liens avec les autres secteurs et généraliser la lutte. »