Grève des nettoyeurs d’ISS à l’université : pour le respect des droits, contre les logiques de profit !

Voilà une semaine que s’achevait la grève des nettoyeurs et nettoyeuses d’ISS à l’Université Libre de Bruxelles (ULB). La multinationale s’en tire à bon compte en se pliant finalement à des dispositions légales ; mais l’élargissement du mouvement autour des travailleurs du nettoyage semble annoncer de nouvelles luttes et un questionnement plus large sur l’externalisation de nombreux services au sein de l’ULB.

20170316 1221471 1Des conditions de travail inacceptables

Les problèmes vécus par les travailleurs d’ISS à l’ULB ne sont pas nouveaux : plusieurs journées de grève ont déjà été organisées en 2015 et 2016 par la CSC. En décembre 2015, un nouveau préavis de grève a été déposé, en front commun, pour dénoncer une absence de matériel et de vêtements de travail, ainsi que la mise en place d’un nouveau planning de nettoyage impossible à tenir. Très concrètement, les travailleurs d’ISS se retrouvent à laver les surfaces à l’eau, à ne pas avoir les clefs nécessaires pour ouvrir les locaux (ce qui les met évidemment en retard sur le planning initial), ou à effectuer à l’arrache-pied le remplacement d’un collègue malade en plus de leurs heures prévues...

Le secteur du nettoyage dans son ensemble est connu pour sa grande précarité et ses horaires décalés, invisibilisant les travailleurs. ISS s’inscrit totalement dans cette tendance, en allant jusqu’à interdire à ses travailleurs de parler au « client », pour éviter qu’une solidarité s’établisse ; la même logique sous-tendait la mise en place des nouveaux plannings, permettant de briser les habitudes sociales. Cette invisibilisation se poursuit également physiquement : à l’ULB, sur le campus du Solbosch, les travailleurs n’ont ni local où se changer dans les immeubles qu’ils nettoient, ni endroit où manger (ils n’ont d’ailleurs pas accès aux tarifs du personnel ULB pour la cantine du campus). Un seul lieu est prévu, trop éloigné pour être atteignable sans se mettre en retard. Des déléguées syndicales tiennent ainsi leurs réunions dans un local d’1m² dont il faut avoir préalablement sorti le chariot pour avoir assez de place.

Malgré tout, des liens se tissent et les travailleurs du « client » ULB arrivent à en apprendre un peu plus sur les conditions de travail de leurs collègues du « prestataire » ISS : les pressions psychologiques exercées par un triple niveau de contrôle (les « chefs d’équipe » d’ISS, les « brigadiers » de l’ULB, et la société Alba Concept qui passe une fois par mois), très bien décrites dans un article publié par le magazine Axelle[1] ; les gradés qui rétorquent aux travailleurs d’utiliser leur t-shirt ou leur culotte pour nettoyer, ou les dénoncent en cas de pause cigarette ; les marathons entre bâtiments...

Trois jours de grève, ISS s’en tire bien

A ce vase déjà plein à ras bords, ISS a voulu rajouter le non-paiement de deux jours de congés extra-légaux, les 29 et 30 décembre 2016. La loi prévoit que les jours de congés extra-légaux de l’ULB soient payés par ISS à ses employés ; or dans le contrat signé entre ISS et l’ULB, deux jours manquent. Une « erreur » rattrapée sans remous les années précédentes, mais pas en 2016. Les 80 travailleurs d’ISS se sont donc mis en grève le 13 mars 2017, avec au moins deux tiers présents au piquet installé sur le campus du Solbosch.

A la clef, le 16 mars, une victoire en demi-teinte : trois jours de salaire perdus pour finalement obtenir deux jours légalement dus, ainsi que la garantie de fourniture de matériel et une plus grande concertation lors de l’élaboration des plannings de travail…  ISS s’en sort à bon compte, vu la forte détermination des travailleurs et la solidarité de nombreux étudiants et personnels envers celles et ceux qui garantissent quotidiennement de bonnes conditions de travail à l’ensemble du campus ! Le piquet a d’ailleurs été constamment renforcé par le passage d’externes à l’ULB, dont une délégation de travailleurs sans-papiers de la CSC. Force est également de constater l’importance des soutiens capables d’organiser efficacement une campagne de sensibilisation par des tracts, pétitions, appels à la presse, ainsi que d’alléger la logistique, allant du café jusqu’à l’organisation d’une caisse de solidarité suggérée par les étudiants, travailleurs et chercheurs présents, dont il n’a finalement pas été besoin.

Une semaine plus tard, du matériel de travail a été fourni par ISS, les contrôles allégés pendant un certain temps, mais les travailleurs attendent toujours le paiement des jours de congés extra-légaux.

L’ULB dans une logique d’externalisation

La grève des travailleurs d’ISS avait fini par irriter les oreilles (et peut-être les narines) de la direction de l’ULB, s’inquiétant peu à peu des poubelles dégorgeant dans les couloirs (mais pas dans ceux du rectorat, qui avait trouvé le moyen d’être exempté de ces inconvénients dès le deuxième jour de grève). Pour autant, l’externalisation du service du nettoyage lui permet de se laver les mains des problèmes vécus par les travailleurs externes à la « maison » : sur les jours de congés non payés, l’ULB a ainsi « attendu qu’ISS avance », car l’entreprise avait « une autre lecture du contrat établi », selon un responsable. Aux problèmes de matériel, l’université oppose une satisfaction globale face à un campus propre… Peut-être, mais à quel coût ? Car c’est bien là que le bât blesse : le contrôle de l’ULB s’oriente exclusivement vers les résultats d’ISS, plutôt que vers les moyens mis en œuvre, que ce soit en termes de matériel ou de remplacement du personnel.

En amont du « client satisfait », il y a une boîte noire dans laquelle les travailleurs compensent l’insuffisance des moyens qui leur sont donnés en doublant la cadence. Boîte noire où il est bien commode de ne pas avoir à jeter de lumière, et qui permet à l’ULB de se placer en intermédiaire impuissant, tout en se dédouanant des pressions psychologiques exercées par les trois niveaux de contrôle (dont celui de ses propres brigadiers et de la société Alba Concept, choisie par l’ULB). Un allègement de ces contrôles constituerait déjà un pas vers de meilleures conditions de travail, dans un secteur marqué par une précarisation et une exigence de flexibilité très fortes.

Au-delà de la victoire obtenue grâce à ces trois derniers jours de grève, la question se pose maintenant de renégocier les termes du cahier des charges du nettoyage à l’ULB, qui sous-traite ce service depuis 2000. Après une expérience désastreuse avec la société AdiClean, finalement mise à la porte pour rupture de confiance fin 2013, l’ULB a choisi ISS (fournisseur de services dans le nettoyage, la sécurité, l’alimentation) géant qui emploie plus de 500 000 travailleurs dans le monde avec un chiffre d’affaire de 10 milliards d’euros pour 2016. Le chantier ULB représente un contrat annuel de 6 millions d’euros : un montant qui permet clairement à la direction d’imposer, au minimum, une ligne respectueuse des travailleurs employés !

Lors de la rédaction de l’appel d’offre qui suivra la fin du contrat avec ISS, en 2018, les délégués syndicaux semblent déterminés à exiger l’insertion d’une limite claire (et basse) à l’importance accordée au prix dans les points d’attribution du chantier (pour mettre l’accent sur la qualité du service), ainsi que sur une clause renversant la logique de contrôle pour l’axer sur les moyens matériels et humains mis en œuvre par le sous-traitant. Dépassant ces mesures, essentielles, la question même du recours à la sous-traitance se pose, modèle omniprésent dans le secteur privé, qui atomise encore plus les travailleurs et tire les conditions de travail vers le bas.

A l’ULB, l’air du temps semble être à secouer les « boîtes noires » : le refus de l’implantation de l’agence de consultance McKinsey sur le campus de la Plaine, grâce à une mobilisation conjointe des étudiants, chercheurs et professeurs[2]  ; une victoire et un mouvement renforcé autour des travailleurs d’ISS…

Ces combats ont un dénominateur commun : la reprise en main des orientations de l’université, pour qu’elle reste un service public, hors logiques managériales, un vrai pilier de l’émancipation des (futurs) travailleurs tant à travers ses enseignements que dans son fonctionnement quotidien !