L’avènement du bolchévisme - première partie

Nous republions ici un livre de Léon Trotsky rédigé en 1918 au moment des négociations de paix à Brest-Litovsk. Cet ouvrage retrace les étapes décisives de la révolution russe de 1917, de la révolution de février jusqu’au Traité de Brest-Litovsk de mars 1918.

bolchevismelivrePréface

Cet ouvrage a été composé en majeure partie – à temps perdu – dans un milieu peu favorable à un travail systématique. C’est à Brest-Litovsk, dans l’intervalle des séances de la Conférence de la Paix, qu’ont été ébauchés les divers chapitres de cette esquisse, dont l’objet proprement dit est de faire connaître au prolétariat international les causes, la marche et la signification de la révolution accomplie en Russie au mois d’octobre 1917. Tel fut le cours de l’histoire du monde que les délégués du régime le plus révolutionnaire que l’humanité ait jamais vu avaient à traiter, autour du même tapis vert, avec les représentants de la caste la plus réactionnaire qui fût entre toutes les classes dominantes.

Dans les négociations de paix, nous n’avons pas oublié un seul instant que nous étions là comme les représentants de la classe révolutionnaire. Nos discours s’adressaient aux travailleurs de tous pays, opprimés par la guerre. Notre énergie était soutenue par la ferme conviction que dans le règlement de la guerre, comme dans toutes les autres questions, le mot final serait prononcé par le prolétariat européen. Lorsque nous parlions à M. von Kühlmann et au comte Czernin, nous pensions à nos amis et camarades d’opinions, Karl Liebknecht et Fritz Adler.

Nos instants de loisir, nous les avons consacrés à la rédaction de cette brochure, destinée aux travailleurs d’Allemagne, d’Autriche-Hongrie et de tous les autres pays.

La presse bourgeoise de l’Europe entière est parfaitement unie dans l’élaboration du tissu de mensonges et de calomnies dont elle enveloppe le gouvernement prolétarien de la Russie.

La presse social-patriote montre – sans courage et sans foi en sa propre cause – sa complète incapacité de comprendre le sens de la révolution russe et de l’expliquer aux masses ouvrières.

C’est pour ces masses qu’a été conçue cette brochure. Nous croyons fermement que les travailleurs révolutionnaires de l’Europe et des autres parties du monde nous comprendront. Nous croyons qu’ils entreprendront bientôt cet ouvrage que nous sommes actuellement en train d’accomplir; mais - s’appuyant sur une expérience plus riche et sur des moyens intellectuels et techniques plus développés – ils accompliront cet ouvrage avec beaucoup plus de perfection, et ils nous aideront à triompher de toutes nos difficultés.

L. TROTSKY.

Chapitre 1 – La petite bourgeoisie intellectuelle et la révolution

À notre époque, les événements se déroulent si vite qu’il est difficile de les reconstruire de mémoire, ne serait-ce que dans leur ordre chronologique. Actuellement, nous n’avons sous la main ni journaux ni documents. Les interruptions périodiques qui se produisent au cours des négociations de paix nous laissent cependant quelques loisirs qui, étant donné les circonstances où nous sommes, ne se retrouveront sans doute pas de sitôt. C’est pourquoi je me propose de retracer de mémoire la marche et le développement de la révolution d’Octobre, en me réservant de compléter et de corriger plus tard cet exposé à l’aide de documents.

Ce qui, dès la première phase de la révolution, a caractérisé notre parti, c’est la conviction que, selon la logique profonde des événements, il devait arriver au pouvoir. Je ne parle pas ici des théoriciens qui, déjà longtemps avant cette révolution et même avant la révolution de 1905 – partant de l’analyse du système des classes existant en Russie – étaient parvenus à cette conclusion que le cours victorieux de la révolution donnerait nécessairement le pouvoir au prolétariat, dont la force consistait dans les masses innombrables de la classe paysanne dénuée de tout.

Cette prévision se fondait principalement sur la nullité des démocrates bourgeois en Russie, ainsi que sur la concentration de l’industrie russe et par conséquent sur la grande importance sociale du prolétariat russe.

La nullité des démocrates bourgeois fait pendant à la force et à l’importance du prolétariat. Certes, la guerre a illusionné momentanément beaucoup de monde et, avant tout, les groupes dirigeants de la démocratie bourgeoise.

La guerre a donné à l’armée, dans les événements de la Révolution, le rôle décisif. La vieille armée se confondait avec la classe paysanne. Si la révolution s’était développée plus normalement, c’est-à-dire dans les conditions du temps de paix, ainsi qu’elle avait déjà commencé en 1912, le prolétariat aurait forcément dès l’abord occupé la première place. Les masses paysannes auraient été progressivement, à la remorque du prolétariat, entraînées dans le mouvement révolutionnaire. Mais la guerre a créé une dynamique des événements tout à fait différente.

L’armée forma avec les paysans des unités non pas politiques, mais simplement militaires. Avant que des revendications et des idées révolutionnaires précises aient soudé ensemble les masses paysannes, ces idées s’étaient déjà implantées dans les rangs des régiments, des divisions, des corps d’armée et des armées. Les éléments de la petite bourgeoisie démocratique épars dans cette armée, et qui, au point de vue militaire et intellectuel, y jouaient le principal rôle, avaient presque généralement des allures de petits-bourgeois révolutionnaires.

Le mécontentement social régnant au sein des masses vint à s’accroître et chercha une issue, par suite, notamment, de l’effondrement militaire du tsarisme. Dès que la révolution put se déployer, l’avant-garde du prolétariat fit revivre la tradition de 1905 et rassembla les masses populaires, pour organiser des institutions de représentants, sous forme de soviets de députés.

L’armée eut à envoyer des représentants aux institutions révolutionnaires, avant que sa conscience politique ait pu se hausser, même dans une faible mesure, jusqu’au niveau des événements de la révolution poursuivant son essor. Or, qui les soldats pouvaient-ils choisir comme députés ? Évidemment, ceux-là seuls qui parmi eux représentaient les intellectuels, ou les demi-intellectuels, ceux qui possédaient un certain fonds, si minime fût-il, de connaissances politiques et qui savaient faire valoir ces connaissances.

C’est ainsi que subitement les intellectuels de la petite bourgeoisie atteignirent, par la volonté de l’armée en train de s’éveiller, des hauteurs inouïes. Médecins, ingénieurs avocats, journalistes, volontaires d’un an qui, avant la guerre, avaient mené une existence tout à fait ordinaire et qui n’avaient prétendu à aucun rôle éminent, se trouvèrent maintenant, d’un seul coup, les représentants de corps d’armée entiers et d’armées tout entières, et ils se sentirent instantanément les « conducteurs » de la révolution.

L’imprécision de leur idéologie politique répondait admirablement au vague et au manque d’esprit conscient des masses révolutionnaires. Ces éléments bourgeois nous traitaient-nous, les « sectaires », qui formulions les revendications sociales des ouvriers et des paysans dans toute leur âpreté et dans toute leur intransigeance – avec la plus grande arrogance. En même temps, la petite bourgeoisie démocratique, dans son orgueil de « parvenu révolutionnaire », éprouvait la plus profonde méfiance à l’égard de ses propres forces, ainsi qu’à l’égard de cette masse qui avait atteint une élévation inconcevable.

Bien que les intellectuels se qualifiassent de socialistes et se fissent passer pour tels, ils considéraient la toute-puissance politique de la grande bourgeoisie libérale, ses connaissances et ses méthodes, avec un respect mal dissimulé. De là la tendance des meneurs de la petite bourgeoisie à vouloir réaliser à tout prix la collaboration, l’alliance et la coalition avec la grande bourgeoisie libérale.

Le programme du Parti socialiste-révolutionnaire (programme reposant complètement sur de vagues formules humanitaires, qui substituent aux méthodes de classe des lieux communs sentimentaux et des élucubrations morales) sembla à cette catégorie de meneurs ad hoc l’ornement intellectuel le plus convenable. Leur effort pour déguiser leur impuissance intellectuelle et politique sous les espèces de la science et de la politique bourgeoises, qui leur en imposaient si fort, trouva sa justification théorique dans la doctrine des « menchéviks ».

Cette doctrine déclarait que la présente révolution était une révolution bourgeoise et que, par conséquent, elle ne pouvait, aboutir sans la participation de la bourgeoisie au gouvernement. Ainsi se constitua naturellement le bloc des socialistes-révolutionnaires et des menchéviks, dans lequel s’affirmèrent simultanément l’ineptie politique des intellectuels bourgeois et leur inféodation au libéralisme impérialiste.

Il était, pour nous, absolument certain que la logique de la lutte des classes détruirait tôt ou tard cette combinaison provisoire et mettrait au rancart les chefs de cette période de transition. L’hégémonie des intellectuels de la petite bourgeoisie n’était au fond que la traduction matérielle de ce fait que la classe paysanne – appelée subitement par le mécanisme de la guerre à prendre organiquement part à la vie politique – l’emportait numériquement sur la classe ouvrière et provisoirement la supplantait.

Mais ce n’est pas assez dire. Du fait que les chefs de la petite bourgeoisie avaient été portés par les masses de l’armée à cette hauteur vertigineuse, le prolétariat lui-même, à l’exception de sa minorité dirigeante, ne pouvait pas leur refuser une certaine considération politique, et ne pouvait pas s’empêcher de chercher à nouer avec eux une alliance politique – sinon le prolétariat courait le risque d’être coupé d’avec la classe paysanne. Or, la vieille génération ouvrière n’avait pas encore oublié les leçons de 1905, alors que le prolétariat avait été brisé, précisément, parce que, au moment décisif, les lourdes réserves paysannes n’avaient pas bougé.

C’est pour cette raison que dans la première période de la révolution les masses prolétariennes furent, elles aussi, si accessibles à l’idéologie politique des socialistes-révolutionnaires et des menchéviks; et cela d’autant mieux que la révolution réveillait le restant des masses prolétariennes jusqu’alors en plein sommeil et faisait ainsi de l’amorphe radicalisme intellectuel une école préparatoire à leur usage.

Dans ces conditions, les soviets des députés ouvriers, soldats et paysans marquaient le triomphe de l’amorphisme paysan sur le socialisme prolétarien, et, par contrecoup, le triomphe du radicalisme prolétarien sur l’amorphisme paysan. Si l’édifice des soviets atteignit, avec une telle rapidité, une hauteur si considérable, c’est, dans une large mesure, parce que les intellectuels, avec leurs connaissances techniques et leurs accointances bourgeoises, jouèrent un rôle prépondérant dans l’édification des soviets.

Mais nous savions de science certaine que cette construction imposante reposait sur les conflits internes les plus profonds, et que son effondrement était absolument inévitable au cours de la prochaine étape révolutionnaire,

Chapitre 2 – La question de la guerre

La révolution était née directement de la guerre, et la guerre devint la pierre de touche de tous les partis et de toutes les forces révolutionnaires. Les meneurs intellectuels étaient « contre la guerre »; au temps du tsarisme beaucoup d’entre eux passaient pour affiliés à l’aile gauche de l’Internationale et, ils furent zimmerwaldiens. Mais à peine se trouvèrent-ils avoir « des responsabilités » que tout changea de face.

Pratiquer la politique du socialisme révolutionnaire, c’était, dans ces conditions, rompre avec la bourgeoisie, la bourgeoisie russe et la bourgeoisie alliée. Or, comme nous l’avons déjà dit, l’impuissance politique de la petite bourgeoisie intellectuelle et semi-intellectuelle cherchait une « couverture » dans l’alliance avec le libéralisme bourgeois. D’où le triste rôle, et véritablement honteux, joué par les chefs de la petite bourgeoisie dans la question de la guerre.

Des soupirs, des phrases, des exhortations ou des prières secrètes adressées par eux aux gouvernements « alliés », c’est tout ce qu’ils surent trouver; mais, en fait, ils continuaient de marcher sur les pas de la grande bourgeoisie libérale. Les soldats mourant dans les tranchées ne pouvaient évidemment pas en conclure que la guerre, à laquelle ils participaient depuis près de trois ans, avait subitement pris une autre tournure par le seul fait qu’à Petrograd quelques personnalités nouvelles, s’appelant socialistes-révolutionnaires ou menchéviks, étaient entrées au gouvernement.

Milioukov succédait au fonctionnaire Pokrovski et Terechtchenko à Milioukov; c’est-à-dire, tout simplement, qu’au lieu de la déloyauté bureaucratique, il y eut d’abord l’impérialisme militariste des Cadets et puis l’absence de tout principe et la « complaisance » politique; mais de changements objectifs il n’y en avait pas et l’un ne montrait aucune issue réelle aux luttes terribles de la guerre.

Or, c’est là qu’est précisément l’origine de la décomposition graduelle de l’armée. Les agitateurs expliquaient aux soldats que le gouvernement du tsar les envoyait sans but ni raison à l’abattoir. Mais les successeurs du tsar ne surent pas le moins du monde modifier le caractère de la guerre, de même qu’ils ne surent pas non plus frayer un chemin à la lutte pour la paix. Dans les premiers mois, on ne bougea pas d’une semelle, ce qui provoqua l’impatience de l’armée autant que celle des gouvernements alliés. La conséquence en fut l’offensive du 18 juin. Les Alliés exigèrent l’offensive, en présentant à l’encaissement de vieilles lettres de change du tsarisme.

Les dirigeants de la petite bourgeoisie, intimidés par leur propre impuissance et par l’impatience croissante des masses, firent droit à cette réclamation. Ils commencèrent à s’imaginer vraiment que, pour conclure la paix, il ne suffisait plus que d’un coup d’épaule de la part de l’armée russe. L’offensive leur sembla le moyen de sortir de l’impasse, la solution du problème, enfin le salut.

On ne saurait concevoir une erreur plus monstrueuse et plus criminelle. En ce temps-là, ils parlaient de l’offensive exactement comme, aux premiers jours et aux premières semaines de la guerre, les socialistes patriotes parlaient de la nécessité de défendre « la patrie », de la paix intérieure, de l’ « union sacrée », etc. Tout, leur enthousiasme zimmerwaldiens et internationaliste était comme balayé.

Nous, qui leur faisions une opposition irréductible, nous savions bien que l’offensive pouvait constituer un péril effroyable et amener jusqu’à la ruine de la révolution. Nous fîmes observer qu’on ne devait pas envoyer à la bataille une armée qui venait de s’éveiller et qu’avait ébranlée le fracas d’événements dont elle ne se rendait même pas encore compte, sans, au préalable, lui avoir inspiré de nouvelles idées qu’elle regardât comme les siennes propres. Nous eûmes recours à l’exhortation, à la démonstration, à la menace. Mais, comme pour les partis dirigeants, qui à leur tour étaient liés avec la bourgeoisie russe et les bourgeoisies alliées, il n’y avait pas d’autre issue possible, ils ne nous manifestèrent qu’une attitude hostile et une haine implacable.

Chapitre 3 – La campagne contre les bolchéviks

L’historien de l’avenir ne feuillettera pas sans émotion les journaux russes de mai et juin 1917, période de la préparation morale de l’offensive. Tous les articles des organes officieux et gouvernementaux étaient, presque sans exception, dirigés contre les bolchéviks.

Il n’y a aucune accusation, aucune calomnie qui, à cette époque, n’ait été « mobilisée » contre nous. Dans cette campagne, le rôle principal était, comme il fallait s’y attendre, tenu par les Cadets. Leur instinct de classe leur disait qu’il ne s’agissait pas seulement de l’offensive, mais de tout le développement ultérieur de la révolution et, surtout, de l’avenir de l’État. L’appareil bourgeois de la soi-disant « opinion publique »  se déploya alors dans toute son ampleur. Organes divers, autorités diverses, publications, tribunes et chaires, tout fut mis au service du but commun : rendre les bolchéviks impossibles, en tant que parti politique. La tension concentrée et tout le dramatique de la campagne de presse menée contre les bolchéviks trahissaient déjà avant l’heure la guerre civile qui devait se développer dans la phase suivante de la révolution.

Cette campagne de haine et de calomnie avait pour objet de diviser radicalement et d’exciter les unes contre les autres, en créant entre elles une cloison étanche, les masses ouvrières et la « société cultivée ». La grande bourgeoisie libérale comprenait bien qu’elle ne réussirait pas à apprivoiser les masses sans l’intermédiaire et l’assistance des petits-bourgeois démocrates qui, comme nous l’avons déjà vu, détenaient provisoirement la direction des organisations révolutionnaires. L’hallali politique contre les bolchéviks avait donc pour but immédiat de provoquer une inimitié irréductible entre notre parti et les couches profondes du « socialisme intellectuel » qui, une fois isolé du prolétariat, tomberait fatalement dans le vasselage de la grande bourgeoisie libérale.

C’est à l’époque du premier Congrès panrusse des Soviets qu’éclata avec un bruit effroyable le premier coup de tonnerre, faisant pressentir les terribles événements qui allaient se produire. Notre parti avait projeté, pour le 10 juin, une manifestation armée dans les rues de Petrograd. Cette manifestation avait pour objet d’agir directement sur le Congrès panrusse des Soviets : « Saisissez le pouvoir », voulaient dire par là les ouvriers de Petrograd aux socialistes-révolutionnaires et aux Menchéviks venus de tous les coins du pays : « Rompez avec la bourgeoisie, renoncez à vous coaliser avec elle, et saisissez le pouvoir. »

Il était manifeste pour nous qu’une rupture des socialistes-révolutionnaires et des menchéviks avec la grande bourgeoisie libérale les aurait obligés à chercher un appui dans les rangs les plus avancés du prolétariat; ils se seraient ainsi assurés, au détriment de la grande bourgeoisie, une situation prépondérante. Mais, précisément, c’est de cela qu’eurent peur les chefs de la petite bourgeoisie. Lorsqu’ils eurent connu le projet de manifestation, ils déclenchèrent, de concert avec le gouvernement dans lequel ils avaient des représentants et conjointement avec la bourgeoisie libérale et contre-révolutionnaire, une campagne véritablement insensée contre la manifestation.

Tous les atouts furent mis en jeu. Nous n’étions alors au Congrès qu’une minorité insignifiante et nous dûmes battre en retraite. La manifestation n’eut pas lieu. Cependant cette manifestation avortée laissa les vestiges les plus profonds dans la conscience des deux partis; elle accentua les contrastes et aggrava les inimitiés. Dans une séance particulière du bureau du Congrès, séance à laquelle assistaient les représentants de notre fraction, M. Tseretelli, qui était alors ministre dans le gouvernement de coalition, déclara, avec toute l’intransigeance du petit-bourgeois doctrinaire à l’esprit borné, que le seul péril menaçant la révolution venait des bolchéviks et du prolétariat de Petrograd armé par eux. Il en conclut qu’il fallait désarmer des gens « qui ne savent pas se servir d’une arme ». Cela s’appliquait aux ouvriers et aux éléments de la garnison de Petrograd adhérant à notre parti. Seulement, le désarmement n’eut pas lieu, car les conditions politiques et psychologiques permettant l’exécution d’une mesure aussi radicale n’existaient pas.

Afin de dédommager les masses de cette manifestation manquée, le Congrès des Soviets annonça une manifestation générale, sans armes, pour le 18 juin. Or, ce jour-là devint précisément le jour du triomphe de notre parti. Les masses parcoururent les rues en puissantes colonnes et, bien que, contrairement à ce qui avait eu lieu dans notre projet de manifestation pour le 10 juin, elles aient été appelées dans la rue par l’autorité officielle des Soviets, les ouvriers avaient inscrit sur leurs drapeaux et étendards les mots d’ordre de notre parti : « À bas les traités secrets ! » – « À bas la politique de l’offensive ! » – « Vive la paix honnête ! » – « À bas les dix ministres capitalistes ! » – « Toute la puissance gouvernementale aux Soviets ! ».

Seules trois pancartes exprimaient la confiance dans le ministère de coalition, celle du régiment des Cosaques, celle du groupe de Plekhanov et celle de la section de Petrograd du Bund, organisation socialiste juive, qui comprend surtout des éléments étrangers au prolétariat.

Cette manifestation prouva non seulement à nos ennemis, mais encore à nous-mêmes, que, dans Petrograd nous étions beaucoup plus forts que nous ne le supposions.

Chapitre 4 – L’offensive du 18 juin

À la suite de cette manifestation des masses révolutionnaires, une crise gouvernementale semblait tout à fait inévitable. Mais la nouvelle arrivant du front que l’armée révolutionnaire avait pris l’offensive effaça l’impression produite par la manifestation. Le jour même que le prolétariat et la garnison de Petrograd réclamaient la publication des documents secrets ainsi que des offres de paix catégoriques, Kérensky lançait l’armée révolutionnaire dans l’offensive.

Ce n’était pas là, naturellement, une coïncidence purement fortuite. Les machinateurs de la coulisse politique avaient déjà tout préparé d’avance et le moment de l’offensive avait été déterminé non par des motifs militaires, mais par des motifs politiques.

Le 19 juin, la soi-disant manifestation patriotique parcourait les rues de Petrograd. La Perspective Nevsky – l’artère principale de la circulation bourgeoise – était remplie de groupes animés, au sein desquels officiers, journalistes et élégantes dames entretenaient une chaude agitation contre les bolchéviks.

Les premières informations relatives à l’offensive étaient favorables. La grande presse libérale prétendait que le principal était acquis, que l’attaque du 18 juin, quelles que fussent ses conséquences militaires ultérieures, était un coup mortel porté à la révolution, car elle rétablirait dans l’armée la vieille discipline et assurerait à la grande bourgeoisie libérale la domination dans l’État.

Nous, nous avions fait d’autres prédictions. Dans une déclaration particulière que nous avions présentée au premier Congrès des Soviets quelques jours avant l’offensive de juin, nous disions que cette offensive détruirait l’unité intérieure de l’armée, opposerait entre elles les diverses parties de celle-ci et donnerait aux contre-révolutionnaires une grosse prépondérance, car le maintien de la discipline dans une armée en voie de dislocation et sans ressort moral nouveau donnerait lieu à de sévères représailles.

En d’autres termes, nous faisions prévoir dans cette déclaration les conséquences qui se réalisèrent plus tard sous le nom général d’affaire Kornilov. Nous indiquions que, dans tous les cas, la révolution était menacée par le plus grand danger : dans le cas de réussite de l’offensive –réussite à laquelle nous ne croyions pas – comme dans le cas d’un échec, lequel nous paraissait presque inévitable.

La réussite de l’offensive plongerait la petite bourgeoisie dans l’atmosphère de chauvinisme dont s’enivrait la grande bourgeoisie, et isolerait ainsi le prolétariat révolutionnaire. L’échec de l’offensive, par contre, menaçait l’armée de la débâcle complète, avec une déroute chaotique, la perte de nouvelles provinces, le désillusionnement et le désespoir des masses.

Ce fut la deuxième hypothèse qui se réalisa. Les nouvelles de victoire ne durèrent pas longtemps. À leur place on n’eut plus que l’annonce de tristes événements, comme le refus de nombreux corps de troupe de soutenir les éléments d’attaque, l’extermination des officiers, qui parfois constituaient à eux seuls les unités d’assaut, etc.[1]

Les événements militaires se compliquaient encore de difficultés toujours croissantes dans la vie intérieure du pays. Sur le terrain de la question agraire, de l’organisation industrielle, des rapports nationaux, le gouvernement de coalition ne faisait aucun pas en avant. Le ravitaillement et les transports étaient de plus en plus difficiles; les conflits locaux devenaient chaque jour plus fréquents.

Les ministres « socialistes » demandaient aux masses d’attendre. Toutes décisions et toutes mesures urgentes, notamment la question de la Constituante, étaient ajournées. L’irrésolution et l’incertitude du régime étaient manifestes. Il n’y avait que deux issues possibles : ou bien la bourgeoisie devait être chassée du pouvoir et la révolution marcher de l’avant, ou bien on allait par de sévères représailles « museler » les masses populaires. Kérensky et Tseretelli louvoyèrent entre ces deux partis extrêmes et ne firent qu’embrouiller davantage la situation.

Lorsque les Cadets, qui étaient l’élément le plus avisé et le plus perspicace de la coalition gouvernementale, virent que l’échec de l’offensive de juin pourrait porter un coup fatal, non seulement à la révolution, mais encore aux partis dirigeants, ils s’empressèrent de se retirer, en rejetant toutes les responsabilités sur le dos de leurs partenaires de gauche.

Le 2 juillet eut lieu la crise ministérielle dont la cause occasionnelle fut la question de l’Ukraine. Ce fut, à tous les points de vue, un moment d’extrême tension politique. Des différentes parties du front affluèrent des délégations et des représentants isolés, décrivant le chaos qui régnait dans l’armée à la suite de l’offensive. La presse « gouvernementale » demanda des représailles rigoureuses. Des voix analogues retentirent, toujours plus fréquentes, dans les colonnes de la presse « socialiste ».

Kérensky se rapprocha de plus en plus, ou pour mieux dire, toujours plus ouvertement du parti Cadet et des généraux cadets, et il manifesta publiquement non seulement toute la haine qu’il avait pour les bolchéviks, mais encore son aversion pour les partis révolutionnaires en général. Les diplomates de l’Entente exerçaient une pression sur le gouvernement et demandaient la restauration de la discipline et la continuation de l’offensive. Dans les milieux gouvernementaux régnait la plus grande légèreté d’esprit. Au sein des masses ouvrières s’accumulait une irritation qui attendait impatiemment l’heure de l’explosion.

« Profitez donc du départ des ministres Cadets, pour prendre en main tout le pouvoir », disaient les ouvriers de Petrograd aux partis dirigeants des soviets, les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks, Je me rappelle la séance du Comité exécutif du 2 juillet. Les ministres socialistes étaient venus rendre compte de la nouvelle crise gouvernementale. Nous attendions avec le plus vif intérêt de voir quelle position ils allaient prendre après que la dure épreuve à laquelle la politique de coalition les avait soumis les avait si honteusement conduits à l’apostasie.

Le rapporteur était Tseretelli. Il expliqua longuement au Comité exécutif que les concessions que lui et Terechtchenko avaient faites à la Rada de Kiev étaient loin de signifier le démembrement de la Russie et, par conséquent, n’étaient pas un motif suffisant pour que les Cadets quittent le ministère. Tseretelli reprocha aux chefs cadets leur doctrinarisme centralisateur, leur incompréhension de la nécessité d’un compromis avec l’Ukraine, etc.

L’impression produite fut au-dessous de tout. Le doctrinaire intransigeant de la coalition osait accuser de doctrinarisme les froids politiciens du capital qui saisissaient la première occasion venue pour faire payer par leurs ennemis politiques les frais de ce revirement décisif qu’était, à leurs yeux, la marche des événements consécutifs à l’offensive du 18 juin.

D’après toutes les expériences précédentes de la coalition, une seule issue semblait possible : rupture avec les Cadets et constitution d’un gouvernement des soviets. L’équilibre des forces au sein des soviets était alors tel que le gouvernement des soviets, au point de vue de la politique des partis, aurait été entre les mains des socialistes-révolutionnaires et des menchéviks.

Nous appuyâmes carrément cette politique. Grâce à la possibilité de réélections continuelles, le mécanisme des soviets permettait d’obtenir une expression assez exacte de l’opinion des masses ouvrières et des soldats, s’orientant toujours davantage vers la gauche; après la rupture de la coalition avec la grande bourgeoisie, les tendances extrêmes devaient donc, selon notre prévision, être prépondérantes dans la composition des soviets. Cela étant, la lutte du prolétariat pour le pouvoir aurait été naturellement canalisée dans les voies de l’organisation soviétique, et elle se serait tranquillement propagée plus avant.

Après la rupture avec la grande bourgeoisie, les petits-bourgeois démocrates, attaqués eux-mêmes par cette dernière, auraient dû se rapprocher davantage du prolétariat socialiste, de sorte que leur indécision et leur « amorphisme » politique auraient été tôt ou tard balayés, sous la violence de notre critique, par les masses ouvrières. C’est pour ce motif seul que nous demandions aux partis dirigeants des soviets – pour lesquels, nous ne le cachions pas, nous n’avions aucune confiance politique – de prendre en mains le pouvoir.

Mais, même après la crise ministérielle du 2 juillet, Tseretelli et ses compagnons ne renoncèrent pas à l’ « idée » de la coalition. Ils déclarèrent au Comité exécutif que les chefs cadets étaient, il est vrai, rongés par le doctrinarisme et même par des tendances contre-révolutionnaires, mais qu’il y avait en province de nombreux éléments bourgeois qui étaient encore en mesure de marcher à l’unisson de la démocratie révolutionnaire et que, pour s’assurer leur collaboration, il fallait admettre dans le nouveau ministère les représentants de la grande bourgeoisie.

L’annonce que la coalition n’était dissoute que pour faire place à une coalition nouvelle se répandit tout de suite dans Petrograd et déchaîna dans les quartiers où habitaient les ouvriers et les soldats une tempête d’indignation. C’est ainsi que se préparèrent les événements des 3, 4 et 5 juillet.

Chapitre 5 – Les journées de juillet

Au sein même de la séance du Comité exécutif, nous fûmes informés téléphoniquement que le régiment des mitrailleurs faisait des préparatifs d’attaque. Nous prîmes aussitôt par téléphone nos dispositions pour retenir le régiment, mais dans les couches profondes de la ville se déployait une vive activité. Du front étaient venus des délégués des contingents dissous pour cause d’insubordination et ils apportaient des nouvelles inquiétantes sur les représailles et excitaient la garnison.

Les ouvriers de Petrograd étaient d’autant plus mécontents des chefs officiels que Tseretelli, Dan et Tchkéidzé égaraient l’opinion publique du prolétariat et s’efforçaient d’empêcher le soviet de Petrograd de devenir l’organe des nouvelles tendances des masses ouvrières.

Le Comité exécutif panrusse, créé lors du Congrès de juillet et s’appuyant sur la province retardataire, rejetait de plus en plus le soviet de Petrograd à l’arrière-plan et accaparait même la direction des affaires spéciales à Petrograd. Un conflit était inévitable. Les ouvriers et les soldats exerçaient une pression de plus en plus forte; ils exprimaient violemment leur mécontentement de la politique officielle des soviets et ils réclamaient de notre parti une action plus énergique.

Nous pensions qu’en raison de l’état arriéré de la province, l’heure d’une pareille action n’était pas encore sonnée. Mais en même temps nous redoutions que les événements du front produisissent dans les rangs de la révolution un monstrueux chaos et en vinssent à acculer au désespoir les masses ouvrières. La position de notre parti par rapport au mouvement des 3, 4 et 5 juillet n’était pas nettement déterminée. D’un côté, l’on craignait que Petrograd ne vienne à s’isoler de la province retardataire, mais, de l’autre, on espérait qu’une intervention énergique et active partant de Petrograd pourrait, seule, sauver la situation. Les agitateurs du parti, répandus dans les couches inférieures de la population, marchaient avec la masse et fomentaient une agitation sans demi-mesures.

Jusqu’à un certain point, on espérait encore que la descente dans la rue des masses révolutionnaires aurait raison du stupide doctrinarisme des gens du juste milieu et les forcerait à comprendre que c’est seulement en rompant ouvertement avec la grande bourgeoisie qu’ils pourraient se maintenir au gouvernement. Malgré tout ce que dit et écrivit dans les jours suivants la presse bourgeoise, notre parti n’avait nullement l’intention de s’emparer du pouvoir à la faveur d’un mouvement à main armée. Il s’agissait uniquement d’une démonstration révolutionnaire, éclose spontanément, mais dirigée par nous vers un but politique.

Le Comité exécutif central siégeait au palais de Tauride, lorsque le palais fut investi par les vagues tumultueuses des ouvriers et des soldats en armes. Parmi les manifestants se trouvaient aussi, naturellement, une infime minorité d’éléments anarchistes, prêts à faire usage de leurs armes contre la résidence du soviet. Il y avait aussi parmi eux des éléments qui visaient à amorcer des pogroms, des « Cent Noirs » et des gens manifestement payés pour cela, et qui cherchaient à profiter de la situation pour fomenter des troubles et des émeutes.

Ces éléments demandaient l’arrestation de Tchernov et de Tseretelli, la dispersion du Comité exécutif, etc. On essaya même de s’emparer de Tchernov. Par la suite, je reconnus, dans la prison de Kresty, l’un des matelots qui avaient participé à cette tentative d’arrestation : or, j’appris que c’était un malfaiteur qui était détenu en prison pour acte de brigandage. Mais la presse bourgeoise et du juste milieu représenta tout le mouvement comme un coup de main pogromiste et contre-révolutionnaire en même temps que bolchévique, dont l’objet immédiat était de s’emparer du pouvoir en faisant violence au Comité exécutif central.

Le mouvement des 3, 4 et 5 juillet montra fort nettement que les partis dirigeants du soviet de Petrograd s’agitaient dans le vide. Nous étions loin alors d’avoir pour nous la garnison entière. Il y avait là des éléments indécis, irrésolus, passifs. Mais, en dehors des aspirants-officiers, aucune troupe n’eût été disposée à se battre contre nous pour la défense du gouvernement ou des partis dirigeants du soviet. Il fallait donc appeler en hâte des troupes du front.

Toute la stratégie de Tseterelli, Tchernov et autres fut, le 3 juillet, d’essayer de gagner du temps et de donner à Kérensky la possibilité d’amener à Petrograd des troupes « sûres ».

Dans la salle du palais de Tauride, qui était entouré par une foule considérable de peuple armé, survenaient députations sur députations, réclamant la rupture complète avec la grande bourgeoisie, des réformes sociales absolues et l’ouverture de négociations de paix.

Nous, bolchéviks, nous recevions chaque nouveau détachement militaire dans la rue ou dans la cour, en les exhortant au calme et en exprimant la certitude que, étant donné l’attitude actuelle des masses, le parti du juste milieu ne réussirait pas à constituer un nouveau gouvernement de coalition. Les plus exaltés étaient les militants venus de Cronstadt; nous eûmes beaucoup de peine à les maintenir dans les bornes de la manifestation.

Le 4 juillet, la manifestation prit une ampleur encore plus vaste, et déjà sous la direction immédiate de notre parti. Les chefs du soviet manquaient de décision, leurs discours étaient évasifs; les réponses qu’ « Ulysse-Tchkéidzé » faisait aux délégations étaient vides de tout contenu politique. Il était clair que tous les chefs officiels étaient dans l’attente.

Dans la nuit du 4, les premières troupes « sûres »  arrivèrent du front. Pendant la séance du Comité exécutif retentirent à l’intérieur du palais de Tauride les cuivres de La Marseillaise. Les visages des membres du bureau se transformèrent instantanément. L’assurance, qui au cours des derniers jours leur avait tant manqué, était de nouveau en place. C’était le régiment de Volynie qui entrait au palais de Tauride, ce régiment qui, quelques mois après, marchait sous nos drapeaux à l’avant-garde de la révolution d’Octobre.

Dès lors tout changea de face. On ne s’imposa plus aucune contrainte à l’égard des délégations des ouvriers et soldats de Petrograd ou des représentants de la flotte de la Baltique. Du haut de la tribune du Comité exécutif volaient les discours sur l’émeute à main armée que venaient de réprimer « les troupes fidèles à la révolution ». Les bolchéviks furent déclarés parti contre-révolutionnaire.

L’angoisse que la grande bourgeoisie avait éprouvée pendant les deux derniers jours de la manifestation armée fit maintenant place à une haine rouge, non seulement dans les colonnes des journaux, mais encore dans les rues de Petrograd et, tout particulièrement, sur la Perspective Nevsky, où les ouvriers et les soldats que l’on saisissait en flagrant délit d’ « agitation criminelle » étaient simplement roués de coups.

Aspirants-officiers, officiers, troupes de choc, chevaliers de Saint-Georges restaient les maîtres de la situation. À leur tête se plaçaient des contre-révolutionnaires intransigeants. Dans la ville, l’offensive contre les organisations ouvrières et les institutions de notre parti se poursuivait impitoyablement. Arrestations, perquisitions, bastonnades et assassinats se multipliaient.

Le 4, dans la nuit, le ministère de la Justice, M. Péréversev, livra à l’impression les « documents » qui devaient démontrer qu’à la tête du parti des bolchéviks il y avait des agents soudoyés par l’Allemagne. Les chefs du parti des socialistes-révolutionnaires et des menchéviks nous connaissent depuis trop longtemps et trop bien pour croire à ces imputations; mais ils étaient trop intéressés au succès de ces dernières pour les répudier ouvertement. Nous ne pouvons encore aujourd’hui penser sans dégoût à ces bacchanales du mensonge débordant les pages de toute la presse bourgeoise et modérée.

Nos journaux étaient étouffés. Les révolutionnaires de Petrograd sentaient que la province et l’armée étaient loin d’être pour eux. Dans les quartiers ouvriers, il y eut un court instant de désarroi. Dans la garnison commencèrent les mesures répressives contre les régiments dissous et on se mit à désarmer diverses unités, cependant que les chefs du soviet « fabriquaient » un nouveau ministère, en y comprenant les représentants des partis bourgeois censitaires qui, sans être d’aucun appui pour le gouvernement, ne pouvaient que lui enlever la dernière goutte d’initiative révolutionnaire.

Et, au front, les événements ne faisaient que suivre leur cours. L’organisme de l’armée était ébranlé jusqu’aux moelles. Les soldats s’étaient convaincus en fait que la plupart des officiers qui, au début de la révolution, avaient, dans un but de protection personnelle, arboré la cocarde rouge, étaient hostiles au nouveau régime. Au grand quartier général, on choisissait ouvertement des éléments contre-révolutionnaires. Les publications bolchéviques étaient impitoyablement poursuivies.

L’offensive se transforma bientôt en une retraite tragique. La presse bourgeoise se répandit en furieuses calomnies contre l’armée; et, tandis qu’à la veille de l’offensive les partis dirigeants nous déclaraient que nous étions une quantité tout à fait négligeable, et que l’armée ne savait rien et ne voulait rien savoir de nous, maintenant que l’ouverture de l’offensive avait abouti à une fin si tragique, ces mêmes individus et ces mêmes partis cherchaient à rejeter sur nous toute la responsabilité de cet échec.

Les prisons étaient bondées d’ouvriers et de soldats révolutionnaires. Les chats-fourrés des anciens tribunaux du tsarisme étaient chargés d’informer sur les événements des 3, 4 et 5 juillet. Et c’est dans ces conditions que les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks avaient invité Lénine, Zinoviev et les autres camarades à se livrer volontairement aux mains de la « Justice ».

Chapitre 6 – Après les journées de juillet

Le moment de désarroi dans les quartiers ouvriers ne dura guère et fit place à une grande effervescence révolutionnaire non seulement au sein du prolétariat, mais aussi dans la garnison de Petrograd. Les modérés perdirent toute influence; le flux du bolchévisme commença à sortir des centres urbains pour se propager sur toute l’étendue du pays et, renversant tous les obstacles, il envahit l’armée.

Le nouveau gouvernement de coalition, avec Kérensky à sa tête, entra ouvertement dans la voie des représailles. Le ministère rétablit la peine de mort pour les soldats. Nos journaux furent étouffés et nos agitateurs emprisonnés, mais cela ne fit que renforcer notre influence. Malgré toutes les entraves qui avaient été apportées aux réélections du soviet de Petrograd, l’équilibre des forces s’était à ce point déplacé que dans quelques questions importantes nous avions déjà la majorité. Il en était de même au soviet de Moscou.

A cette époque j’étais déjà, avec beaucoup d’autres camarades, dans la prison de Kresty, détenu que j’étais « pour agitation et organisation de la révolte à main armée des 3, 4 et 5 juillet, à l’instigation du gouvernement allemand et à l’effet de concourir à la réalisation des buts de guerre des Hohenzollern ». Le juge d’instruction du régime tsariste, Alexandrov, qui n’était pas un inconnu et qui avait à son dossier de nombreux procès contre les révolutionnaires, reçut le mandat de défendre la république contre les bolchéviks contre-révolutionnaires.

Sous l’ancien régime on distinguait les détenus politiques et les détenus de droit commun; cette distinction fit place à une terminologie nouvelle : les criminels de droit commun et les bolchéviks !

La plupart des soldats arrêtés étaient perplexes. Jeunes garçons venus de la campagne et qui, naguère, ignoraient tout de la politique, ils croyaient que la révolution leur avait une fois pour toutes apporté la liberté, et voici que maintenant ils se voyaient avec stupeur derrière des portes verrouillées et des fenêtres grillées. Pendant la promenade ils me demandaient chaque fois avec épouvante qu’est-ce que tout cela voulait dire et comment ça finirait. Je les consolais en leur déclarant que la victoire finale serait pour nous.

Chapitre 7 – Le soulèvement de Kornilov

C’est fin août qu’eut lieu le soulèvement du général Kornilov. Il apparut comme la conséquence immédiate de la mobilisation des forces contre-révolutionnaires, et l’offensive du 18 juin lui donna une impulsion énergique.

À la conférence si vantée tenue à Moscou vers la mi-août, Kérensky chercha à se placer à égale distance des éléments censitaires et des petits-bourgeois démocrates.

Les bolchéviks étaient considérés comme étant hors de la « légalité ». Aux applaudissements frénétiques de la fraction censitaire de la conférence et dans le silence perfide de la petite bourgeoisie démocrate, Kérensky menaça de les traquer par le fer et le feu.

Mais les cris hystériques et les menaces de Kérensky ne suffisaient point aux meneurs de la cause contre-révolutionnaire. Ils ne voyaient que trop la vague révolutionnaire atteindre toutes les parties du pays, aussi bien dans la classe ouvrière que dans les campagnes et à l’armée; et ils estimaient qu’il était indispensable de prendre les mesures les plus rigoureuses pour donner une leçon aux masses.

Le général Kornilov s’était chargé de cette tâche fort risquée, de concert avec la bourgeoisie censitaire, qui voyait en lui un héros. Kérensky, Savinkov, Filonenko et autres socialistes-révolutionnaires « dirigeants » et « semi-dirigeants » étaient les machinateurs de ce complot; mais, arrivés à un certain stade des événements, ils lâchèrent tous Kornilov, car ils comprirent, que, s’il était victorieux, il les rejetterait par dessus bord.

Nous étions en prison pendant qu’avait lieu l’aventure Kornilov et nous en suivîmes le cours par la lecture des journaux. Le droit de recevoir des journaux était la seule différence qu’il y eût entre les prisons de Kérensky et celles de l’ancien régime. L’aventure du général cosaque échoua. Six mois de révolution avaient créé dans la conscience des masses et dans leur organisation une base suffisante pour résister à un choc contre-révolutionnaire se produisant à découvert. Les partis modérés du soviet étaient épouvantés par les conséquences éventuelles du coup de main de Kornilov, qui menaçait de balayer non seulement les bolchéviks, mais encore la révolution tout entière avec tous les partis dominants.

Les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks se mirent en devoir de donner aux bolchéviks un caractère de légalité, – mais non sans réticences, et seulement jusqu’à un certain point, par crainte de danger possible pour l’avenir. Les mêmes matelots de Cronstadt, qui après les journées de juillet étaient vilipendés comme pillards et contre-révolutionnaires, furent, au moment du péril Kornilov, appelés à Petrograd pour défendre la révolution. Ils arrivèrent sans dire mot, sans faire de récriminations, sans songer au passé, et ils occupèrent les postes les plus exposés.

J’avais tout lieu de rappeler à Tseretelli les paroles que je lui avais adressées en mai, lorsqu’il prenait les matelots de Cronstadt pour objet de ses excitations : « Un jour qu’un général contre-révolutionnaire essaiera de passer une corde au cou de la révolution, les Cadets se contenteront de savonner la corde, mais les matelots de Cronstadt, eux, arriveront pour lutter et mourir avec nous. »

C’est précisément dans la lutte contre le soulèvement de Kornilov que les organisations soviétiques, au front comme à l’arrière, manifestèrent partout leur vitalité et leur puissance. De bataille véritable, il n’y en a eu presque nulle part. La masse révolutionnaire balaya complètement la poussée du général. De même qu’en juillet les modérés n’avaient pu trouver dans la garnison de Petrograd aucun soldat à lancer contre nous, de même maintenant Kornilov ne put rallier sur tout le front un seul soldat contre la révolution. Son action reposait sur le mensonge, mais notre propagande triompha facilement de ses desseins.

La lecture des journaux me faisait espérer que les événements se dérouleraient avec rapidité, et aboutiraient à la conquête du pouvoir par les soviets. Il était incontestable que la zone d’influence et les forces des bolchéviks s’étaient développées dans une énorme mesure. Les bolchéviks avaient mis en garde contre la coalition et contre l’offensive du 18 juin; ils avaient prophétisé l’affaire Kornilov; les masses populaires pouvaient donc se convaincre par expérience que nous avions raison.

Au moment le plus palpitant du soulèvement Kornilov, lorsque la division du Caucase s’approchait de Petrograd, les ouvriers furent armés par le soviet de celle ville, tandis que le gouvernement assistait dans l’indolence à la marche des événements. Les régiments que l’on avait autrefois déployés contre nous s’étaient, dans l’ardente atmosphère de Petrograd, depuis longtemps régénérés, et ils étaient maintenant tout à fait de notre côté.

La mutinerie de Kornilov devait définitivement ouvrir  les yeux à l’armée et lui montrer qu’une politique de conciliation avec la contre-révolution bourgeoise était désormais impossible. On pouvait donc s’attendre à ce que la répression du soulèvement de Kornilov ne soit que le préambule de la prise de possession immédiate du pouvoir par les forces révolutionnaires de notre parti.

Mais les événements se développèrent avec beaucoup plus de lenteur. Malgré toute l’intensité de la fièvre révolutionnaire, les masses, après la cruelle leçon des journées de juillet, étaient devenues plus prudentes; elles avaient renoncé à toute initiative propre et attendaient directement un appel et des impulsions venues d’en haut. Mais « en haut » ce qui régnait aussi dans notre parti, c’était une atmosphère d’attente.

Dans ces conditions, la liquidation de l’aventure Kornilov, en dépit du profond déplacement de forces qui s’était opéré en notre faveur, ne pouvait pas aboutir à des transformations politiques immédiates.

Chapitre 8 – La lutte au sein des soviets

C’est à cette époque que la prépondérance de notre parti fut définitivement établie dans le soviet de Petrograd; prépondérance qui se manifesta dramatiquement lors de la question de la composition du bureau du soviet.

À l’époque où les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks avaient la suprématie dans les soviets, ils s’efforçaient par tous les moyens d’isoler les bolchéviks. Ils ne laissèrent pas entrer au bureau du soviet de Petrograd un seul bolchévik, même quand notre parti constituait déjà au moins un tiers de tout le soviet.

Lorsque le soviet de Petrograd, grâce à une majorité flottante, eut adopté la résolution demandant que toute la puissance gouvernementale soit remise entre les mains des soviets, notre groupe réclama la constitution d’un bureau de coalition établi sur la base de la proportionnalité. L’ancien bureau, qui comprenait notamment, Tchkéidzé, Tseretelli, Kérensky, Skobélev et Tchernov, ne voulut alors rien entendre. Il n’est pas inutile de rappeler ce fait, aujourd’hui que les chefs des partis battus par la révolution parlent de la nécessité, pour la démocratie, d’un front unique, et nous accusent d’exclusivisme.

Les deux camps mobilisèrent toutes leurs forces et firent appel à toutes leurs réserves. Tseretelli entra en scène avec un discours-programme où il affirmait que la question de la présidence du soviet était une question politique. Nous comptions avoir pour nous un peu moins de la moitié des voix, et nous étions enclins à voir là un progrès. Or, en fait, nous eûmes, au moment du vote, une majorité de plus de cent voix.

« Pendant six mois, s’écria Tseretelli, nous avons été à la tête du soviet de Petrograd, et nous l’avons conduit de victoire en victoire; nous vous souhaitons de rester au moins la moitié de tout ce temps-là au poste que vous allez maintenant occuper. » Le même revirement se produisit au soviet de Moscou.

En province, les soviets passèrent l’un après l’autre au camp des bolchéviks. L’époque fixée pour la réunion du deuxième Congrès panrusse des Soviets approchait de plus en plus. Mais la fraction dirigeante du Comité exécutif central mettait tout en œuvre pour ajourner le Congrès à une date indéterminée, afin, par ce moyen-là, de l’évincer complètement. Il était clair qu’un nouveau Congrès des Soviets donnerait la majorité à notre parti, modifierait en conséquence la composition du Comité exécutif et enlèverait aux modérés leurs positions les plus importantes. La question de la réunion du Congrès panrusse devint ainsi pour nous une question de tout premier plan.

Par contre, les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires défendaient énergiquement l’idée du « Congrès démocratique ». Ils se servirent de cette entreprise aussi bien contre nous que contre Kérensky.

Le chef du ministère occupait à cette époque une position tout à fait indépendante et irresponsable. Il était arrivé au pouvoir, avec l’aide du soviet de Petrograd, dans la première période de la révolution. Il était parvenu au ministère sans l’approbation préalable des soviets, mais son accession au pouvoir fut ratifiée ultérieurement. Après la première conférence des soviets, les ministres socialistes seuls étaient responsables devant le Comité exécutif central. Leurs alliés, les Cadets, n’avaient, eux, de responsabilité qu’envers leur parti.

Pour faire plaisir à la bourgeoisie, le Comité exécutif central avait, après les journées de juillet, déclaré les ministres socialistes non responsables devant les soviets, sous le prétexte de l’établissement d’une dictature révolutionnaire. Il n’est pas tout à fait inutile de rappeler aussi ce fait, maintenant que les mêmes personnes qui ont institué la dictature d’une fraction politique se répandent en accusations et en malédictions contre la dictature d’une classe sociale.

La Conférence de Moscou, dans laquelle les éléments démocratiques et les éléments censitaires, adroitement répartis, se faisaient mutuellement équilibre, s’était donné pour tâche d’affermir l’autorité de Kérensky sur les classes et les partis. Ce but ne fut atteint qu’en apparence. En réalité, la Conférence de Moscou avait dévoilé la complète impuissance de Kérensky, car il était presque aussi étranger aux éléments censitaires qu’à la petite bourgeoisie démocrate. Mais, comme les libéraux et les conservateurs applaudissaient à ses sorties contre la démocratie et que les modérés lui faisaient des ovations quand – discrètement – il critiquait les contre-révolutionnaires, il s’imagina qu’il était soutenu par les uns comme par les autres et qu’il disposait d’un pouvoir illimité.

Il menaça du fer et du feu les ouvriers et les soldats révolutionnaires. Sa politique de machinations dans la coulisse et d’accords secrets avec Kornilov alla encore plus loin et, finalement, ces tractations le compromirent aux yeux mêmes des modérés : Tseretelli, dans le style évasivement diplomatique caractérisant si bien sa manière, commença à parler de facteurs « personnels » intervenant dans la politique et de la nécessité qu’il y avait à réduire ces facteurs personnels.

Ce devait être là la tâche de la Conférence démocratique, qui devait être composée, d’après des principes tout à fait arbitraires, de représentants des soviets, des conseils diplomatiques, des zemstvos, des corps de métiers et des syndicats ouvriers. Mais la tâche principale était d’assurer à la Conférence une composition suffisamment conservatrice, de faire rentrer une fois pour toutes les soviets dans la masse amorphe de la démocratie et de se prémunir ainsi, grâce à cette base nouvelle d’organisation, contre la vague bolchévique.

Caractérisons ici en peu de mots la différence existant entre le rôle politique des soviets et celui des organes de l’administration démocratique autonome. Les philistins nous firent plusieurs fois remarquer que les nouveaux conseils municipaux et les zemstvos, élus au suffrage universel, étaient infiniment plus démocratiques que les soviets et pouvaient être regardés avec plus de raison que ceux-ci comme les véritables représentants de la population.

Mais ce critérium démocratique purement formel est, aux époques révolutionnaires, dénué de toute valeur réelle. Ce qui caractérise toute révolution, c’est que la conscience des masses évolue très vite : des couches sociales toujours nouvelles acquièrent de l’expérience, passent au crible leurs opinions de la veille, les rejettent pour en adopter d’autres, écartent les vieux chefs et en prennent de nouveaux, vont de l’avant, et ainsi de suite.

Les organisations démocratiques qui reposent sur le lourd appareil du suffrage universel doivent forcément, aux époques révolutionnaires, retarder sur l’évolution progressive de la conscience politique des masses. Il en va tout différemment des soviets. Ils s’appuient directement sur des groupements organiques, comme l’usine, l’atelier, la commune, le régiment, etc.

Ici, naturellement, il n’y a plus ces garanties juridiques de la validité de l’élection que nous trouvons dans le recrutement des institutions démocratiques que sont le conseil municipal ou le zemstvo. Mais, en revanche, nous avons ici des garanties infiniment plus sérieuses et plus profondes de l’union immédiate et directe existant entre le député et ses électeurs. Le délégué du conseil municipal ou du zemstvo s’appuie sur la masse inorganique des électeurs qui, pour un an, lui donne pleins pouvoirs et puis se désagrège. Les électeurs du soviet, au contraire, restent pour toujours unis entre eux par les conditions mêmes de leur travail et de leur existence, et ils ont toujours l’œil sur leur délégué; à chaque instant ils peuvent l’admonester, lui demander des comptes, le révoquer ou le remplacer par un autre.

Si dans les mois qui ont précédé la révolution d’Octobre, l’évolution politique générale aboutit à l’effacement de l’influence des partis modérés devant celle des bolchéviks, il en résulte manifestement que ce processus dut se refléter le plus nettement et plus complètement au sein des soviets, tandis que les conseils municipaux et les zemstvos, avec tout leur démocratisme de pure forme, exprimaient plutôt la mentalité des masses populaires d’hier que celle des masses d’aujourd’hui.

Ceci nous explique notamment que ce furent précisément les partis qui sentirent se dérober le plus sous leurs pieds le sol de la classe révolutionnaire qui manifestèrent une inclination d’autant plus forte pour les conseils municipaux et les zemstvos. Nous nous trouverons encore en présence de cette question – mais, cette fois, considérablement élargie – lorsque nous aurons à parler de l’Assemblée constituante.


[1] En raison de sa grande importance historique, nous citons ici des extraits d'un document publié par notre parti au Congrès panrusse des Soviets, le 3 juin 1917, c'est-à-dire quinze jours avant l'offensive :
« Nous estimons que la première question à examiner par le Congrès, celle dont dépend non seulement l'avenir de tous les travaux du Congrès, mais, littéralement parlant, le sort de la révolution russe tout entière, est la question de cette offensive qui se prépare pour demain. »
« En mettant le peuple et l'armée – qui ne savent pas au nom de quels buts internationaux ils sont appelé à verser leur sang – en face de la réalité de l'offensive avec toutes les suites qu'elle comporte, les milieux contre-révolutionnaires de Russie espèrent que l'offensive provoquera une concentration du pouvoir entre les mains des éléments diplomatico-militaires – ces éléments coalisés avec l'impérialisme anglais, français et américain – et les délivrera ainsi de la nécessité d'avoir à compter à l'avenir avec la volonté organisée de la démocratie russe. »
« Les initiateurs secrets de cette offensive contre-révolutionnaire, ne reculant devant aucune ‘‘aventure guerrière’’, cherchent délibérément à jouer, comme d'un dernier atout, de l'ébranlement de l'armée, produit par la situation politique intérieure et extérieure du pays, et, à cet effet ils suggèrent aux éléments désespérés de la démocratie la pensée radicalement fausse que le simple fait de l'offensive déterminera la ‘‘régénération’’ de l'armée, et qu'ainsi, mécaniquement, il pourra être suppléé à l'absence de tout programme solide de liquidation de la guerre. Or, il est manifeste qu'une telle offensive doit fatalement désorganiser à tout jamais une armée dont les troupes sont divisées entre elles. »