L'avènement du bolchévisme - troisième partie

Dans la troisième partie de L'avènement du bolchévisme, Trotsky aborde la formation du gouvernement soviétique, les difficultés face à la tentative de contre-révolution, ainsi que la question de la dissolution de l'Assemblée constituante, en janvier 1918.

522573836Chapitre 23 – Constitution du Conseil des Commissaires du Peuple

À Petrograd, la victoire était complète. Le pouvoir appartenait tout entier au Comité militaire révolutionnaire. Nous rendîmes nos premiers décrets sur l’abolition de la peine de mort, sur les réélections des Comités des armées, etc. Mais voilà que nous nous trouvâmes dans l’impossibilité de communiquer avec la province. Les employés supérieurs des chemins de fer, des postes et des télégraphes étaient contre nous. Les Comités des armées, les conseils municipaux et les Zemstvos bombardaient continuellement l’Institut Smolny de menaçantes dépêches, où ils nous déclaraient franchement la guerre, en promettant, nous rebelles, de nous mettre à la raison à bref délai!

Nos télégrammes, décrets et déclarations n’atteignaient pas la province, car l’Agence télégraphique de Petrograd nous refusait ses services. Dans cette atmosphère d’isolement où se trouvait la capitale par rapport à tout le reste du pays, des bruits inquiétants et extraordinaires naissaient et se propageaient avec facilité.

Lorsque la presse bourgeoise et la presse modérée purent se convaincre que le Conseil détenait réellement le pouvoir, que le gouvernement précédent était arrêté, et que les ouvriers en armes étaient maîtres des rues de Petrograd, elles déclenchèrent contre nous une campagne d’une frénésie vraiment inouïe; il n’y avait pas de mensonge ni de calomnie que cette presse-là n’ait mobilisés contre le Comité militaire révolutionnaire, contre ses chefs et ses commissaires. Dans la journée du 26 octobre eut lieu la séance du Soviet de Petrograd à laquelle prirent part les délégués du Congrès panrusse, les membres de la Conférence de la garnison et un nombreux public d’adhérents. C’est là que, pour la première fois depuis près de quatre mois, Lénine et Zinoviev firent leur réapparition; ils furent accueillis par de bruyantes ovations. La joie de la victoire était cependant troublée par l’appréhension de l’accueil que le pays ferait à ce nouvel état de choses et par le souci où l’on était de savoir si les soviets conserveraient réellement la puissance gouvernementale.

Le soir eut lieu une séance du Congrès des soviets d'une importance capitale. Lénine présenta deux projets de décrets : l’un sur la paix et l’autre sur le partage des terres. Ces deux décrets furent adoptés à l’unanimité après une courte discussion. Dans cette même séance fut constituée une nouvelle autorité centrale – le Conseil des Commissaires du Peuple.

Le Comité central de notre parti tenta de réaliser l’union avec les socialistes-révolutionnaires de gauche. On leur offrit de prendre part à la constitution du gouvernement des soviets. Ils hésitaient et prétendaient que le gouvernement devait être formé de tous les partis soviétiques sur la base d'une coalition. Mais les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires de droite avaient rompu toutes relations avec le Congrès des soviets, car ils étaient partisans résolus d’une coalition avec les partis antisoviétiques.

Il ne nous restait plus qu’à laisser aux socialistes-révolutionnaires de gauche le soin de ramener leurs voisins de droite dans le camp de la révolution; mais, tant qu’ils s’occuperaient de cette cause sans espoir, nous nous tenions pour obligés de reporter sur notre parti, sans partage aucun, toute la responsabilité gouvernementale. La liste des Commissaires du Peuple était uniquement composée de bolchéviks. Il y avait là, décidément un certain danger politique : la transition était trop radicale — qu’on se rappelle seulement que les chefs de ce parti, la veille encore, étaient sous le coup d’une inculpation relevant du paragraphe 108 du Code criminel, c’est-à-dire la haute trahison. Mais il n’y avait pas d’autre choix possible.

Les autres partis soviétiques hésitaient et déclinaient toute responsabilité; ils préférèrent se tenir sur l’expectative. Finalement, nous ne doutâmes plus que notre parti fût seul capable de créer un gouvernement révolutionnaire.

Chapitre 24 – Les premiers jours du nouveau régime

Les décrets, homologués par le Congrès, relatifs à la défense nationale et à la paix, furent imprimés à des quantités considérables d’exemplaires, qui furent distribués dans tout le pays par les délégations venues des campagnes, ainsi que par les agitateurs que nous envoyions dans les provinces et dans les tranchées. En même temps, les ouvriers procédaient à l’organisation et à l’armement de la garde rouge. Celle-ci, conjointement avec la vieille garnison et avec les matelots, assumait la lourde tâche du service de surveillance.

Le Conseil des Commissaires du Peuple s’emparait successivement de tous les organes gouvernementaux, mais il se heurtait partout à la résistance passive des hauts et moyens fonctionnaires. Les anciens partis soviétiques faisaient tous leurs efforts pour trouver un appui dans ces milieux-là et pour organiser le sabotage du nouveau gouvernement. Nos ennemis étaient convaincus qu’il s’agissait au fond d’un simple épisode et que le lendemain, le surlendemain ou, au pis aller dans huit jours, le gouvernement des soviets serait renversé...

Cependant, l’Institut Smolny voyait arriver, pour la première fois, les consuls étrangers et les membres des ambassades, qui étaient poussés autant par la curiosité que par les affaires urgentes de leurs charges. Les journalistes accouraient avec leurs carnets de notes et appareils photographiques. Tous étaient pressés de voir le nouveau gouvernement, car tous étaient persuadés que, dans quelques jours, il serait déjà trop tard. En ville régnait un ordre parfait. Les matelots, soldats et gardes rouges se comportèrent dans ces premiers jours du nouveau régime avec une discipline irréprochable et ils furent d’excellents soutiens de ce rude régime de l’ordre révolutionnaire.

Chez nos ennemis naquit la crainte que cet « épisode » ne puisse à la fin durer trop longtemps; en même temps on préparait en toute hâte l’organisation de la première attaque contre le nouveau gouvernement. L’initiative de ce mouvement appartenait aux socialistes-révolutionnaires et aux menchéviks. Dans la période précédente, ils n’avaient ni voulu ni osé prendre en mains tout le pouvoir. Conformément à leur situation de parti politique provisoire, ils se contentaient, dans le cadre du gouvernement de coalition, de jouer le rôle d’auxiliaires, de critiques, d’initiateurs et de défenseurs de la bourgeoisie. À chaque élection, ils vomissaient consciencieusement leurs malédictions sur la tête de la grande bourgeoisie, mais c’était pour, aussitôt après, s’allier avec elle, non moins consciencieusement, au sein du gouvernement. Cette politique, au bout de six mois de période révolutionnaire, les conduisit finalement si loin qu’ils avaient perdu pour toujours la confiance des masses populaires et de l’armée; la révolution d’Octobre leur arrachait aussi maintenant, tout d’un coup, la disposition de l’appareil gouvernemental. Hier encore, ils se croyaient les maîtres de la situation; les chefs bolchéviques, persécutés par eux, étaient hors-la-loi et se cachaient, tout comme au temps du tsarisme. Et aujourd’hui les bolchéviks détenaient la puissance gouvernementale, tandis que les ministres d’hier — c’est-à-dire les modérés et leurs collaborateurs — étaient tenus à l’écart et avaient subitement perdu toute influence sur le cours ultérieur des événements. Les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks ne voulaient ni ne pouvaient croire que ce brusque bouleversement signifiât le commencement d’une ère nouvelle. Ils voulaient croire et se contraignaient à croire qu’il y avait là un accident, un malentendu, qui pourrait être dissipé par quelques discours énergiques et par des articles doctrinaires. Mais, à chaque heure qui s’écoulait, les obstacles qu’ils rencontraient devenaient toujours plus difficiles à surmonter. De là vient la haine aveugle et vraiment insensée qu’ils ont pour nous.

Les politiciens bourgeois, naturellement, ne se risquaient pas eux-mêmes dans la fournaise. Ils poussèrent devant eux les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks qui, à lutter contre nous, acquirent l’énergie qui leur avait manqué lorsqu’ils constituaient un parti semi-gouvernemental. Leurs journaux répandaient toujours des bruits et des calomnies extraordinaires. Des proclamations dues à leur initiative contenaient des invitations directes à renverser le nouveau gouvernement. Ils entretenaient une agitation parmi les fonctionnaires en vue d’organiser le sabotage, et parmi les élèves-officiers, en vue de préparer des actions militaires.

Le 27 et le 28 octobre, nous étions assaillis toujours par d’incessantes menaces télégraphiques provenant des Comités des armées, des conseils municipaux, des zemstvos, et des organisations de Vikjel[1] (l'institution dirigeante de la Fédération des cheminots). La Perspective Nevsky, la principale artère fréquentée par la bourgeoisie de la capitale, devenait toujours plus animée. La jeunesse bourgeoise sortait de son état d’engourdissement et déployait — excitée par la presse — sur la Perspective Nevsky, une agitation toujours plus grande contre le gouvernement des soviets.

Aidés par les bourgeois, les élèves-officiers désarmaient les gardes rouges isolés. Dans les rues écartées, on tirait tout bonnement des coups de fusil sur les gardes rouges et les matelots. Un groupe d’élèves-officiers s’empara du central téléphonique. Des tentatives furent également faites pour occuper le télégraphe et la poste. Enfin on nous informa que trois autos blindées étaient tombées entre les mains d’une organisation militaire ennemie.

Les éléments bourgeois relevaient manifestement la tête. Les journaux annonçaient que notre dernière heure était venue. Nous avions intercepté quelques ordres secrets, d’où il résultait qu’il avait été créé contre le Soviet de Petrograd une organisation de combat, dont l’âme était le soi-disant « Comité pour la défense de la Révolution », comité qui avait été constitué par le conseil municipal et par le Comité exécutif central tel qu’il était autrefois. Ici comme là dominaient les socialistes-révolutionnaires de droite et les menchéviks. Ce comité était soutenu par des élèves-officiers, des étudiants et beaucoup d’officiers contre-révolutionnaires qui, derrière le dos des modérés, cherchaient à porter aux soviets le coup mortel. b06b8e3ad9053c122b5a0886d029774b

Chapitre 25 – La révolte des élèves-officiers du 29 octobre

La contre-révolution avait comme points d’appui les écoles d’élèves-officiers et le  « château des ingénieurs », édifices où était concentrée une assez grande quantité d’armes et de munitions, et d’où partaient les attaques contre le gouvernement révolutionnaire.

Des troupes de gardes rouges et de matelots investirent les écoles d’élèves-officiers, y envoyèrent des parlementaires et demandèrent la remise des armes. Des coups de feu furent la réponse. Les assiégeants restaient là, ne sachant que faire; autour d’eux, la foule se rassemblait et, çà et là, des passants étaient atteints par quelque balle égarée partie des fenêtres. La lutte prenait un caractère d’incertitude et d’hésitation, qui menaçait d’ébranler le moral des troupes révolutionnaires.

Il fallait prendre les mesures les plus radicales. La mission de désarmer les élèves-officiers fut confiée au commandant de la forteresse Pierre-et-Paul, le lieutenant B. Il cerna les écoles, fit venir des autos blindées et de l’artillerie et adressa aux élèves-officiers l’ultimatum suivant : se rendre dans un délai de dix minutes. La réponse, ce fut de nouveaux coups de feu partis des fenêtres.

Les dix minutes écoulées, le lieutenant B fit ouvrir le feu de l’artillerie. Les premiers coups de feu ouvrirent une brèche dans les murs de l’école. Les élèves-officiers se rendirent, bien qu’un grand nombre d’entre eux cherchassent à se sauver par la fuite et qu’en fuyant ils tirassent encore. C’est ainsi que naquit la fureur dont toute guerre civile s’accompagne. À coup sûr, les matelots commirent des cruautés sur la personne de quelques élèves-officiers. La presse bourgeoise accusa ensuite les matelots et le gouvernement des soviets d’inhumanité et de bestialité.

Mais elle se gardait bien de dire que la révolution des 25 et 26 octobre s’était accomplie presque sans un coup de feu ni une victime, et que c'est le complot contre-révolutionnaire organisé par la bourgeoisie et qui, en précipitant la jeune génération dans le feu de la guerre civile contre les ouvriers, les soldats et les matelots, devait aboutir à des cruautés et des pertes inévitables.

Le 29 octobre provoqua dans l’esprit de la population de Petrograd un revirement brusque. Les événements avaient pris une tournure tragique. Et en même temps, nos ennemis avaient compris que la chose était beaucoup plus sérieuse qu’ils ne croyaient et que le Conseil ne songeait pas du tout à abandonner le pouvoir conquis par lui, sur la simple injonction des journaux capitalistes et des élèves-officiers.

L’épuration de Petrograd des foyers d’agitation contre-révolutionnaire se fit avec une grande intensité. Les élèves-officiers furent presque tous désarmés, et ceux qui avaient participé au complot furent arrêtés et conduits à la forteresse Pierre-et-Paul ou transportés à Cronstadt. Les journaux qui appelaient ouvertement au soulèvement contre le gouvernement des soviets furent interdits. Des mandats d’arrêt furent lancés contre quelques chefs des anciens partis soviétiques, dont les noms figuraient dans les instructions contre-révolutionnaires interceptées par nous. La résistance militaire de la capitale était définitivement brisée.

Puis, ce fut une lutte pénible et épuisante contre les grèves de fonctionnaires, de techniciens divers, d’employés, etc. Ces gens-là, qui, d’après la rétribution de leur travail, rentrent pour la plupart dans la catégorie des exploités, se rattachent, par leurs conditions de vie et par leur psychologie, à la société bourgeoise. Ils avaient été des serviteurs convaincus et fidèles de l’État, à l’époque où cet État était soumis au tsarisme. Et ils continuèrent de servir cet État lorsque le pouvoir fut passé entre les mains de la bourgeoisie impérialiste.

Dans la période suivante de la révolution, avec leurs connaissances et leurs capacités techniques, ils se rangèrent systématiquement du côté du gouvernement de coalition. Mais, lorsque les ouvriers, soldats et paysans eurent, en se soulevant, chassé du gouvernail de l’État les classes sociales qui les exploitaient, et lorsqu’ils tentèrent de prendre en main la direction des affaires publiques, les fonctionnaires et les employés montrèrent les dents et refusèrent tout service au nouveau gouvernement.

Plus on allait, et plus s’étendait ce sabotage des affaires publiques, dont les principaux organisateurs étaient les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks, et qui était entretenu par les ressources financières des banques et des ambassadeurs de l’Entente.

Chapitre 26 – Kérensky marche sur Petrograd

Plus le gouvernement des soviets se consolidait à Petrograd, et plus les éléments bourgeois reportaient leur espoir sur un appui militaire venu de l’extérieur. L’agence télégraphique de Petrograd, le télégraphe des chemins de fer et la station radiotélégraphique de Tsarskoïé-Sélo apportaient de tous côtés des nouvelles disant que des forces militaires considérables marchaient sur Petrograd pour y écraser les rebelles et y rétablir l’ordre.

Kérensky avait trouvé au front un refuge et les journaux bourgeois écrivaient qu’il conduisait contre les bolchéviks d’innombrables troupes tirées du front. Nous étions coupés d’avec l’ensemble du pays; le télégraphe nous refusait ses services. Mais les soldats qui, par douzaines et par centaines, venaient nous trouver au nom de leurs régiments, de leurs divisions et de leurs corps d’armée, nous répétaient sans cesse : « N’ayez pas peur du front; il est tout à fait pour vous. Donnez-nous un ordre et nous vous envoyons, s’il le faut aujourd’hui même, une division ou un corps d’armée, pour vous défendre. »

C’était dans l’armée comme partout ailleurs : les couches inférieures étaient pour nous, et les hautes sphères contre nous. Mais ces dernières avaient dans leurs mains tout l’appareil de la technique militaire.

Les diverses parties de l’armée, qui comptait des millions et des millions d’hommes, étaient isolées entre elles. De notre côté, nous étions coupés d’avec l’armée et d’avec tout le pays. Malgré cela, le message du gouvernement des soviets provenant de Petrograd, ainsi que ses décrets, se répandaient sans cesse dans tout le pays, et ils invitaient les soviets locaux à se soulever contre l’ancien gouvernement.

Les nouvelles disant que Kérensky à la tête de forces militaires marchait contre Petrograd s’accentuèrent bientôt, et, prirent un caractère plus précis. Nous apprîmes de Tsarskoïé-Sélo que des détachements de Cosaques venant de Louga étaient arrivés dans cette localité. À Petrograd fut répandue une proclamation signée de Kérensky et du général Krasnov et invitant la garnison à se rallier aux troupes du gouvernement, qui allaient entrer dans Petrograd incessamment. Le soulèvement des élèves-officiers du 29 octobre se trouvait en corrélation indéniable avec l’entreprise de Kérensky, mais il avait été découvert trop tôt grâce à notre action énergique.

L’ordre fut donné à la garnison de Tsarskoïé-Sélo d’inviter les contingents de Cosaques qui arrivaient à reconnaître le gouvernement des soviets et, en cas de refus de leur part, à les désarmer. Mais la garnison de Tsarskoïé-Sélo était complètement incapable de lutter. Elle n’avait ni artillerie ni chefs : les officiers étaient hostiles au gouvernement des soviets. Les Cosaques s’emparèrent de la station radiotélégraphique de Tsarskoïé-Sélo, la plus importante du pays, et allèrent de l’avant. Les garnisons de Péterhof, de Tsarskoïé-Sélo et de Gatchina ne montrèrent ni initiative ni résolution.

Après la victoire de Petrograd, remportée presque sans effusion de sang, les soldats se berçaient de l’illusion qu’il en serait toujours ainsi : on n’avait qu’à envoyer vers les Cosaques un agitateur, qui leur expliquerait le sens de la « Révolution des travailleurs », et ils déposeraient les armes! L’insurrection contre-révolutionnaire de Petrograd avait été réduite à néant, par des discours et par des fraternisations. C’est par l’agitation et l’occupation systématique des institutions gouvernementales que, sans aucun combat, le gouvernement de Kérensky avait été renversé. Les chefs des soviets de Tsarskoïé-Sélo, de Krasnoïé-Sélo et de Gatchina appliquaient maintenant encore les mêmes méthodes avec les Cosaques du général Krasnov. Mais ici ce fut un échec.

Bien que manquant de résolution et d’enthousiasme, les Cosaques avançaient toujours. Quelques colonnes s’approchèrent de Gatchina et de Krasnoïé Sélo, engagèrent la lutte avec les quelques troupes de ces garnisons, et, dans certains cas, les désarmèrent. Nous n’avions d’abord aucune idée de l’importance des effectifs de Kérensky. Les uns disaient que le général Krasnov avait avec lui 10 000 hommes; les autres prétendaient qu’il n’en avait que 1 000; enfin, les journaux qui nous étaient hostiles annonçaient en lettres majuscules que devant Tsarskoïé-Sélo, il y avait deux corps d’armée.

Dans la garnison de Petrograd régnait également une atmosphère d’incertitude : on venait à peine de remporter une victoire facile, et il fallait déjà marcher contre un nouvel ennemi dont on ignorait la force, pour hasarder un combat dont on ignorait l’issue. Dans les conférences de la garnison, on parlait surtout de la nécessité d’envoyer toujours et sans cesse de nouveaux agitateurs vers les Cosaques, et de lancer des proclamations : il semblait aux soldats radicalement impossible que les Cosaques se refusent à adopter le point de vue que la garnison de Petrograd, elle, avait adopté au moment de la lutte. Cependant l’avant-garde des Cosaques était déjà parvenue aux abords de Petrograd, et nous nous attendions à voir la lutte principale se dérouler dans les rues de la ville.

Les gardes rouges manifestèrent la plus grande énergie. Ils ne demandaient que des armes, du matériel et des chefs. L’appareil militaire dont nous disposions était dans un état extrêmement mauvais, et cela par suite de négligence en même temps que par suite de mauvaises intentions. Les officiers se retiraient, et beaucoup prenaient la fuite; les fusils étaient dans un endroit, les cartouches dans un autre. Pour l’artillerie, c’était pis encore. Canons, affûts, munitions, tout cela était dispersé, et il fallait d’abord, en tâtonnant, rassembler le tout. Les régiments n’avaient ni outillage de sapeurs ni téléphone de campagne. L’état-major révolutionnaire qui cherchait à tout réorganiser par voie d’instructions hiérarchiquement communiquées se heurta à des obstacles insurmontables, se présentant surtout, sous forme de sabotage de la part du personnel technique militaire.

Nous décidâmes alors de nous adresser directement à la classe ouvrière. Nous leur expliquâmes que les conquêtes de la révolution étaient dans un grand péril, et que d’elle seule, de son énergie, de son initiative et de son esprit de sacrifice, dépendaient maintenant le salut et la consolidation du régime caractérisé par le gouvernement des ouvriers et des paysans.

Cet appel fut presque aussitôt couronné par un succès pratique considérable. Des milliers d’ouvriers marchèrent au-devant de l’armée de Kérensky, et commencèrent à édifier des tranchées. Les ouvriers des fabriques de canons remirent eux-mêmes en état des pièces d’artillerie, allèrent chercher eux-mêmes dans les dépôts les munitions, réquisitionnèrent les chevaux, attelèrent les canons, les mirent en position, organisèrent l’intendance, se procurèrent de l’essence, des moteurs et des automobiles, réquisitionnèrent des vivres et fourrages, mirent sur pied le train sanitaire – bref, ils créèrent tout cet appareil de combat que nous nous étions si stérilement efforcés de créer par les seules « instructions » de l’état-major révolutionnaire.

Dès que, sur les positions de combat, apparurent des douzaines de canons, le moral de nos soldats devint aussitôt tout différent; sous la protection de l’artillerie, ils étaient prêts à affronter l’attaque des Cosaques. Aux premières lignes étaient les matelots et les gardes rouges. Un grand nombre d’officiers, qui ne partageaient pas nos idées politiques, mais qui étaient loyalement attachés à leurs régiments, accompagnèrent leurs soldats sur le champ de bataille et dirigèrent les actions contre les Cosaques de Krasnov.

Chapitre 27 – Échec de l’aventure de Kérensky

Cependant, le télégraphe annonçait dans tout le pays et à l’étranger que « l’aventure » bolchévique était liquidée, que Kérensky était entré dans Petrograd et que, d’une main de fer, il y avait rétabli l’ordre. En même temps, à Petrograd même, la presse bourgeoise – encouragée par l’approche des troupes de Kérensky – parlait de « complète démoralisation régnant au sein de la garnison de Petrograd, et de l’avance incessante des Cosaques, pourvus d’une puissante artillerie », et elle prédisait à l’Institut Smolny une fin prochaine. Mais, ce qui nous embarrassait le plus était, tel que mentionné déjà, le défaut d’organisation technique exercée, ainsi que le manque de personnalités capables de diriger les opérations militaires. Même ces officiers qui accompagnaient consciencieusement leurs soldats sur les positions refusaient tous le poste de commandant en chef.

Après de longues recherches, nous nous décidâmes pour la combinaison suivante. La conférence de la garnison choisit une commission de cinq membres, et c’est à cette commission que fut confié le contrôle suprême de toutes les opérations contre les troupes contre-révolutionnaires qui marchaient sur Petrograd. Cette commission s’adjoignit ensuite le colonel d’état-major Mouraviev qui, sous le régime Kérensky, faisait partie de l’opposition et qui, maintenant, de sa propre initiative, offrit ses services au gouvernement des soviets.

Par une nuit glacée, celle du 30 octobre, nous nous rendîmes en automobile avec Mouraviev sur les positions. Tout le long de la route passaient des convois de ravitaillement, de fourrage, de matériel de guerre et d’artillerie. Tout cela était conduit par les ouvriers de diverses usines. Plusieurs fois des postes de gardes rouges arrêtèrent notre automobile et vérifièrent le laissez-passer. Depuis les premiers jours de la révolution d’Octobre, toutes les automobiles de Petrograd avaient été réquisitionnées, et aucune voiture ne devait circuler dans les rues ou dans les environs de la ville sans une autorisation de l’Institut Smolny. La vigilance des gardes rouges était au-dessus de tout éloge. Ils restaient pendant des heures, debout, autour de petits feux de bois, le fusil à la main, et le spectacle de ces jeunes ouvriers en armes auprès de leurs petits feux de bois, au milieu de la neige, était la meilleure image symbolique de la révolution prolétarienne.

Sur les positions de combat, il y avait beaucoup de canons, et les munitions ne manquaient pas non plus. Le choc décisif eut lieu le jour même entre Krasnoïé-Sélo et Tsarskoïé-Sélo. Après un violent combat d’artillerie, les Cosaques qui, tant qu’ils n’avaient pas rencontré d’obstacles, avaient poussé de l’avant s’enfuirent précipitamment.

Ils avaient été constamment trompés par les récits qu’on leur faisait des cruautés et brutalités des bolchéviks qui, à ce qu’on leur disait, vouaient livrer la Russie au Kaiser allemand. On leur avait fait croire que presque toute la garnison de Petrograd les attendait impatiemment comme ses libérateurs. La première résistance sérieuse qu’ils trouvèrent devant eux mit leurs rangs dans un effroyable désordre et condamna à l’effondrement toute l’entreprise de Kérensky.

La retraite des Cosaques du général Krasnov nous permit de nous emparer de la radio-station de Tsarskoïé-Sélo. Nous lançâmes aussitôt un radiotélégramme annonçant notre victoire sur les troupes de Kérensky[2].

Nos amis de l’étranger nous apprirent plus tard que, conformément à des ordres supérieurs, la station allemande de télégraphie sans fil n’avait pas pris ce télégramme.

C’est ainsi que se manifesta la première réaction du gouvernement allemand à l’égard des événements d’Octobre, et cela dans la crainte que ces événements pussent provoquer dans l’Allemagne même une fermentation.

En Autriche-Hongrie on prit une partie de notre télégramme et, à notre connaissance, ce fut par là que toute l’Europe apprit que la malheureuse tentative faite par Kérensky pour ressaisir le pouvoir avait fini misérablement.

Un mouvement d’ébullition se manifesta parmi les Cosaques de Krasnov. Ils commencèrent à envoyer des patrouilles à Petrograd, et même des délégations officielles à l’Institut Smolny. Là, ils purent se convaincre que dans la capitale régnait un ordre parfait, et que cet ordre était soutenu par la garnison qui, comme un seul homme, avait pris fait et cause pour le gouvernement des soviets. La démoralisation des Cosaques s’accrut d’autant plus qu’ils se rendirent compte de toute la folie de leur entreprise, qui consistait à vouloir s’emparer de Petrograd avec un peu plus d’un millier de cavaliers; les renforts qui devaient leur venir du front manquèrent complètement...

Les troupes de Krasnov se retirèrent vers Gatchina; lorsque, le lendemain, nous arrivâmes dans cette localité, l’état-major de Krasnov était, à vrai dire, déjà prisonnier de ses propres troupes. Notre garnison de Gatchina occupait toutes les positions importantes. Les Cosaques, eux, bien que n’étant pas désarmés, étaient, par suite de leur moral, incapables de toute résistance nouvelle. Ils ne demandaient plus qu’une chose : qu’on les renvoie le plus tôt possible chez eux, dans le Don, ou, tout au moins, qu’on les laisse retourner au front.

Le palais de Gatchina offrait un curieux spectacle. À toutes les issues étaient des postes de garde renforcés. À la grande porte d’entrée, de l’artillerie et des autos blindées. Dans les salles du palais s’étaient établis des matelots, des soldats et des gardes rouges. Sur les tables faites d’une matière précieuse, il y avait des équipements militaires, des pipes, des boîtes de sardines vides. Dans l’un des appartements gisaient, épars, des matelas, des casquettes et des manteaux.

Le représentant du Comité militaire révolutionnaire qui nous accompagnait entra dans la salle de l’état-major, frappa fortement le sol avec la crosse de son fusil, s’appuya sur celui-ci et déclara : « Général Krasnov, le gouvernement des soviets vous met en état d’arrestation, vous et votre état-major. » Aux deux portes se postèrent aussi des gardes rouges en armes.

Kérensky n’était pas là. Il s’était encore enfui, comme il l’avait fait au palais d’Hiver. Dans la relation écrite qu’il fit le 1er novembre, le général Krasnow raconte comment eut lieu cette fuite. Nous reproduisons ici cet intéressant document sans en rien omettre :

« 1er novembre 1917, 7 heures du soir.

Vers trois heures de l’après-midi, le commandant en chef (Kérensky) m’a mandé auprès de lui. Il était très excité et très nerveux.

– Général, dit-il, vous m’avez trahi. Vos Cosaques déclarent qu’ils vont m’arrêter et me livrer aux matelots.

– Oui, répondis-je, il en est question, et je sais que vous ne trouverez nulle part de la sympathie.

– Mais les officiers disent-ils cela, eux aussi?

– Oui, les officiers sont particulièrement mécontents de vous.

– Que dois-je faire? Faut-il donc que je mette fin à mon existence?

– Si vous êtes un homme d’honneur, vous vous rendrez aussitôt à Petrograd avec le drapeau blanc, et vous irez trouver le Comité révolutionnaire avec lequel vous conférerez, comme chef du gouvernement.

– Oui, général, je vais le faire.

– Je vais vous donner une escorte, et je demanderai qu’un matelot vous accompagne.

– Non, pas de matelot. Savez-vous que Dybenko est ici?

– Je ne sais pas qui est Dybenko.

– C’est mon ennemi personnel.

– Eh bien! que voulez-vous faire! Quand vous jouez gros jeu, vous devez aussi solder la note.

– Oui, mais je veux partir pendant la nuit.

– À quoi bon? Ce serait, une fuite. Partez tranquillement, sans vous cacher, afin que chacun puisse voir que vous ne fuyez pas.

– Bien. Mais donnez-moi, au moins, une escorte sûre.

– Oui.

Je sortis, je fis venir le Cosaque Ruskov du 10e régiment des Cosaques du Don, et je lui ordonnai de désigner huit Cosaques pour escorter le commandant en chef.

Une demi-heure après, les Cosaques parurent, annonçant que Kérensky n’était plus là, qu’il avait pris la fuite. Je fis donner l’alarme, et ordonnai des recherches; je suppose qu’il n’a pas quitté Gatchina et qu’il s’y tient caché en quelque endroit.

Le général de brigade Krasnov, commandant le 3e corps. »

C’était la fin de cette aventure.

Cependant nos adversaires ne cédèrent pas, et ils refusèrent de reconnaître que la question du gouvernement était résolue. Ils continuèrent à mettre leur espoir dans les troupes du front. Toute une série de chefs des anciens partis soviétiques – Tchernov, Tseretelli, Avksentiev, Gotz et autres – se rendirent au front, tinrent des conférences avec les anciens comités des armées, se réunirent au quartier général de Dukhonine, persuadèrent celui-ci de résister et essayèrent même, selon ce que racontaient les journaux, de constituer au quartier général un nouveau ministère. Tout cela ne servit à rien.

Les anciens comités des armées avaient perdu toute importance, et il régnait au front une intense activité en vue de la convocation de conférences et de congrès, dont le sujet était de nouvelles élections pour toutes les organisations du front. Dans ces élections le Gouvernement des Soviets remporta partout la victoire.

Nos troupes quittèrent Gatchina en chemin de fer, se dirigeant vers Louga et Pskov. Là, elles rencontrèrent encore quelques convois de troupes de choc et de Cosaques, qui avaient été mandés par Kérensky ou envoyés là par quelques généraux. Il y eut même un combat avec l’un de ces détachements. Mais la plupart des soldats envoyés du front contre Petrograd déclarèrent, lors de leur première rencontre avec les représentants des troupes des Soviets, qu’ils avaient été trompés et qu’ils ne lèveraient pas un seul doigt contre le gouvernement des ouvriers et des soldats.

Chapitre 28 – Difficultés intérieures

Cependant la lutte des soviets pour le pouvoir se propageait dans tout le pays. À Moscou, cette lutte prit un caractère de difficulté et de violence extrêmes. Cela tient peut-être, pour une bonne part, à ce que les chefs du mouvement révolutionnaire n’avaient pas montré de prime abord toute la décision qu’il fallait dans une pareille attaque.

Dans la guerre civile, plus encore que dans toute autre guerre, la victoire ne peut être assurée que par une offensive résolue et continue. De l’hésitation, il n’en faut pas; des pourparlers, c’est dangereux; et se confiner quelque part dans l’inaction, c’est désastreux.

Il s’agit là, en effet, de masses populaires, qui n’ont jamais encore eu le pouvoir entre leurs mains, qui se sont toujours trouvées sous le joug d’une autre classe, et qui, par suite, manquent totalement de confiance politique. Toute hésitation dans les centres révolutionnaires engendre aussitôt le désarroi parmi les masses. C’est seulement si le parti révolutionnaire lui-même marche résolument et sûrement vers le but qu’il peut aider les masses ouvrières à surmonter leurs instincts de servitude hérités des siècles passés, et qu’il peut mener les masses ouvrières à la victoire. Et c’est seulement par une offensive résolue qu’on peut remporter la victoire avec un minimum de forces et de sacrifices.

Mais toute la difficulté est, précisément, de suivre une tactique sûre et résolue. Le manque de confiance des masses dans leurs propres forces et leur inexpérience des choses du gouvernement se répercutent aussi chez les chefs qui, eux, subissent encore la pression extrêmement forte de l’opinion publique bourgeoise.

La seule pensée d’une dictature éventuelle des masses ouvrières remplissait la grande bourgeoisie de haine et de colère. Elle exprimait ses sentiments à l’aide des innombrables organes qui sont à sa disposition. Les intellectuels qui, malgré tout le radicalisme de leur langage et la teinte socialiste de leur philosophie, portent au tréfonds de leur être l’adoration servile de la puissance bourgeoise et de son « art de gouverner », suivaient fidèlement la grande bourgeoisie. Tous ces intellectuels « socialisants » tournaient les yeux vers la droite et considéraient la stabilisation du gouvernement des soviets comme le « début de la fin ».

Derrière les représentants des « professions libérales » venaient les fonctionnaires et le personnel des administrations techniques, tous ces éléments qui, intellectuellement et matériellement, se nourrissent des miettes tombées de la table de la bourgeoisie.

L’opposition de ces éléments avait le plus souvent un caractère passif, surtout après l’échec de la révolte des élèves-officiers; mais cette opposition pouvait paraître d’autant plus insurmontable. En tout et pour tout ils nous refusaient leur collaboration. Ou bien les fonctionnaires abandonnaient leurs ministères, ou bien ils restaient à leur poste, mais n’y faisaient aucun travail. Ils ne transmettaient à leurs successeurs ni les divers services ni les comptes financiers. Au central téléphonique, nous n’obtenions plus la communication. Au télégraphe, on mutilait nos télégrammes ou on les arrêtait. Nous ne pouvions trouver ni traducteurs, ni sténographes, ni même de simples copistes.

Tout, cela devait naturellement créer cette atmosphère dans laquelle quelques éléments dirigeants de notre propre parti commencèrent à se demander si, en présence d’une telle opposition de la société bourgeoise, les masses ouvrières réussiraient à faire marcher l’appareil gouvernemental et à conserver le pouvoir. Çà et là, des voix se firent entendre pour proposer un accord. Un accord avec qui? Avec la bourgeoisie libérale? Mais l’expérience de la coalition antérieurement formée avec elle avait plongé la révolution dans un effrayant marasme. L'insurrection du 25 octobre était considérée comme un acte de conservation personnelle de la part des masses populaires, après une époque d’impuissance et de trahison de la part du gouvernement de coalition.

Maintenant, il y avait encore une autre coalition possible avec ce qu’on appelait la démocratie révolutionnaire, c’est-à-dire tous les partis soviétiques. C’était, à vrai dire, une telle coalition que nous avions proposée d’abord, dès la séance du 2e Congrès panrusse des soviets, le 25 octobre. Le gouvernement de Kérensky venait d’être renversé, nous offrîmes au Congrès des soviets de prendre dans ses mains le pouvoir. Mais les partis de droite se retirèrent, en faisant claquer les portes derrière eux. Et c’était aussi ce qu’ils pouvaient faire de mieux. Ils représentaient une partie infime du Congrès. Les masses n’étaient plus pour eux; et les couches sociales qui, par indolence, les soutenaient encore venaient de plus en plus grossir nos rangs.

Une coalition avec les socialistes-révolutionnaires de droite et avec les menchéviks aurait été incapable d’élargir la base sociale du gouvernement des soviets; et, en outre, cette coalition aurait introduit dans la composition du gouvernement des éléments rongés jusqu’aux moelles par le scepticisme politique et par un culte idolâtre pour le libéralisme bourgeois. Mais, toute la force du nouveau gouvernement consistait dans le radicalisme de son programme et dans la fermeté de ses actions. S’allier avec la fraction Tchernov et la fraction Tseretelli, c’était lier poings et pieds au nouveau gouvernement, lui enlever la liberté de mouvement et ainsi, à bref délai, ruiner la confiance que les masses ouvrières avaient en lui.

Nos voisins de droite les plus proches étaient ce qu’on appelait « les socialistes-révolutionnaires de gauche ». Ceux-ci étaient, en somme, disposés à nous soutenir; mais, en même temps, ils s’efforçaient de créer un gouvernement de coalition socialiste. La direction de la Fédération des cheminots (appelée Vikjel), le Comité central des employés des postes et télégraphes, la Fédération des fonctionnaires de l’État, toutes ces organisations étaient contre nous.

Même parmi les dirigeants de notre propre parti, il y avait quelques voix qui proclamaient la nécessité de réaliser l’union par tel ou tel moyen. Mais sur quelle base? Toutes les organisations dirigeantes précitées et qui dataient de l’époque précédente avaient fait leur temps. Elles représentaient aussi peu l’ensemble du personnel subalterne que les anciens Comités des armées représentaient les masses combattantes des tranchées.

L’histoire avait tracé une démarcation profonde entre « ceux d’en haut » et « ceux d’en bas ». Toutes les combinaisons empiriques émanant de ces chefs d’hier, que la révolution avait usés, étaient condamnées à un fiasco certain. Il s’agissait donc de s’appuyer solidement et résolument sur les classes populaires afin de triompher avec elles du sabotage et des prétentions aristocratiques des hautes classes.

Nous abandonnâmes aux socialistes-révolutionnaires de gauche toutes les vaines tentatives d’union. Notre politique consista, au contraire, à opposer les classes ouvrières et populaires à toutes ces organisations représentatives qui soutenaient le régime de Kérensky. Cette politique de refus de toute coalition provoqua des frictions parmi les chefs de notre parti, et même une scission.

Au Comité exécutif central, les socialistes-révolutionnaires de gauche protestèrent contre les mesures sévères du nouveau gouvernement et insistèrent sur la nécessité d’adopter des compromis. Ils trouvaient aussi un appui dans certains milieux bolchéviques. Trois Commissaires du Peuple se démirent de leur mandat et quittèrent le gouvernement. Quelques autres membres du parti se déclarèrent, en principe, solidaires avec eux. Cela fit, dans les milieux intellectuels et bourgeois, une impression considérable : si les bolchéviks n’avaient pas été vaincus par les élèves-officiers et les Cosaques de Krasnov, il était maintenant clair que le gouvernement des soviets devait périr par suite de ses divisions intestines!

Cependant, les masses n’avaient rien remarqué de toute cette scission. Elles soutenaient unanimement le Conseil des Commissaires du Peuple, non seulement contre les conspirateurs et saboteurs contre-révolutionnaires, mais aussi contre tous les conciliateurs et les sceptiques.

Chapitre 29 – Le sort de l'Assemblée constituante

Lorsque, après l’aventure Kornilov, les partis dominants des soviets tentèrent de faire oublier leur indulgence à l’égard de la bourgeoisie contre-révolutionnaire, ils réclamèrent d’urgence la réunion de l’Assemblée constituante. Kérensky, que les soviets venaient d’empêcher de s’unir trop intimement à son allié Kornilov, fut forcé par là de faire certaines concessions. La convocation de l’Assemblée constituante fut fixée à la fin novembre. Mais les circonstances étaient alors telles qu’on ne pouvait avoir aucune garantie que la Constituante serait en fait convoquée.

Au front s’accomplissait un processus de désagrégation profonde; les désertions devenaient chaque jour plus nombreuses, les masses combattantes menaçaient de quitter les tranchées par régiments et par corps d’armée tout entiers et, ravageant tout sur leur passage, de se retirer dans la zone de l’intérieur. Dans les campagnes, l’expropriation du sol et des biens fonciers s’effectuait avec une rigueur élémentaire. Quelques circonscriptions étaient soumises au régime de l’état de siège. Les Allemands poursuivaient leur offensive; ils avaient déjà pris Riga et menaçaient maintenant Petrograd. L’aile droite de la bourgeoisie ne cachait pas sa maligne joie de voir en péril la capitale de la révolution. Les services gouvernementaux de Petrograd étaient évacués, et le gouvernement de Kérensky se préparait à venir résider à Moscou.

Tout cela rendait la convocation de la Constituante non seulement douteuse, mais encore peu probable. À cet égard, le revirement d’Octobre marqua le salut aussi bien pour la Constituante que pour la révolution en général. Et, lorsque nous disions que le chemin de l’Assemblée constituante ne passait pas par le préparlement de Tseretelli, mais par l’arrivée au pouvoir des soviets, nous étions parfaitement sincères.

Mais l’ajournement continuel de l’Assemblée constituante ne s’était pas produit sans avoir des conséquences fâcheuses pour elle. Conçue dans les premiers jours de la révolution, elle ne vint au monde qu’après huit ou neuf mois d’une lutte des classes et des partis, pleine de difficultés et d’acharnement. Elle arriva trop tard pour pouvoir jouer encore un rôle actif. Sa stérilité organique dépendait d’un fait qui put d’abord sembler peu important, mais qui, par la suite, avait revêtu une portée capitale pour sa destinée.

Le parti le plus fort numériquement dans la première phase de la révolution était le parti des socialistes-révolutionnaires. Nous avons déjà parlé de son amorphisme et du caractère mixte de sa composition sociale. La révolution donna forcément naissance à une différenciation interne chez ceux qui se rangeaient sous la bannière socialiste-révolutionnaire. De plus en plus l’aile gauche s’en isolait, elle qui comprenait une partie des ouvriers et les masses profondes du prolétariat rural. Cette aile gauche entra en opposition irréductible avec la petite et la moyenne bourgeoisie qui était à la tête du parti socialiste-révolutionnaire. Mais l’indolence régnant dans les organisations du parti, ainsi que les traditions de celui-ci retardaient encore la scission inévitable.

Le système électoral de la représentation proportionnelle repose, comme on le sait, entièrement sur les listes de parti. Comme ces listes avaient été établies deux ou trois mois avant, le revirement d’Octobre, et que, depuis, elles n’avaient pas été modifiées, les socialistes-révolutionnaires de gauche et de droite figuraient ensemble sous la bannière d’un seul et même parti. C’est de cette façon qu’à l’époque des événements d’Octobre - c’est-à-dire quand les socialistes-révolutionnaires de droite faisaient arrêter les socialistes-révolutionnaires de gauche, et quand ceux-ci s’unissaient aux bolchéviks pour renverser le socialiste-révolutionnaire Kérensky – les vieilles listes avaient encore toute leur validité; et les masses paysannes furent obligées, aux élections pour la Constituante, de voter au moyen de listes en tête desquelles venaient le nom de Kérensky et puis, plus loin, les noms des socialistes-révolutionnaires de gauche qui avaient pris part à la conjuration contre Kérensky.

Si les mois qui précédèrent la révolution d’Octobre virent les masses obliquer vers la gauche et les ouvriers, soldats et paysans affluer automatiquement vers les bolchéviks, ce processus se traduisit, au sein du parti socialiste-révolutionnaire, par le renforcement de l’aile gauche aux dépens de l’aile droite. Mais, sur les listes du parti socialiste-révolutionnaire dominaient encore, aux trois quarts, les vieux noms de l’aile droite – noms qui, depuis, dans la période de la coalition avec la grande bourgeoisie libérale, avaient complètement perdu leur prestige révolutionnaire.

Il faut encore ajouter que les élections elles-mêmes eurent lieu dans le courant des premières semaines qui suivirent la révolution d’Octobre. La nouvelle du revirement qui venait de se produire se propagea d’une façon relativement lente, comme par ondes concentriques, de la capitale vers les provinces, et des villes vers les villages. Les masses paysannes en beaucoup d’endroits étaient loin de comprendre ce qui se passait à Petrograd et à Moscou. Elles votèrent pour « la terre et la liberté », et elles votèrent pour ceux qui les représentaient dans les comités agraires et qui, pour la plupart, marchaient sous la bannière socialiste-révolutionnaire; mais, ce faisant, elles votaient pour Kérensky et pour Avksentiev, eux qui prononçaient la dissolution de ces comités agraires et qui faisaient arrêter leurs membres!

Il en résulta, finalement, ce paradoxe politique invraisemblable que l’un des deux partis qui firent dissoudre la Constituante, à savoir les socialistes-révolutionnaires de gauche, fut élu, par suite de la communauté des listes, avec le parti qui avait obtenu une majorité à la Constituante! Cet état de choses donne, en fait, une idée nette de la mesure dans laquelle la Constituante retardait sur l’évolution de la lutte politique et sur celle des groupements des partis.

Il ne nous reste plus qu’à considérer la question au point de vue des principes.

Chapitre 30 – La démocratie et la dictature du prolétariat

Étant marxistes, nous n’avons jamais été idolâtres de la démocratie de pure forme. Dans la société de classes, les institutions démocratiques, non seulement font obstacle à la lutte des classes, mais encore elles assignent aux intérêts de classe une expression tout à fait insuffisante. Sous ce régime, les classes possédantes ont encore à leur disposition d’innombrables moyens pour adultérer, perturber et violenter la volonté des masses populaires et ouvrières.

Et les institutions de la démocratie sont encore plus imparfaites pour exprimer la lutte des classes lorsqu’on est en temps de révolution. Karl Marx nommait la révolution la « locomotive de l’histoire ». Grâce à la lutte franche et directe pour la puissance gouvernementale, les masses ouvrières accumulent dans un minimum de temps un maximum d’expérience politique et progressent rapidement dans la voie de leur développement. Le lourd mécanisme des institutions démocratiques est d’autant moins approprié à ce développement que le pays est plus vaste et que son appareil technique est plus imparfait.

À l’Assemblée constituante, la majorité appartenait aux socialistes-révolutionnaires de droite. Selon la mécanique du parlementarisme, la puissance gouvernementale aurait dû aussi être à eux. Mais, déjà, durant toute la période qui avait précédé la révolution d’Octobre, le parti des socialistes-révolutionnaires de droite avait eu la possibilité de s’emparer de cette puissance. Cependant, ce parti ne se saisit pas du gouvernement, laissant la part du lion à la grande bourgeoisie, et précisément par là – au moment même où la composition numérique de la Constituante l’obligeait moralement à exercer le pouvoir – il avait perdu le dernier reste de son crédit auprès des éléments les plus révolutionnaires du pays.

La classe ouvrière, et, avec elle, la garde rouge, était profondément hostile au parti des socialistes-révolutionnaires de droite. L’écrasante majorité de l’armée soutenait les bolchéviks. Les éléments révolutionnaires des campagnes partageaient leurs sympathies entre les socialistes-révolutionnaires de gauche et les bolchéviks.

Les matelots qui, dans les événements de la révolution, avaient joué un rôle si important, suivaient presque tous notre parti. Les socialistes-révolutionnaires de droite furent obligés de sortir des soviets, qui, dès octobre, c’est-à-dire avant la convocation de la Constituante, avaient pris le pouvoir.

Sur qui donc pouvait s’appuyer un ministère édifié par la majorité de l’Assemblée constituante? Il aurait eu pour lui les dirigeants de la population rurale, les chefs des « intellectuels » et les fonctionnaires; et à droite il aurait trouvé, provisoirement, un appui dans la bourgeoisie. Mais, à un pareil gouvernement, l’appareil matériel du pouvoir aurait complètement manqué. Dans les points de concentration de la vie politique, tels que Petrograd, ce gouvernement se serait heurté, dès le premier pas, à des obstacles insurmontables.

Dans ces conditions, si les soviets – conformément à la logique formelle des institutions démocratiques – laissaient le gouvernement au parti de Kérensky et de Tchernov, ce gouvernement, compromis et impuissant comme il l’était, n’aurait fait qu’apporter dans la vie politique du pays une anarchie passagère, pour être ensuite lui-même, au bout de quelques semaines, renversé par une nouvelle révolution. Les soviets résolurent de réduire au minimum cette expérience historique surannée, et ils prononcèrent la dissolution de l’Assemblée constituante le jour même où elle s’était réunie.

Cela déchaîna contre notre parti les plus violentes accusations. La dispersion de l’Assemblée constituante fit, incontestablement, même sur les milieux dirigeants des partis socialistes de l’Europe occidentale, une impression défavorable. On vit dans cet acte, qui était pourtant inéluctable et nécessaire selon la sagesse politique, l’arbitraire d’un parti et une sorte de tyrannie. Dans une série d’études, Kautsky, avec la pédanterie qui lui est propre, exposa la corrélation existant entre la tâche socialiste révolutionnaire du prolétariat et le régime de la démocratie politique. Il montrait que, pour la classe ouvrière, le maintien des bases d’une organisation démocratique est, en dernière analyse, toujours utile.

Il est vrai que, somme toute, cela est parfaitement exact. Mais Kautsky réduit cette vérité historique au rang d’une banalité de professeur. Si, en dernière analyse, il est avantageux pour le prolétariat de pratiquer la lutte des classes, et même la dictature, dans le cadre des institutions démocratiques, cela ne signifie nullement que l’histoire rende toujours possible pour le prolétariat une pareille combinaison. II ne résulte pas de la théorie marxiste que l’histoire réalise toujours les conditions « les plus favorables » au prolétariat.

Actuellement, on est en peine de dire quel eut été le cours suivi par la révolution, si l’Assemblée constituante avait été convoquée au deuxième ou troisième mois de la révolution. Il est très vraisemblable que les partis alors dominants, c’est-à-dire les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks, se seraient compromis, eux et la Constituante : et cela aussi bien aux yeux des éléments les plus actifs soutenant les soviets qu’aux yeux même des masses démocratiques plus arriérées, dont il aurait apparu que leurs espérances s’attachaient moins aux soviets qu’à la Constituante. Dans ces circonstances, la dissolution de la Constituante aurait pu conduire à de nouvelles élections, dans lesquelles le parti de l’aile gauche aurait pu avoir la majorité.

Mais les événements suivirent une autre route. Les élections à l’Assemblée constituante eurent lieu le neuvième mois de la révolution. À ce moment, la lutte des classes avait pris un caractère si aigu que, par une poussée venue de l’intérieur, elle a fait éclater les cadres formels de la démocratie.

Le prolétariat avait derrière lui l’armée et les couches rurales les plus pauvres. Ces classes se trouvaient dans un état de lutte directe et implacable contre les socialistes-révolutionnaires de droite. Mais, par suite de la grossière mécanique des élections démocratiques, c’est ce parti qui, fidèle image de la période de la révolution antérieure aux événements d’Octobre, obtint à la Constituante la majorité. Ainsi se produisit une contradiction qu’il était absolument impossible de résoudre en restant dans le cadre de la démocratie de pure forme. Et seuls des pédants politiques, qui n’ont aucune idée de la logique révolutionnaire des antagonismes de classes, peuvent faire au prolétariat de banales représentations sur les avantages et l’utilité de la démocratie pour la cause de la lutte des classes.

La question fut posée par l’histoire d’une façon beaucoup plus concrète et plus aiguë. L’Assemblée constituante fût donc obligée, étant donnée la composition de sa majorité, de conférer le pouvoir au groupe d’un Tchernov, d’un Kérensky et d’un Tseretelli. Mais ce groupe était-il en état de diriger la révolution? Pouvait-il trouver un appui dans la classe qui forme l’épine dorsale de la révolution? Non. La classe qui constituait le véritable cœur de la révolution s’était immédiatement heurtée contre son écorce démocratique et cela seul scellait la destinée de la Constituante.

Sa dissolution était la seule solution possible : la solution chirurgicale, le seul moyen de sortir d’une situation contradictoire qui n’avait pas été créée par nous, mais par toute la série des événements antérieurs.

[1] Comité exécutif panrusse du syndicat des cheminots.

[2] Nous donnons ici le texte de ce radiotélégramme :

« Village de PuIkovo. Quartier général, 2 h 10 du matin.

                La nuit du 30 au 31 octobre appartiendra à l'histoire. La tentative de Kérensky pour amener contre la capitale des troupes contre-révolutionnaires a subi un échec complet. Kérensky bat en retraite, nous le poursuivons. Les soldats, matelots et ouvriers de Petrograd ont montré qu'ils ont la force et la volonté de consolider, les armes à la main, l'énergie et la puissance de la démocratie ouvrière. La bourgeoisie cherchait à isoler l'armée de la révolution. Kerensky cherchait à la faire écraser par les Cosaques. Ceci, comme cela, a fait misérablement fiasco.

                La grande idée de la dictature de la démocratie ouvrière et paysanne a maintenu la fermeté dans les rangs de l'armée et fortifié son énergie. Tout le pays sera désormais forcément convaincu que le gouvernement des soviets n'est pas un phénomène passager, mais qu'il exprime l'immortelle réalité de la domination des ouvriers, des soldats et des paysans. La défaite de Kérensky signifie la défaite des grands propriétaires terriens, de la bourgeoisie et des partisans de Kornilov. La lutte contre Kérensky signifie la confirmation du droit du peuple à une vie pacifique et libre, à la terre, au pain et à la puissance.

                Les troupes de Pulkovo ont scellé par leur vaillance au combat la cause de la révolution ouvrière et paysanne. Le retour au passé n'est plus possible. Nous aurons encore à lutter, à surmonter des obstacles, à faire des sacrifices. Mais la route est ouverte et la victoire assurée.

                La Russie révolutionnaire et le gouvernement des soviets ont le droit d'être fiers de leurs troupes de Pulkovo, qui étaient commandées par le colonel Walden. Un souvenir éternel à nos morts. Gloire et honneur aux combattants de la révolution, aux soldats et aux officiers fidèles à la cause du peuple!

                Vive le gouvernement populaire socialiste révolutionnaire de Russie!

Au nom du Conseil des Commissaires du Peuple,

                L. TROTSKY, 31 octobre 1917. »