La vague de grèves de 1970-74
En savoir plus
Bitcoin : l’échec d’une utopie
En savoir plus
Les dés pipés de l'AIP
En savoir plus
La crise politique en Italie
En savoir plus
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • La vague de grèves de 1970-74
  • Bitcoin : l’échec d’une utopie
  • Les dés pipés de l'AIP
  • La crise politique en Italie

Mai 68 sera toujours lié aux événements révolutionnaires en France. Le plus grand mouvement de grève générale de l'histoire (jusqu'à présent) a poussé le capitalisme de l'hexagone au bord de l'abîme. Mais ces événements ont également eu un impact sur la lutte des travailleurs en Belgique – et comment en aurait-il pu être autrement ? – sous la forme d'un mouvement de grève d’une ampleur spectaculaire.

thumbnail L Union fait la forceLes grèves successives ont été exceptionnellement radicales, même si elles n'ont pas conduit à une situation révolutionnaire. Les fondements du «syndicalisme de combat» ont été posés, là où les travailleurs les plus militants se trouvent encore aujourd'hui, comme le montre le mouvement déterminé que nous avons connu en Belgique ces dernières années.  A l’automne 1968, les travailleurs de Ford-Genk ont fait grève pendant cinq semaines, annonçant le mouvement de grèves de 1970-73. Au cours de l'hiver 2012-13, ce sont encore les travailleurs de Ford-Genk et des entreprises de sous-traitance qui ont lutté comme des lions contre la fermeture de l'usine présente au Limbourg. Bien que Ford ait fini par fermer, ils ont effrayé les patrons et ont montré ce dont la classe ouvrière est capable quand elle décide d’aller à la confrontation. Le mouvement chez Ford a été le précurseur de la période d’intense bataille contre l’actuel gouvernement de droite.

Le feu aux poudres : le mouvement étudiant

A la fin des années 1960, les étudiants ont été les premiers à amorcer la période de lutte, en particulier là où il n'y avait pas de tradition de gauche : à l’université de Louvain. Ce fut d’abord le cas en mai 66, puis  en janvier 68. Le gouvernement a fini par tomber et les demandes du mouvement ont été accordées. Alors que le mouvement «Leuven Vlaams» (Louvain Flamand) avait débuté comme une protestation contre l’infériorité imposée à la langue néerlandaise dans l'administration publique la lutte se transforme rapidement en un véritable mouvement social. Des revendications sociales sont apparues et des formes d'action massives et prolétariennes se sont développées, telles que des assemblées générales d'étudiants, des manifestations et des grèves.

A Bruxelles, l'ULB s’est faite l’écho le plus direct du mouvement français. Au printemps 1968, l’auditoire central de l'université (le Janson) a été occupée et transformée en assemblée générale des étudiants. Des groupes d'action ont été mis en place pour opérer un lien avec les usines les plus importantes. Bien que le mouvement ne se soit pas immédiatement étendu vers la classe ouvrière, les liens qui se nouèrent alors s’avèreront utiles plus tard, lorsque les étudiants joueront un rôle important dans le soutien et le renforcement des grèves.

Déplacement du centre de gravité

La première grève post mai 68 a eu lieu dans l’entreprise de génie civil, Caterpillar Gosselies, en janvier 1969. La multinationale s’y était établie depuis peu et employait principalement de jeunes travailleurs sans aucune expérience syndicale. Comme souvent, la « jeunesse » de la classe ouvrière a été la première à se mettre en action. À leur tour, ces foyers de lutte ont insufflé une nouvelle dynamique au sein des bastions traditionnels de lutte syndicale. Ces derniers ont rejoint le mouvement ultérieurement : en 1973 pour ACEC et Cockerill, entre mai et juin 1974 pour les verriers (grève générale), etc.

Plus frappant encore est le déplacement de l’épicentre des luttes grévistes vers la Flandre, résultat de la migration des investissements capitalistes vers le nord du pays. De nouvelles régions telles que la Campine s’industrialisent alors rapidement. De nombreux jeunes travailleurs immigrés y trouvent du travail et s’impliquent dans la lutte des classes. Ce n’est pas un hasard si les deux mouvements de grève les plus importants du début des années 1970 se sont déroulés au Limbourg (grève quasi insurrectionnelle des mineurs  de 1970) et à Anvers (grève des dockers de 1973).

Travailleurs en  « col blanc »

Cette déferlante a entraîné les premières grèves des employés du secteur privé. Avec l'énorme croissance de l'administration dans les entreprises après la Seconde Guerre mondiale, ce segment des travailleurs va également se prolétariser. Les employés du géant chimique Agfa-Gevaert sont à l’avant-garde de ces changements. Depuis les années 1960, les équipes syndicales accordent beaucoup d'attention à la coopération entre ouvriers et employés. En 1969, ils exigent des négociations conjointes. En 1970, le personnel administratif fait preuve de solidarité en n’effectuant pas d'heures supplémentaires pendant la grève menée par les ouvriers. En juin 1971, la première grève des salariés éclate en Belgique.

Le secteur des services ne tardera pas à leur emboîter le pas, à l’instar du secteur bancaire, en grève générale les 12 et 19 juin 1972. Loin d’être passée inaperçue, elle a été suivie en masse dans les grandes villes et les agglomérations. En Wallonie, des revendications anticapitalistes ont même été adoptées.

Travailleurs immigrés

La lutte des classes est émancipatrice. Cette caractéristique était plus marquée dans les entreprises qui employaient de nombreux travailleurs issus de l'immigration. Neutralisant les mécanismes de division, des comités de grève ont fixé des revendications salariales égalitaires : toutes les catégories salariales devaient progresser de la même manière. Par exemple, lors des grèves de 1970 à l’usine Michelin à Sint Pieters-Leeuw et à Citroën-Forest, pas moins de 70 % des travailleurs grévistes étaient d’origine étrangère, issus de 27 nationalités différentes.

Grâce à leur initiative et à leur militantisme, les travailleurs immigrés, souvent non syndiqués, ont été reconnus et soutenus par des collègues «autochtones» souvent mieux payés et syndiqués. Ils ont conquis leur place dans les premiers rangs du mouvement ouvrier. Ceci n'a pas seulement renforcé leur propre position vis-à-vis des patrons : ils ont également brisé les préjugés racistes, renforçant et homogénéisant l'ensemble du mouvement ouvrier. Cette dynamique a également joué un rôle dans les grèves du Limbourg de 1970 et 1973.

Comités de grève

Presque toutes les grèves de l’époque sont « spontanées », au sens où elles n’ont pas été déclenchées et contrôlées par la direction syndicale. Comme souvent, les syndicats étaient alors trop englués dans le dialogue social. En 1968, les conventions collectives de travail étaient fixées légalement. Ensuite, des «accords de programme» ont été conclus avec les patrons des entreprises, rendant possibles des accords à long terme ; une clause de paix sociale devait, en retour, garantir la tranquillité dans l’entreprise. Ainsi, quand les arrêts de travail ont éclaté au départ de la base, les directions syndicales se sont opposées aux grèves. Afin de palier la bureaucratisation grandissante des syndicats, les travailleurs à la base ont mis sur pied des comités de grève, qui sont apparus sous différents noms durant cette période. Des assemblées générales des travailleurs organisaient alors la lutte et formulaient des revendications de manière démocratique. Ces revendications allaient au-delà des augmentations salariales habituelles : elles dénonçaient l'exercice dictatorial du pouvoir par les patrons, et soutenaient la réduction du rythme de travail, l’exercice du contrôle ouvrier sur la vitesse de la chaîne et sur le recrutement des nouveaux travailleurs, etc. Ces comités n’étaient pas antisyndicaux mais ils s’opposaient à  la bureaucratie syndicale : ils regroupaient les militants syndicaux les plus combatifs, au-delà des lignes de démarcation chrétiennes et socialistes. Et leur fonction allait bien au-delà de ce qui vient d’être évoqué. Pour reprendre les mots de Trotsky, écrits avec 30 ans d’avance : « […] la principale signification des comités est de devenir des états-majors de combat pour les couches ouvrières que le syndicat n'est, en général, pas capable d'atteindre. C'est d'ailleurs précisément de ces couches les plus exploitées que sortiront les détachements les plus dévoués à la révolution. » (1)

La vague de grèves

Quelques chiffres éloquents illustrent l’ampleur du mouvement en Belgique. Selon l'historien Rik Hemmerijckx : "De 1970 à 1973, on enregistre pas moins de 698 grèves. Les années 1970-71 peuvent être décrites comme particulièrement « chaudes » , le nombre de journées de travail perdues étant égal à celui des neuf années précédentes. »  Il est clair que la direction des syndicats n'a rien fait pour relier ces mouvements de grève les uns aux autres et pour proposer un programme commun. En conséquence, «la vague de grève s'est terminée vers 1974, avec l’apparition des premiers signes d'une crise économique.» (2)

Plusieurs tentatives d'organisation de comités de grève sur une base régionale ont essayé de compenser cette déficience syndicale. En vain. La plus grande pierre d'achoppement était de savoir quelle attitude adopter vis-à-vis des syndicats, qui finalement organisaient encore la masse des travailleurs. Contre les influences gauchistes, une approche systématique était nécessaire pour ramener les syndicats sous le contrôle de la base et pour impliquer des couches plus larges de la classe ouvrière. En outre, il fallait également donner un prolongement politique à ces luttes. A ce niveau là aussi, un grand vide régnait : le Parti Socialiste était au gouvernement et ses dirigeants refusaient de soutenir les grèves. Les groupes d'extrême gauche étaient trop petits et pas implantés dans les organisations de masse. Ceci a fermé toute possibilité d’attirer les masses ouvrières et de les organiser politiquement dans la lutte pour une nouvelle direction et pour un programme de changement de système.

Ce Mai 68 tardif en Belgique, reste une source d’inspiration et d’enseignements.  Quand les « vieux » bastions ouvriers s’allient à la « jeune » classe ouvrière, cela crée une dynamique qui n'est pas facile à arrêter et qui fait trembler le capitalisme belge. Cette vague de grève montre qui a vraiment le pouvoir dans le pays : la classe ouvrière, sans laquelle rien ne fonctionne. Organisons-nous, formons-nous maintenant pour donner à ces mouvements futurs  une direction et un programme pour une transformation socialiste de la société.

1) Trotsky, Le programme de transition (1938): https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/trans/tran.htm

 2) Rik Hemmerijckx, “In de geest van Mei 68.”: https://www.journalbelgianhistory.be/nl/system/files/article_pdf/chtp18_007_Hemmerijckx.pdf

 


Postscriptum

Cette période va continuer d’influencer la lutte des classes : les membres des comités de grève de l’époque s’engageront plus tard dans les syndicats et dans d’autres combats. Le contrôle ouvrier sera mis en pratique dans d’autres luttes, comme sur le chantier naval de Boel Tamise sous la direction de Jan Cap et Karel Heirbaut. Ils y exerçaient le contrôle du recrutement, de la planification du travail et des accords syndicaux. D'autres personnalités sont apparues, comme le professeur d'histoire Jef Sleeckx lors de la grève de la Vieille Montagne à Balen (1971). Cette grève, non reconnue par les dirigeants syndicaux, va pourtant marquer l’histoire du mouvement ouvrier. A son initiative, un comité de grève voit le jour, il obtient la suspension des dettes des grévistes ; les femmes s’impliquent dans la lutte. La grève fut victorieuse. Une très grande solidarité avec les grévistes s’est manifestée, comme, par exemple, parmi les artistes. Les banderoles étaient ainsi peintes par Jef Geys qui déclarera plus tard : «  C’est la seule fois de ma vie où je me suis senti utile en tant qu'artiste. » Cette grève va également inspirer une pièce de théâtre et un film réalisé en 2011 : Groenten uit Balen (littéralement, Légumes de Balen).