Le mouvement #blacklivesmatter montre clairement que, malgré la lutte qui a eu lieu dans le passé pour les droits civiques, les inégalités et le racisme sont toujours florissants en Amérique. De nombreux jeunes cherchent des réponses et une façon de pouvoir changer la société. En tant que marxistes, nous nous trouvons en première ligne des luttes contre toutes les formes de discrimination. Nous pensons que pour réussir, ces luttes doivent se mener en parallèle avec celles de la classe ouvrière unifiée, contre le capitalisme et pour le socialisme. A l’occasion des cinquante ans du mouvement, nous nous proposons d’analyser ici les réussites et les échecs d’une de ses expériences les plus inspirantes.

BPwithriflePlus de cinquante ans se sont écoulés depuis l’assassinat de Malcolm X le 21 février 1965. Trois ans après le meurtre de Malcolm, Martin Luther King Jr tombait lui aussi sous les balles d’un assassin, le 4 avril 1968. La véritable trajectoire politique de ces deux grands leaders a été masquée par ceux qui ont caricaturé et entaché leur héritage.

Les aspirations révolutionnaires de leurs dernières années ont été enterrées sous une montagne de calomnies et d’hypocrites hymnes à leur grandeur. Comme Lénine l’expliquait dans L’Etat et la révolution, en référence à la récupération réformiste des idées de Marx :

            « Il arrive aujourd'hui à la doctrine de Marx ce qui est arrivé plus d'une fois dans l'histoire aux doctrines des penseurs révolutionnaires et des chefs des classes opprimées en lutte pour leur affranchissement. Du vivant des grands révolutionnaires, les classes d'oppresseurs les récompensent par d'incessantes persécutions; elles accueillent leur doctrine par la fureur la plus sauvage, par la haine la plus farouche, par les campagnes les plus forcenées de mensonges et de calomnies. Après leur mort, on essaie d'en faire des icônes inoffensives, de les canoniser pour ainsi dire, d'entourer leur nom d'une certaine auréole afin de "consoler" les classes opprimées et de les mystifier; ce faisant, on vide leur doctrine révolutionnaire de son contenu, on l'avilit et on en émousse le tranchant révolutionnaire. »

Entre les meurtres sanglants de Malcom et Martin, en octobre 1966, fut fondé le Black Panther Party pour l’auto-défense. Les années entourant cette date étaient particulièrement agitées : le boom économique d’après guerre atteignait un pic et commençait à décroître ; la désindustrialisation hantait le pays ; les mouvements de protestation contre la guerre au Vietnam faisaient rage ; et les assassinats politiques se succédaient, le tout dans un contexte de polarisation sociale croissante.  Dans les centres-villes négligés et violents, les Noirs américains se sont jetés dans le tourbillon de la lutte, grâce à leur compréhension perçante du racisme institutionnel du système, résistants à toutes les tentations de soumettre et de piétiner la dignité de ceux qui étaient le plus ouvertement exploités et opprimés.

Pour en savoir plus : On the Program of the Black Panther Party: Which Way Forward for Black Workers and Youth? - Part one and part two

La lutte prit de nombreuses formes : des sit-in pacifistes à la confrontation directe ; des manifestations de masse aux embuscades avec la police ; des occupations menées par les étudiants au meurtre d’officiers incompétents et réactionnaires par des soldats au Vietnam ;  des programmes de petits-déjeuners et d’alphabétisation au lobbying et aux campagnes politiques. Toutes les couches de la population noire rentraient en action. Délégués syndicaux, étudiants, vétérans de guerre, mères au foyer, congrégations baptistes, musulmans noirs… tous rejoignirent le combat, jusqu’aux gangs de rue.

Des revendications avec un très net contenu de classe[1] furent formulées, dont « un travail pour tous ! » et  « Pour le plein emploi ! ». Une tornade d’idées – et une confusion non négligeable – toucha et chamboula les esprits : stalinisme, maoïsme, guévarisme, nationalisme noir, anti-impérialisme, tiers-mondisme, estudiantisme, ouvriérisme, New-Age-isme et une foule d’autres ismes. L’effervescence révolutionnaire s’exprimait aussi à travers une vibrante explosion d’art et de culture sous toutes leurs formes, de la musique à la dance, en passant par le théâtre, la poésie, le cinéma et l’art de rue.

Mais ce colossal déversement d’énergie n’a pas réussi à transformer profondément la société. Le capitalisme a finalement retrouvé un nouveau souffle. En conséquence, la pourriture du racisme demeure un suppurant ulcère qui paralyse le corps de la classe ouvrière jusqu’à aujourd’hui. Sans une nécessaire direction et organisation révolutionnaires, sans les idées, les méthodes, les perspectives et la clarté politique du marxisme, cette énergie frénétique a fini par se dissiper. Le capitalisme s’est stabilisé et a pu continuer librement sa course débauchée aux profits.

L’hémorragie des années 60 a coulé en 70 et 80, accompagnant le long déclin de la classe ouvrière américaine et de nombreux mouvements sociaux qui avaient profondément secoué la classe dirigeante dans ces périodes d’orages et de tensions. Les travailleurs Noirs firent partie de ceux les plus durement touchés par la fin du boom d’après-guerre et par le démantèlement de larges pans de l’industrie.

Pour ceux qui souhaitent apprendre de cette période, rien n’est peut-être plus enrichissant que l’analyse de la montée et de la chute du Black Panther Party (BPP). Né d’une poignée d’activistes d’Oakland, en Californie, il acquit une importance nationale et internationale, électrisant des millions de personnes dans le monde entier. Les forces et les faiblesses du programme du BPP[2] ont déjà été analysées ailleurs. Dans cet article, nous nous concentrerons sur la montée fulgurante du parti et son effondrement soudain, ainsi que sur les leçons que nous pouvons en tirer.

Quelles étaient les conditions sociales, économiques et politiques qui ont mené à la montée des Black Panthers et à leur déclin rapide ? Pourquoi le mouvement des travailleurs et la gauche n’ont-ils pas comblé le vide ? Pourquoi les efforts des Black Panthers n’ont-ils pas été suffisants pour éradiquer le capitalisme et l’impérialisme de la planète ? Quelles tactiques et quelles méthodes peuvent nous permettre d’atteindre le socialisme ?

En tant que marxistes révolutionnaires engagés pour la lutte pour le socialisme, notre tâche n’est pas de dissimuler ni de glorifier cette expérience historique de notre classe. Nous devons plutôt chercher à distinguer la dynamique dialectique sous-tendant chaque phénomène, identifier ce qui est essentiel et ne l’est pas, comprendre les moteurs internes, et arriver ainsi à une compréhension plus profonde, plus équilibrée et nuancée. C’est dans cet esprit que nous analyserons la vie et la mort du Black Panther Party et de ses dirigeants.

Le mouvement pour les droits civiques

La montée, le développement et la trajectoire du Black Panther Party ne peuvent pas être analysés hors du contexte historique[3] et des conditions dans lesquelles il a émergé. A la fin des années 1960 et au début de la décennie 1970, on assistait à une large radicalisation de la jeunesse. L’opposition à la guerre du Vietnam atteignait alors son apogée, avec des marches sur Washington et des occupations de campus. A l’international, la révolution se préparait en France, en Tchécoslovaquie et au Pakistan, et un mouvement étudiant de masse, massacré, se produisit à Mexico.

La révolution coloniale faisait rage en Afrique et en Asie, et les guerres de guérilla déchiraient l’Amérique Latine. De massives organisations stalinistes et maoïstes propagèrent une désorientation politique à l’échelle mondiale. Les Etudiants pour une Société Démocratique (SDS) se firent le réceptacle de la rage des campus. La Nouvelle Gauche n’a fait qu’ajouter à la confusion du tourbillon d’idées qui peuplaient déjà l’esprit des jeunes. La polarisation aux Etats-Unis était ponctuée d’attaques violentes de la police sur les manifestants et de ce qui a été appelé des « émeutes raciales » dans les cités à travers le pays.

Malgré cette crise, le BPP fut formé à la marge d’un plus large mouvement pour les droits civiques, à une époque où d’énormes réserves d’énergie avaient déjà été dépensées par la classe ouvrière noire. Le combat pour une égalité démocratique élémentaire était une véritable mobilisation de masse, courant sur plusieurs décennies. Il puisait ses racines dans les batailles des vétérans de retour de la première guerre mondiale, et dans la « Fraternité des porteurs de wagons-lits » (Brotherhood of sleeping car porters), la première organisation de travailleurs dirigée par des Noirs qui fut acceptée dans la Fédération Américaine du Travail (AFL). Depuis 1920, les dirigeants du BSCP, C.L. Dellums et A. Philip Randolph, furent des pionniers dans la lutte contre les inégalités raciales et la ségrégation qui étaient de mise dans le Sud.

De nombreux mouvements et organisations furent formés et mis à l’épreuve au début du XXè siècle. Les dirigeants et intellectuels tels que Booker T. Washington, Marcus Garvey et W.E.B. DuBois proposaient une palette de solutions, de la respectueuse soumission au statu quo, avec une pointe de débrouillardise et d’auto-développement, au séparatisme racial radical et au mouvement « Retour à l’Afrique », en passant par le pan-africanisme, l’intégrationnisme militant, et même le socialisme. En 1930, les grandes batailles marquant la montée en puissance du Congrès des Organisations Industrielles (CIO) secouèrent le Sud, et l’industrie textile en particulier. Le bouillonnant mécontentement augmenta après la seconde guerre mondiale, lorsqu’une nouvelle vague de vétérans revint au pays, exigeant de ne plus être considérés comme des « citoyens de seconde classe » et réclamant des emplois pour tous.

La seconde « grande migration » des Noirs du Sud vers les centres industriels du Nord, du Midwest et de l’Ouest avait commencé pendant la guerre. Des millions de personnes quittèrent le Sud de Jim Crow à la recherche d’une vie meilleure pour elles et leurs enfants ; elles ne trouvèrent que semblables hostilités et discriminations dans leur nouveau foyer. De l’appel à la garde nationale pour garantir l’accès des noirs aux écoles publiques en Arkansas, au boycott des bus de Montgomery, en passant par les canons à eau de Birmingham, ce qui avait commencé comme un mouvement localisé dans le Sud profond s’étendit finalement à tout le pays. Après de nombreux sacrifices, des martyres, des essais et erreurs, une poignée d’importants (bien qu’encore limités) droits démocratiques fut instaurée par la classe dirigeante et Jim Crow aboli, du moins sur le papier. Un grand nombre de ceux qui avaient pris part à ces batailles monumentales retournèrent à la « vie normale » et la rivière en crue de la lutte des classes commença à revenir dans son lit.

Des organisations comme le Comité de Coordination des Etudiants Non-violents (SNCC) avaient vu le jour au cours du mouvement pour les droits civiques. Principalement composé des jeunes de l’organisation de Martin Luther King (la Southern Christian Leadership Conference, SCLC), le SNCC joua un rôle clef en organisant les « marches pour la liberté » et les campagnes d’inscription électorale dans certaines des zones du Sud les plus à droite et les plus en retard. Des centaines des jeunes Noirs et Blancs, extérieurs à la région, et dont beaucoup étaient affiliés au Congrès de l’égalité raciale (CORE), risquèrent leur vie pour participer à ces campagnes. Certains furent même tués en défiant des règlements locaux racistes, refusant de se soumettre à la terreur meurtrière du Ku Klux Klan, représentée dans le film Mississippi Burning. Le SNCC participa également de manière déterminante à l’organisation de la « Marche pour l’emploi et la justice » de Martin Luther King Jr en 1963.

Black Power (NDT : le pouvoir des Noirs)

Néanmoins, nombre de ces jeunes activistes étaient de plus en plus exaspérés par l’approche pacifiste de dirigeants comme Martin Luther King Jr, par les partenaires libéraux du mouvement et par le Parti Démocrate. A leur façon, ils en venaient à comprendre que les exploiteurs et les exploités ne peuvent pas coexister, que rendre le capitalisme un peu moins lourd par quelques réformes n’est pas suffisant. Certains d’entre eux formèrent le Lowndes County Freedom Organization (LCFO, organisation de libération du comté de Lowndes) ; ses militants armés lancèrent une troisième campagne électorale pour défier les Démocrates et les Républicains, et réussirent à rassembler 2 500 électeurs noirs dans le comté de l’Alabama le plus dominé par le Ku Klux Klan. Même si le volet électoral échoua, leur approche militante trouva écho chez les jeunes militants Noirs du reste du pays. Ils avaient choisi comme symbole une panthère noire.

Impatients, frustrés de l’absence de résultats immédiats, cherchant un raccourci, le SNCC effectua un changement majeur de stratégie en 1966, sous la direction de Stokely Carmichael. En déclarant que la voie était le « black power » (ce qui signifie pouvoir politique et autonomie de, pour et par les Noirs seulement), le SNCC décida d’expulser ses membres blancs. La résistance instinctive de la base du SNCC contre cette division se retrouva dans les votes finaux : 19 pour, 18 contre, 24 abstentions. Mais le mal était fait.

Pendant des décennies, les Noirs Américains avaient combattu pour une intégration plus large dans la société américaine, pour des droits égaux, pour l’égalité des chances. Désormais, le nationalisme et séparatisme noirs étaient réinjectés dans une couche des jeunes militants. Depuis l’Alabama, ce concept s’étendit à tout le pays. Une grande partie des Blancs expulsés du SNCC retournèrent sur leur campus et formèrent le noyau de mouvement contre la guerre au Vietnam. Mais la lutte commune pour un changement de société était profondément affaiblie.

La fondation du Black Panther Party

L’impatience et l’aventurisme d’une partie des jeunes activistes exprimaient le désespoir croissant des franges avancées, conscientes que le mouvement de masse des décennies précédentes refluait sans avoir atteint ses buts. Parmi les étudiants militants blancs, le terrorisme individuel de Weather Underground (formé à partir des SDS) en était une expression.

Certaines avancées vers l’égalité raciale avaient certes eu lieu, mais les emplois, l’éducation, les soins, les transports, le logement et les autres infrastructures étaient loin d’être universellement accessibles ; les jeunes Noirs Américains faisaient partie de ceux qui avaient le moins de chances d’y avoir accès. Le combat pour une réelle égalité était donc loin d’être fini. Mais la gauche était faible, fragmentée et idéologiquement confuse. Les dirigeants ouvriers de droite s’étaient engagés dans une collaboration amicale avec les patrons. Par conséquent, le vide politique chez les pauvres (le plus souvent des quartiers noirs du centre-ville) fut finalement comblé par des groupes comme le Black Panther Party.

Inspirés par l’appel de Malcom X de résister « par tous les moyens nécessaires », Huey Newton et Bobby Seale, qui avaient étudié ensemble au Merritt College à Oakland en Californie, fondèrent le Black Panther Party for Self-Defense le 15 octobre 1966. Le choix du nom et du symbole était un hommage au travail du LCFO en Alabama. Ils reprirent le concept du « black power » au-delà de visées électoralistes et crurent que « par tous les moyens nécessaires » incluait de prendre les armes pour défendre la vie des Noirs brutalisés par la police. Pour eux, il ne devait plus y avoir de « business as usual ». Le BPP n’allait laisser personne l’empêcher de s’exprimer.

Fusils et lunettes de soleil

Le programme du parti, son image, ses militants, entrèrent en résonance avec une frange de la jeunesse Noire ; leur expansion fut rapide. L’extrait suivant d’un procès d’un ancien membre du BPP donne une bonne idée de ce qui attirait les gens lorsque le BPP est apparu :

« Juge : Pourquoi avez-vous rejoint le parti ?

Ancien membre du BPP : Je pensais que le BPP faisait quelque chose qui devait être fait. Ils s’opposaient au racisme, et comme le racisme était un problème aux Etats-Unis, j’ai trouvé que le parti servait une cause nécessaire.

Juge : Pourquoi avoir choisi le BPP parmi les organisations qui existaient à cette époque ?

Ancien membre du BPP : Et bien, les organisations que je connaissais existaient déjà depuis un certain temps, et les problèmes n’étaient pas résolus. Le BPP était neuf, et je pensais qu’une nouvelle approche pourrait résoudre les choses.

Juge : Le BPP avait-il une approche dont vous avez estimé, à cette époque, qu’elle pourrait éventuellement être plus avantageuse ou bénéfique ?

Ancien membre du BPP : Oui, ils prenaient acte du fait que nous étions légitimes et avions le droit à l’auto-défense face à la violence. »

Au départ, leur focus était l’organisation de patrouilles de citoyens armés à Oakland pour dénoncer, prévenir et, si nécessaire, s’opposer à la brutalité de l’ « armée d’occupation de la police ». Le 25 avril 1967, ils publièrent le premier numéro de The Black Panther (la panthère noire). Le 2 mai de la même année, ils poussèrent les choses plus loin : dans une campagne publicitaire planifiée avec soin, ils envoyèrent 26 membres armés, avec vestes de cuir, béret et lunettes de soleil à la capitale de l’Etat de Californie, Sacramento, pour protester contre une loi qui aurait restreint le port public d’armes à feu.

Ils firent irruption dans la chambre de l’assemblée législative, débordant la police, et déclarèrent avec aplomb  qu’ils avaient besoin de leurs armes pour se défendre contre les racistes. Presque immédiatement, ces images « choquantes » des Panthers inondaient les journaux et les télévisions du monde entier. Les médias relatèrent : « Une file de jeunes nègres en colère, mine macabre et silencieux, portant des fusils chargés, a débarqué dans la capitale d’Etat, ici, à Sacramento ».

Le fondateur du BPP, Huey Newton, avait grandi dans les rudes rues d’Oakland. Il était très intelligent, politique, charmeur, il rayonnait d’une présence plus grande que nature. Mais il avait également un côté sombre et avait eu recours tout au long de sa vie à la violence physique pour résoudre ses problèmes. Des bagarres avec les gamins du quartier aux longs et violents combats de gangs ou contre la police, jusqu’à des accusations de meurtre, la violence poursuivit le « ministre de la défense » du BPP toute sa vie.

En octobre 1967 il fut arrêté et accusé du meurtre d’un officier de police d’Oakland. En réponse, un membre fondateur et éditeur des Black Panthers, Eldridge Cleaver, lança la première campagne « libérez Huey », qui absorbera une grande partie de l’énergie de l’organisation au cours des années suivantes. Lors de la diffusion de la campagne, ils créèrent de nouvelles branches  à travers le pays et nouèrent des alliances avec d’autres organisations radicales comme les Bérets Marron, le Mouvement des Indiens Américains, les Jeunes Frères  Portoricains et les Young Lords.

Après la libération de Newton, il n’y eu plus d’altercations avec la police. Il devint une célébrité, fêtée à grands renforts de vins et de dîners par les « libéraux en limousine ». De gros dons de la part de gens connus de New York et d’Hollywood affluèrent et devinrent une source majeure de financement des activités du parti. Leonard Bernstein, Marlon Brando, Jane Fonda, Donald Sutherland, Harry Belafonte, Angie Dickinson et d’autres célébrités sympathisantes, qui pensaient que l‘establishment devait être changé d’une certaine manière, apportèrent leur soutien. En 1970, Jane Fonda décrivit le BPP comme « notre avant-garde révolutionnaire ; nous devons les soutenir avec de l’amour, de l’argent, de la propagande et du risque ».

En février 1968, Stokely Carmichael, ancien président du SNCC, rejoignit le BPP et fut nommé « premier ministre ». En conséquence, une large frange du parti se vit pousser vers le nationalisme noir ; d’autres ne se retrouvèrent pas dans ce nouveau ton et quittèrent ensemble le parti. Sous l’influence de Carmichael, le parti reprit des slogans tels que : « pouvoir blanc aux Blancs ! Pouvoir brun aux Bruns ! Pouvoir jaune aux Jaunes ! Pouvoir noir aux Noirs ! ». Alors que ceci peut sembler de prime abord éminemment « œcuménique » et « démocratique », c’était une grave descente vers la ségrégation et allait contre le sentiment d’intégration de la majorité de la classe ouvrière noire. En tant que minorité, les Noirs américains ne seront jamais capables de combattre la classe capitaliste seuls.

L’unité de la classe ouvrière est sa force la plus importante, et doit défendue et nourrie avec ardeur. Diviser volontairement selon des lignes raciales, ethniques, religieuses, de genre ou quelles qu’elles soient, joue le jeu du « diviser pour mieux régner » de la classe dirigeante. Si la division était bonne pour les exploités et les opprimés, pourquoi les empires Romain et Anglais (pour ne citer qu’eux) ont-ils poursuivit avec tant de zèle cette politique, leur permettant de dominer et d’écraser pendant des siècles des dizaines de millions de personnes ?

« Servir le peuple » et les gangs

Au début 1968, le parti vendit des exemplaires du Petit livre rouge de Mao aux étudiants des universités, pour financer l’achat d’armes. Peu après, ils firent du livre une lecture obligatoire et adoptèrent le modèle maoïste d’activité politique qui consiste à « servir le peuple ». En 1969,  les programmes de services sociaux étaient au cœur de l’activité de nombreux membres du BPP, dont les « petits-déjeuners gratuits pour les enfants », des distributions de chaussures et de vêtements, et des centres communautaires de soins.

Au premier regard, faire du but du parti de « servir le peuple » semble très radical et nourrir des enfants affamés est sans aucun doute un objectif louable. Cependant, fournir des services sociaux  n’entre pas dans le rôle premier d’un parti révolutionnaire, qui n’est pas un organisme de bienfaisance comblant les manques créés par l’Etat bourgeois. Néanmoins, un parti révolutionnaire peut seulement essayer d’organiser les masses s’il a suffisamment de cadres bien formés.

Quand un problème frappe la classe ouvrière, comme un tremblement de terre ou une longue grève causant la famine chez les familles des grévistes, les révolutionnaires peuvent bien évidemment organiser de l’aide pour leur classe, mais ce n’est qu’un complément à la principale priorité qui est de construire le facteur subjectif. Si nous concentrons notre activité politique sur des œuvres de bienfaisance, la liste des fléaux nés du capitalisme ne fera que s’allonger, et nous n’arriverons jamais à construire une organisation capable de mener la classe ouvrière à une transformation de la société, pour que la bienfaisance soit à jamais inutile. Même si l’importance de l’éducation est reconnue, du moins en paroles, en pratique on assiste souvent à un activisme de bas niveau, constant, et à une forte rotation chez les membres.

La leçon clef du parti bolchevique est que quelques slogans, de la bonne volonté et du travail ne suffisent pas pour arriver à la révolution socialiste. La tâche essentielle d’un parti révolutionnaire est de bâtir une organisation de cadres ayant ses racines dans chaque lieu de travail, école, quartier, capable de mener la classe ouvrière au pouvoir économique et politique, permettant ainsi à l’humanité de profiter collectivement de la richesse de la société pour améliorer les conditions de vie de tous, à travers des changements structuraux fondamentaux. Sa fonction unique et indispensable est de forger une organisation des couches les plus avancées de la classe ouvrière et, à travers elles, de lier ces idées à des couches plus larges de la classe ouvrière, le seul et unique moteur de la révolution.

Il n’y a pas de raccourci vers les masses. Le parti doit d’abord passer par le douloureux et long processus d’assemblage d’un premier noyau de cadres formés théoriquement. « Servir le peuple » n’est qu’une tentative de substitution des petites forces d’un parti à l’expression consciente et organisée de la classe ouvrière elle-même. Ainsi, la confusion politique déjà présente dans le programme fondateur s’aggrava, et l’accent porté par les Black Panthers à de telles actions n’aboutit pas à l’émergence d’un noyau en acier trempé de cadres marxistes.

Répression d’Etat

Depuis le début, le FBI et la police locale avaient les Panthers à l’œil. Après leur marche sur Sacramento et l’arrestation d’Huey Newton, accusé d’avoir tiré sur un policier, ils devinrent rapidement l’ennemi public numéro 1.

La violence politique dans le pays atteignait un paroxysme. Après l’assassinat de Martin Luther King Jr en avril 1968, des émeutes éclatèrent à Washington D.C, Baltimore, Louisville, Kansas City, Chicago, Detroit, Wilmington, Delaware. Quelques jours plus tard, Bobby Hutton, 17 ans, trésorier et première recrue du BPP, était abattu par la police d’Oakland après une fusillade de 90 minutes. Il fut visé 10 fois, alors qu’il courait, désarmé, hors de sa maison, mise en feu par la police pour l’enfumer. On suppose que fusillade commença après qu’Hutton, Eldridge Cleaver et 6 autres ont tendu une embuscade à la police pour « libérer Huey ». En juin de la même année, Bobby Kennedy fut assassiné. La violence se déversa ensuite sur la Convention Nationale du parti Démocrate à Chicago.

Au milieu de ce chaos incontrôlable, J Edgar Hoover, directeur du FBI et féroce anti-communiste, sauta sur l’opportunité pour réprimer les jeunes activistes noirs qui brandissaient des armes et inspiraient la révolte dans les quartiers pauvres de chaque grande ville d’Amérique. Il débrida toute la puissance de l’Etat contre le BPP sous la forme du programme COINTELPRO, créé en 1956, dont le but était de « renforcer le factionnalisme, de perturber et d’entraîner la désertion » au sein du Parti Communiste des Etats-Unis. La même approche serait utilisée pour les Panthers, avec encore plus de perfidie et de brutalité.

Après les élections présidentielles de 1968, qui virent la victoire de Richard Nixon, Monsieur « ordre et loi », le FBI fit parvenir à ses bureaux locaux une note appelant à « des mesures de contre-intelligence imaginatives et frappant fort, pour paralyser le Black Panther Party ». Dans une autre note, les agents étaient incités à « élaborer des techniques particulières de contre-intelligence pour perturber [leurs] infâmes activités ». Les « infâmes activités » en question étaient le programme « petits-déjeuners » du BPP, dont le FBI craignait qu’il ne « lave le cerveau » des enfants avec de la propagande communiste. La politique officielle de répression systématique avait commencé pour de bon.

Le but de l’Etat était de terroriser les Black Panthers et d’étouffer les aspirations de la jeunesse et des travailleurs noirs à une meilleure existence. En septembre 1968, l’infâme J. Edgar Hoover déclara « Le Black Panther Party est, sans hésitation, la plus grande menace pour la sécurité interne du pays », ce qui équivalait à l’ouverture de la chasse au BPP. Il envoya un message aux unités de police pour leur indiquer qu’elles n’avaient pas à se soucier de l’emballage légal et des « procédures standards », et que les agents de police qui aideraient à abattre le BPP verraient leurs perspectives de carrière s’améliorer très fortement.

Le meurtre de Fred Hampton

Fred Hampton fut un des « leaders naturels » les plus inspirants issus des Black Panthers. Jeune et doux, il était également un orateur passionné et puissant, instinctif, avec une véritable compréhension des autres. A seulement 21 ans, il était président de la section de l’Illinois et vice-président national  du BPP.

Dans une tentative bien intentionnée mais malavisée de vouloir dompter l’énergie des jeunes en graves difficultés, la section de Chicago du BPP noua une alliance avec le gang des Blackstone Rangers. Après une fusillade sur la rive sud de Chicago, la police annonça une rafle sur les gangs, BPP inclus. Le parti fut infiltré en faisant chanter de petits criminels selon la ligne « rejoins le BPP et donne nous des informations, et nous verrons comment réduire les charges contre toi et les peines que tu encours ». Fred Hampton fut tué par la police le 4 décembre 1969 ; le chef de la sécurité de la section de Chicago des Black Panthers était un informateur du FBI.

Dans cette funeste nuit de décembre, 14 officiers de police (9 Blancs et 5 Noirs) firent une descente dans l’appartement d’Hampton à 4h du matin. Mark Clark, 17 ans, montait la garde assis dans le salon, et fut le premier à être tué. Hampton fut tué dans son sommeil et sa femme enceinte de 8 mois fut également visée, mais elle survécut. Trébuchant hors de la chambre, elle affirme que des coups supplémentaires furent tirés alors qu’Hampton gisait déjà dans une mare de sang ; elle entendit une voix déclarer : « Maintenant, il est bien mort ».

La police et les autorités mentirent jusqu’aux dents pour justifier et couvrir cette ignoble exécution. Ils déclarèrent tout d’abord que les Panthers avaient commencé la fusillade. En réalité, des 90 balles tirées, une seule le fut par Mark Clark, qui pressa certainement involontairement la détente alors que son corps était traversé par les balles. Bien que les survivants de l’appartement se rendirent sans violence, ils furent arrêtés et accusés de « tentative de meurtre sur la police et agression grave ». Les charges furent finalement abandonnées, et un jugement « à l’amiable » eu lieu, qui vit les plaignants gagner 1,8 million de dollars pour violation des droits de l’homme, bien qu’aucun officier de police ne fut condamné à de la prison.

Des cris « Je suis Fred Hampton ! » jaillirent spontanément de la foule en deuil présente aux funérailles. Hampton a été jugé, condamné et exécuté par l’Etat, coupable seulement d’inciter les autres à combattre avec fierté et dignité pour un meilleur futur.

Hampton était une figure incroyablement inspirante, passionnée et charismatique. De nombreuses citations du BPP à son âge d’or viennent de lui. Par exemple : « Force est de constater plusieurs choses. Les masses sont pauvres, les masses appartiennent à ce que vous appelez les classes inférieures, et quand je parle des masses, je parle des masses blanches, noires, brunes et jaunes. Force est de constater, aussi, que certaines personnes pensent pouvoir répondre au feu par le feu ; nous disons qu’on élimine mieux le feu avec de l’eau. Nous disons qu’on ne combat pas le racisme par le racisme. Nous allons battre le racisme par la solidarité. Nous disons qu’on ne combat pas le capitalisme avec l’absence de capitalisme noir ; on combat le capitalisme par le socialisme. »

Cependant, comme le reste des leaders du BPP, il avait une approche théorique très éclectique, qui consistait en un mélange inspirant mais contradictoire de nationalisme noir, d’anticapitalisme, et de socialisme.

A première vue, ces attaques rallièrent plus de soutiens au BPP. Mais vu la confusion croissante et le chaos régnant au sein de l’organisation, elle était facile à infiltrer par le FBI ou la police, qui jouaient une guerre psychologique pour injecter division, jalousie, mécontentement et confusion idéologique, et monter ainsi les militants les uns contre les autres. Ajouté à cela l’assassinat sélectif des leaders clefs et des arrestations ciblées, le parti était constamment affaibli. La répression d’Etat ne fit qu’accélérer des processus déjà présents au sein du parti, libérant des dynamiques qui seraient bientôt hors de contrôle et conduiraient à son effondrement irréversible.

Apogée et déclin

L’absence d’une politique nationale cohérente mena à la montée de l’aventurisme et d’initiatives indépendantes par les nombreuses sections locales, sans véritable lien. La violence entre les membres du parti devint chose commune. En janvier 1969, des échanges de tirs entre des membres du BPP sur le campus de l’UCLA firent deux morts, à propos d’une dispute pour la direction d’un programme temporaire d’études noires. Suivirent des années d’arrestations, de jugements, de tentatives de meurtre, de peines de prison, de fusillades, d’embuscades avec la police et d’assassinats. Eldridge Cleaver, qui était vraisemblablement un violeur en série, recherché pour tentative d’assassinat de policiers, partit en exil avec sa femme Kathleen pour faire profil bas pendant un moment. Au printemps 1970, le BPP d’Oakland se retrouva dans une autre embuscade avec la police, à renfort d’armes à feu et  de bombes à fragmentation. Deux officiers furent blessés.

Néanmoins, le parti continua de croître. A la fin 1969, il comptait 5000 membres, 45 branches, et son journal était distribué à 100 000 exemplaires. En septembre 1970, l’influence du BPP était à son zénith, quand 7 000 personnes assistèrent à la session plénière de la « convention constitutionnelle des révolutionnaires » (Revolutionary People’s Constitutional Convention) à Philadelphie. L’idée était d’organiser une convention constitutionnelle générale en novembre de la même année, pour rassembler divers mouvements sous un même programme : le mouvement pour la libération des Noirs, celui contre la guerre, pour l’indépendance portoricaine, pour les droits des femmes, pour les droits des gays, des mouvements de travailleurs, d’étudiants, et d’autres. Des milliers de personnes se rendirent à Washington DC, et ne purent que constater que les autorités avaient fait pression sur l’université d’Howard et d’autres lieux pour ne pas accueillir les réunions prévues.

Une série désordonnée de plus petits meetings eu lieu dans des églises et d’autres endroits, mais la convention prévue s’écroula. Huey Newton annonça l’intention du BPP d’appeler à un référendum des Nations Unies pour permettre aux Noirs de choisir le type de relation qu’ils souhaitaient entretenir avec le gouvernement des Etats-Unis. Il promit également une convention générale pour finaliser une nouvelle constitution pour le mouvement ; elle n’eut jamais lieu. Avec des bureaux dans 68 villes, un tirage du The Black Panther à 250 000 exemplaires et des milliers de membres plus ou moins fermement affiliés, le parti culmina. Peu de temps après, ses contradictions internes, la répression d’Etat et l’évolution des conditions objectives l’entraînèrent dans un déclin rapide et définitif.

Harcèlement du FBI et scission

Le FBI commença à envoyer de fausses lettres à différents dirigeants du BPP pour pousser les relations déjà tendues entre eux à un point de rupture. Le parti finit par éclater en mars 1971 au cours d’un débat public houleux entre Huey Newton et Eldridge Cleaver (revenu de son exil d’Algérie juste pour le show), retransmis en direct à la télévision. Cleaver virait à l’ultragauche, prônant la folie de la guérilla urbaine, alors que Newton glissait vers le réformisme, plaidant pour le dépôt des armes et un changement de système, par l’intérieur. Cleaver fut expulsé du comité central et du parti. Il forma son propre groupe paramilitaire, l’Armée de Libération Noire.

Suite à cette démoralisante déroute et à quelques concessions mineures de la classe dirigeante sur certaines revendications du mouvement, dont le début du ralentissement de la guerre au Vietnam, le soutien du public pour le BPP commença à dégringoler. Le groupe était de plus en plus isolé. Des luttes internes à la direction du parti amenèrent à des nouvelles expulsions et décimèrent les rangs des adhérents. Des centaines de membres se retirèrent et prirent parti dans la querelle des egos qui suivit. Le parti finança de plus en plus ses activités par la vente de drogues, l’extorsion de petits commerces d’Oakland, et le vol de night clubs.

Ce déclin se poursuivit pendant les années 70. En 1972, la plupart des activités des Black Panthers étaient centrées sur l’antenne nationale et une école à Oakland. La section du sud de la Californie était fermée et ses membres se déplacèrent à Oakland. Les restes souterrains de la branche de Los Angeles, originaires du gang Slauson, retournèrent à leur activité première.

En 1973, le parti commença à se tourner vers la politique électoraliste comme une façon de sortir de l’impasse. Bobby Seale se présenta aux élections communales d’Oakland ; il perdit, après avoir reçu un impressionnant soutien de 40% des votants. Le chaos et les confrontations constantes menèrent Huey Newton dans une spirale destructrice d’addiction à la cocaïne et à l’héroïne. Au début 1974, il lança une importante purge, expulsant Bobby et John Seale, David et June Hiliard, Robert Bay, et nombreux autres leaders du parti. Des douzaines de Panthers loyaux envers Seale quittèrent ensemble le mouvement.

En août 1974, Newton fut soupçonné du meurtre de Kathleen Smith, une jeune prostituée, et s’enfuit pour Cuba. Elaine Brown reprit la direction du parti en son absence et l’enfonça encore plus profondément dans la vase. En 1977, le BPP supporta le candidat démocrate à la mairie d’Oakland, Lionel Wilson, qui devint le premier maire noir d’Oakland. Le soutien du BPP avait été monnayé en échange de l’aide de Wilson pour l’abandon des charges  contre un membre du parti, Flores Forbes, leader de l’aile locale paramilitaire du BPP, connu sous le nom de Buddha Samurai Cadre.

En 1975, Eldridge Cleaver passa un accord avec l’Etat et presque toutes les charges contre lui furent abandonnées. Il revint de ses années à l’étranger comme un moine, avant de se convertir au christianisme et de devenir accro à la cocaïne. En 1997, un an avant sa mort, il arrivait à la conclusion suivante (un cri bien éloigné de ses années passées à l’ultra gauche radicale) : « Je pense qu’il est possible au système capitaliste d’arriver au plein-emploi, mais nous avons un problème spirituel et moral en Amérique. Notre problème n’est ni économique ni politique ; il est que nous ne prenons pas suffisamment soin les uns des autres ».

En 1980, le BPP ne comptait plus que 27 membres. En 1982, la dernière école soutenue par les Panthers fut fermée, après la découverte de détournements de fonds par Newton, pour payer ses drogues. Bien que ceci marque une fin formelle, le parti était en réalité déjà mort une décennie plus tôt. Le 22 août 1989 à Oakland, Huey Newton reçu trois balles dans la tête tirées par Tyrone Robinson, un membre du gang de la Black Guerrilla Family. Certains disent qu’il ne s’agissait que d’un deal qui a mal tourné ; d’autres prétendent que la tête d’Huey était mise à prix, vengeance d’années d’intimidations et de profit.

D’autres anciens du BPP furent pourchassés et tués par la police ; certains s’exilèrent. Eldrige Cleaver finit ses jours comme Mormon républicain. D’autres, comme Marion Barry et Bobby Rush, entrèrent au parti démocrate et firent carrière. Telle fut la fin gémissante  de ce qui avait été un phare d’espoir pour des millions à travers le monde, la « plus grande menace » pour les Etats-Unis d’Amérique. Comment les choses peuvent-elles avoir si mal tourné ? Quelles leçons peuvent en tirer les marxistes d’aujourd’hui ?

La lutte des classes et la classe ouvrière

La tragédie du Black Panthers Party est, en grande partie, fonction des conditions objectives dans lesquelles il a émergé, à une époque où le mouvement des travailleurs noirs déclinait déjà. Après la crise de 1950 et du débat 1960, une majorité des travailleurs noirs qui avaient participé au mouvement des droits civiques essayait simplement d’avoir un emploi et de profiter du boom économique d’après guerre, autant que faire se peut. Bien que très visible, audible et militant, le BPP ne représentait qu’une infime partie de la population, de jeunes Noirs des quartiers de centre-ville. Ils peuvent certes avoir choqué et perturbé le statu quo, mais ils n’étaient pas en position d’arrêter la production, d’occuper des usines, ou d’organiser des manifestations de masse – les méthodes habituelles des luttes de masse de la classe ouvrière.

A cela s’ajoutait l’idéologie éclectique et inconsistance du parti. Sans un ADN politique clair et sain, même les organisations et les individus les plus dévoués ne peuvent pas espérer devenir une force qui puisse renverser la puissance des capitalistes et leur Etat.

Dans certaines limites, des parallèles pourraient tirer entre le BPP et l’Armée Républicaine Irlandaise (IRA), l’Organisation de Libération de la Palestine, le groupe nationaliste basque ETA,  et d’autres organisations ou mouvements. En bref, malgré son succès initial, le BPP était trop petit, trop confus idéologiquement, trop mal structuré, et, par-dessus tout, trop déconnecté de la classe ouvrière dans son ensemble. Il incarnait la rage diffuse de ceux qui voyaient l’opportunité historique pour un changement fondamental leur filer entre les doigts, mais qui ne savaient pas comment poursuivre.

Ceci s’est souvent produit dans l’histoire des travailleurs. Après de grands efforts, des défaites, ou le déraillement du mouvement vers le réformisme, la classe se replie sur elle-même, ce qui peut s’exprimer dans toutes sortes de nihilisme, pessimisme, superstition, et manque de confiance dans les travailleurs et les perspectives révolutionnaires.

Il s’agissait en effet d’un combat d’arrière-garde, d’efforts héroïques d’un petit groupe qui voulait forcer le mouvement à aller contre les choses, finissant par l’implosion entre un aventurisme de guérilla urbaine d’ultra gauche et une collaboration réformiste de classe. A la fin, les dirigeants furent eux-mêmes dépassés et le parti se retrouva isolé et vulnérable aux manœuvres de l’Etat, à la répression, et à la corruption de ses membres.

Les marxistes ont une vision globale de l’histoire et comprennent que la lutte des classes traverse invariablement des périodes d’insurrection comme d’affaiblissement. Si un leadership éclairé et sûr de lui est important dans les périodes d’avancée de la lutte des classes, il l’est encore plus dans les moments de retrait. La tâche des révolutionnaires est alors d’éduquer et d’entraîner les forces en présence, de les préserver et de les faire croître peu à peu, pas de forcer les événements.

Quand le rocher de l’histoire se trouve au bord du précipice, même une petite force, appliquée au bon endroit et dans la bonne direction, peut le faire basculer. Mais une petite organisation ne peut pas retenir le rocher une fois qu’il a gagné de la vitesse et repart dans l’autre direction. On dit que des généraux qui ne savent que diriger des marches en avant et des attaques ne servent pas à grand-chose. De bons généraux doivent également savoir comment battre en retraite en rangs, pour qu’une défaite temporaire ne se transforme pas en déroute ravageuse. Malheureusement, à cause de leur manque de connaissance des idées véritablement marxistes, les dirigeants du BPP n’étaient pas outillés pour de telles circonstances

La désindustrialisation à grande échelle ne s’installa vraiment nationalement que durant et après la crise économique de la moitié des années 70. Mais à la fin des années 1960, déjà, de nombreuses villes entraient dans cette phase et les travailleurs noirs étaient souvent les premiers à être licenciés. Après 1964, le mouvement ouvrier vécut une période de déclin prolongé, qui s’accéléra dans les années 1980. Alors que le mouvement pour les droits civiques s’était tassé après avoir obtenu quelques avancées basiques, il y avait toujours de fortes flambées de la lutte des classes, que le BPP aurait pu orienter de manière plus concertée.

Quelques exemples d’importantes luttes ouvrières sur cette période (source : Wikipédia) :

-          1966 : grève des infirmières de San Francisco dirigée par l’association des infirmières de Californie

-          1967 : grève des machinistes du rail

-          1968 : grève du réseau d’assainissement de Memphis

-          1968 : grève sauvage chez Chrysler

-          1969 : grève à l’hôpital de Charleston, Caroline du Sud

-          1970 : grève des services postaux, première grève nationale des employés du public

-          1970 : grève à General Motors

-          1971 : grève des dockers

-          1972 : grève du secteur automobile, Lordstown Ohio

-          1972 : grève des enseignants de Philadelphia

-          1974 : grève des bus à Washington

-          1974 : grève des enseignants de Baltimore, avec les employés municipaux et la police

Avec une vraie direction, ces batailles majoritairement défensives auraient pu être unifiées, généralisées, et transformées dans une offensive industrielle et une lutte politique pour un parti massif des travailleurs et pour le socialisme. Au cours de cette période, suite à des révoltes urbaines comme celle de Détroit, des groupes tels que la Ligue des Travailleurs Noirs Révolutionnaires furent formés dans l’industrie automobile. Si ce genre d’initiatives s’était étendu au reste de l’économie et avait été lié avec la classe ouvrière dans son ensemble, le développement ultérieur des mouvements de travailleurs aurait été radicalement différent. Enfin, une organisation de cadres forte aurait pu être construite et préparée aux batailles futures.

Les efforts du BPP pour unir les différents mouvements qui émergeaient à cette époque témoignent d’un instinct sain et correct, mais la priorité première des révolutionnaires doit toujours être de faire le lien avec la classe ouvrière et les syndicats, même si ces derniers sont dominés par des collabos anti-communistes, racistes, de droite. Notre devoir est de sortir les travailleurs de l’influence de tels leaders. Ce n’est jamais une tâche facile, particulièrement dans une période de déclin du mouvement, mais il n’y a pas de raccourcis.

Nous devons expliquer patiemment que les travailleurs ne peuvent en aucune circonstance faire confiance ou dépendre des partis politiques des patrons. Pour combattre efficacement les patrons et leurs partis, nous avons besoin d’une organisation pour notre propre classe, indépendante, sous le contrôle direct et démocratique de ses membres.

Héritage et leçons

Sans le moindre doute, le BPP nous donne de nombreux exemples d’héroïsme et de sacrifices. Mais pour rester objectifs, il faut également reconnaître qu’il montre aussi ce qu’il ne faut pas faire en construisant un parti révolutionnaire. Sans des structures internes démocratiques et claires, les dirigeants ont un poids disproportionné dans la direction et la politique de l’organisation. On peut également souligner l’existence d’un culte de la personnalité autour de certains dirigeants, notamment Huey Newton. Les humeurs changeantes, les caprices, et les aspects réactionnaires de leur personnalité se transformaient en politiques officielles ou officieuses du parti, ébranlant la confiance des membres ou des sympathisants potentiels.

Ceci amène à une importante question : comment un parti révolutionnaire doit-il être organisé ? Comment assurer la cohésion politique et la démocratie interne ? Doit-il y avoir une hiérarchie verticale (top down), fondée sur des cliques, et sans fédération nationale ? Ou bien est-ce que le modèle bolchévique du centralisme démocratique est plus efficace, avec une discipline fondée sur la conviction politique, une liberté totale de discussion pour amener tous les points de vue avant qu’une décision soit prise par un vote à la majorité simple, suivie par l’unité d’action, et combiné avec une structure centralisée, unifiée nationalement ? Les leaders doivent-ils être élus et révocables, ou nommés par la tête ? Comment régler les différents au sein du parti ? A travers un débat et des structures démocratiques ou par le jeu des cliques, des expulsions et des assassinats ?

Sans congrès et conférences où débattre régulièrement des résolutions et amendements qui affectent la politique et les perspectives de l’organisation, le BPP était voué à la paralysie par des cliques et des rivalités interpersonnelles, aggravées par l’infiltration policière. Par exemple, on assista à un changement très fort de politique après la nomination de Stokely Carmichael en tant que « Premier ministre » du parti, détournant de nombreux membres et imposant depuis le sommet une idéologie très différente de celle du parti, ce qui aboutit à un hybride de concepts totalement dysfonctionnel.

Se pose également la question du traitement des femmes dans l’organisation. Des preuves anecdotiques sembleraient prouver que la misogynie était très forte au sein du parti, non seulement autorisée mais également monnaie courante chez les dirigeants. Apparemment, l’approbation du parti était nécessaire pour les divorces, les tromperies étaient avalisées, ce qui ne pouvait qu’accroître les tensions interpersonnelles, et, parfois, les couples étaient volontairement séparés. Chaque homme ou leader du parti ne se comportait pas ainsi ; mais comment une organisation révolutionnaire pourrait-elle forger l’unité de classe entre tous les travailleurs –de toute race, ethnie, genre…-  quand elle n’apporte pas de réponse ferme à ce genre de comportement, en dépit de tous les beaux mots sur le respect pour les « courageuses femmes Noires » ?

Au lieu d’être financé par l’argent des travailleurs et des jeunes, avec une structure reflétant leur soutien réel dans la société, la croissance exponentielle de l’adhésion et des dons de célébrités fortunées déforma totalement l’organisation, menant à un manque de sens des proportions et des priorités. Quand ces sources de financement s’asséchèrent, les dirigeants du BPP se tournèrent vers le crime pour se maintenir artificiellement à flots.

Si un effort était fait pour assurer l’éducation politique des membres du parti, il était confus et manquait de consistance. Malheureusement, on présentait aux membres une gamme ahurissante d’idées contradictoires : du nationalisme et séparatisme noirs au socialisme internationaliste ; du stalinisme au maoïsme, avec au moins quelques éléments de trotskysme. Les idées étaient considérées secondaires, car, plutôt que de vouloir comprendre la relation dialectique entre idées et action, Fred Hampton indiquait : « Nous devons agir plutôt que d’écrire, car les gens apprennent par l’exemple et la participation ».

Ce n’est pas un hasard si les marxistes insistent sur le fait que des erreurs théoriques mènent inévitablement à des erreurs pratiques. Au lieu d’éduquer leurs membres par une analyse scientifique de la nature du capitalisme et des moyens de victoire des travailleurs pour le remplacer par leur propre état démocratique, le BPP fonça bille en tête et s’écrasa finalement contre la paroi.

Quand les marxistes font référence à l’importance des « masses armées », ce sont les masses qui importent, pas les armes. La première étape est de gagner les masses, patiemment. Dans une situation révolutionnaire qui agite les profondeurs de la société, les armes peuvent être prises, et les gens qui savent s’en servir peuvent être gagnés politiquement à la cause de la majorité. Pour les marxistes, l’armement est surtout une mesure défensive, qui vise justement à éviter la violence. Il s’agit de se préparer au pire, mais dans l’esprit de ne pas s’en servir. Les bolchéviques combattirent bec et ongles contre le terrorisme individuel, dont les embuscades et les meurtres contre des officiers de police, qui sont contre-productifs et ne mènent qu’à un renforcement de l’Etat et à l’isolement des révolutionnaires.

Malheureusement, le BPP adopta des slogans incendiaires vides comme « le seul bon flic est un flic mort », qui ne pouvaient que les éloigner de la population, qui, même si elle n’aime pas particulièrement la police, se voit en temps normal respectueuse de la loi et préoccupée par la criminalité. En même temps, le BPP revendiquait le « contrôle communautaire de la police », une demande utopique et confuse, qui revenait à demander à un lion d’ôter lui-même ses dents et ses griffes.

Le véritable pouvoir des travailleurs, pour paralyser et remplacer le vieil appareil d’Etat, vient de leur nombre, de leur unité, et de leur capacité à bloquer la production. Sans transport, communication, nourriture et autres premières nécessités, l’Etat ne peut pas réprimer les masses indéfiniment. Une grève politique illimitée de 10 millions de travailleurs est infiniment plus difficile à préparer qu’une embuscade contre la police par douze individus ; elle est aussi infiniment plus efficace pour changer fondamentalement la société.

Dans notre article sur le programme du BPP[4], nous avons analysé de plus larges aspects des forces et faiblesses du parti, que nous ne répèterons pas ici. Il suffit de dire qu’une analyse sobre, marxiste, des expériences historiques ne consiste pas à isoler çà et là quelques citations ou de se concentrer sur tel ou tel individu. Nous voulons dresser un tableau nuancé, ayant pour but de comprendre comment les travailleurs peuvent mettre fin au capitalisme et construire le socialisme dans les temps à venir.

L’expérience des 160 dernières années montre que la classe ouvrière ne peut pas s’improviser un parti révolutionnaire au dernier moment. C’est un processus long et difficile que de sélectionner, tester, et développer des cadres, un programme, des méthodes, des traditions. Nous faisons face au besoin de construire un tel parti maintenant, alors que cette urgence ne sera ressentie que plus tard ; quand elle apparaîtra, il sera certainement trop tard. Pour cette raison, les marxistes doivent consentir aux sacrifices nécessaires dès maintenant, pour être prêts pour le futur.

Lutter pour le socialisme !

Il n’y a pas de solution dans les limites du système capitaliste gouverné par le profit. Les demandes qui ont émergé il y a quelques décennies pour le plein emploi et l’égalité ne sont pas devenues réalité. L’émergence des #blacklivesmatter, Occupy, Wisconsin, de la lutte pour les 15 dollars –sans parler de la vague révolutionnaire qui déferle sur le monde- indique clairement que nous sommes entrés dans une nouvelle période tumultueuse de résurgence de la lutte des classes. A Ferguson, Baltimore, McKinney, et ailleurs, l’appel à l’unité maximale, instinctivement recherchée par la jeunesse, revient sur le devant de la scène.

La crise profonde et organique du système, qui ne peut plus garantir le rêve américain pour la majorité, prépare de colossales explosions de la lutte des classes. Les luttes convergent d’une façon jamais vue dans l’histoire du pays ou de la planète. Les derniers mouvements ne sont pas limités à telle ou telle frange de la population qui se battrait pour améliorer sa propre position à l’intérieur du capitalisme. Le cloisonnement du passé a été balayé par un changement dans les conditions objectives, qui pousse les gens à l’unité. Des millions de jeunes en particulier ne resteront pas tranquillement dociles alors que leurs amis, famille, collègues, camarades, amants se feront brutaliser, priver de leurs droits, ou traiter comme des humains de seconde classe, qu’ils soient hommes, femmes, LGBT, noirs, blancs, latino, arabes, sikh… ou n’importe quelle division secondaire ou tertiaire des travailleurs. Et ce n’est qu’un début.

Nous sommes donc entièrement d’accord : les exploités et les oppressés doivent combattre « par tous les moyens nécessaires » pour changer la société. Mais l’expérience montre que des idées marxistes claires couplées aux moyens de la classe ouvrière massive, socialiste, font partie de ce qui est « nécessaire ». En première ligne, épaule contre épaule avec leurs frères et sœurs de classe de toutes races et ethnies, on trouvera les jeunes et les travailleurs noirs.

Le meilleur hommage que l’on puisse rendre à Malcom X, Martin Luther King Jr et Fred Hampton est d’enterrer le système qui les a tués. Pour y arriver, il nous faut prendre à cœur l’exhortation de Bobby Seale en 1968 : « Nous combattons le racisme par la solidarité. Nous ne combattons pas le capitalisme exploiteur par le nationalisme noir mais par le socialisme. Nous ne combattons pas l’impérialisme par plus d’impérialisme mais par l’internationalisme prolétaire. »

Selon les mots de Malcolm X : « Je crois qu’il y aura un clash entre les oppresseurs et les oppressés. Je crois qu’il y aura un clash entre ceux qui recherchent la liberté, la justice, l’égalité pour tous, et ceux qui veulent continuer l’exploitation. Je crois que ces clashs se produiront, mais je ne pense pas qu’ils seront fondés sur la couleur de peau. »

A cause de la faiblesse historique de la gauche et de la collaboration de classe des dirigeants syndicaux actuels, ceci sera un processus long et difficile. Nous avons donc le temps de clarifier les idées et les perspectives, rassembler les cadres, et mettre en place les structures et l’appareil nécessaires… mais pas trop de temps non plus.

Nous vous invitons à rejoindre la Tendance Marxiste Internationale[5] et à lutter pour un monde meilleur !


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